‹ Œuvres diverses de La FontaineChapitre 80 sur 115 · A MONSEIGNEUR LE DUC DE VENDOME · texte numérisé non relu

A MONSEIGNEUR LE DUC DE VENDOME

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. ,

Ces deux divinités n'accordent à nos vœux

Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille :

Des soucis dévorants c'est l'éternel asile;

Véritables vautours que le fils de Jajîet 5

Représente, enchaîné sur son triste sommet. I

1. « Si gracieux et si naturel que soit La Fontaine, ses Filles de Minée, ses poèmes A'Adonis, de Philérnon et Baucis ont quelque chose de monotone. Les idées semblent s'y aligner avec les vers comme les soldats à la parade. Sous cette discipline des sons et de la mesure, elles perdent leur mouvement spontané et leur liberté native. » (Taine, LaFontaine et SCS fables.) Ici encore, nous trouvons l'arrêt sévère, surtout ])our l'hitémon et Baucis, ce simple récit dont le charme doux, un peu lent, ne nous ravit pas, mais nous pénètre. Il ne faut pas oublier que La Fontaine avait ici pour modèle Ovide, le poète bel esprit {Métamorphoses, 1. VIII), et qu'il lui est très supérieur. Seulement on s'étonne qu'un poème de ce caractère soit dédié à ce duc de

■Vendôme (1654-1712), brillant capitaine, mais épicurien sans retenue, dont l'influence sur notre poète ne contriljua pas à relever la dignité de sa vieillesse.Voir plus haut uneEpître que lui adresse La Fontaine.

6. Prométhée, fils de Japet. coupable d'avoir ravi le feu du ciel, fut enchaîné, par l'ordre de Jupiter, sur le sommet du Caucase, où un vautour rongeait éternellement son foie sans cesse renaissant. Le Prométhée enchaîné d'Eschyle nous fait assisterai»

supplice de ce bienfaiteur de l'Iuimanité, qui accuse et brave l'injuste ven^ geance des dieux. 11 fut enlin uélivré par Hercule. C'est son supplice qui représente les soucis dont les grands sont rongés, et le vautour qui le dévore est l'image de ces soucis dévorants.

Lhuinble toit est exempt d'un tribut si funeste :

Le sage y vit en paix, et méprise le reste;

Content de ses douceurs, errant parmi les bois,

Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;

Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne

Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne;

Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,

Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.

Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple : 15

Tous deux virent changer leur cabane en un temple. Hyménée et l'Amour, par des désirs constants, Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux printemps : Ni le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme; Clothon prenait plaisir à filer cette trame. 20

Ils surent cultiver, sans se voir assistés, Leur enclos et leur champ par deux fois vingt étés. Eux seuls ils composaient toute leur république;

9. Se contentant dos douceurs, des plaisirs modestes de son humble demeure. Comparez Y lUcgic aux Xymplics de Vaux.

Koi (le ses passions, il a ce qu'il dosire : Son fertile cloniiiiue est son petit empire, Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau; Ses clianip.4 et ses jardins sont autant de pro-

Et sans porter envie à la pompe des princes Se contente chez lui de les voir en tableau, (Uacan, Stances sur la Retraite.)

De Pbilémon vous connaissez l'histoire : Amant aim6, dans le coin d'un taudis, Jusqu'à cent ans il caressa Baucis.

Les noirs chagrins, enfants de la vieillesse, N'habitent point sous nos rustiques toits ; Le vice fuit où n'est pas la mollesse ; Nous servons Dieu, nous égalons les rois. (VoLTAiHi;, Ce qui plaît aux dames.)

12. Ce mot d'Epicliarmo a été repris par .Monlaij^nc cl par Voltaire : « Les dieux nous vcudcut tous les biens qu'ils nous doiincnl, c'est-à-dire, ils no nous en donriciil .lulcuu pur et

parf'aict, et que nous n'achetions au prix de quelque mal. » (Essais, II, 20.) — i( Sans mentir, Monsieur, la fortune est une grande trompeuse, et pour l'ordinaire elle nous vend iiien chèrement les choses qu'elle semble nous donner. « [Lettre au comte de Cuiche.)

Quand le moment viendra d'îiller trouver les

[morts.

J'aurai vécu sans soins et mourrai sans re-

[mords.

(rahlcs, XI, 4.)

2(1. Clollio, l'une des Parques : mais c'est Lachi'sis ([ui filait, Atropos qui coupait le fil: le rôle de Clotlio se bornait à tenir le iuseau. On voit, d'ailleurs, par de nombreux exemples, que La Fontaine la nomme toujours pour désigner soit les Part|ues, soit la Mort.

21. Sans se voir dans la ni'cessilé de réclamer le concours des autres.

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