PAR M. DE LA FONTAINE
lorsqu'il fut reçu a la place de m. colbert
MINISTRE ET SECRETAIRE d'ÉTAT
Messieurs,
Je vous supplie d'ajouter encore une grâce à celle que vous m'avez faite : c'est de ne point attendre de moi un remercîment proportionné à la grandeur de votre bienfait. Ce n'est pas que je n'en aie une extrême reconnaissance; mais il y a de certaines choses que l'on sent mieux qu'on ne les exprime : et bien que chacun soit éloquent dans sa passion, il est de la mienne comme de ces vases qui, étant trop pleins, ne permettent pas à la liqueur de sortir*. Vous voyez, Messieurs, par mon ingénuité, et par le peu
1. L'image étonne ; mais que di- les « admirables chefs-d'œuvre » des
rait-on de celle qu'emploie le {^rand académiciens, mais qui espérait du
Corneille dans son discours de récep- nioius de ces savantes assemblées
tion (1648). Cet humble « écolier», remporter « de belles teintures «, dis-
«lont les «petits travaux» ne pou- sia-tait sur la joie, cette a UqucfactUm
vaieut soutenir la comparaison avec intérieure » dont il était inondé.
208 ŒUVnFS DIVERSES DE LA FONTAINE
d'art dont j'accompagne ce que je dis, que c'est le cœur qui vous remercie, et non pas l'esprit.
En effet, ma joie ne serait pas raisonnable si elle pouvait être plus modérée. Vous me recevez en un corps où non seulement on apprend à arranger les paroles ; on y apprend aussi les paroles mêmes, leur vrai usage, toute leur beauté et leur force*. Vous déclarez le caractère de chacune, étant, pour ainsi dire, nommés afin de régler les limites de la poésie et de la prose, aussi bien que ceux^ de la conversation et des livres. Vous savez, Messieurs, également bien la langue des dieux et celle des hommes. J'élèverais audessus de toutes choses ces deux talents, sansunti'oisième qui les surpasse; c'est le langage de la piété, qui, tout excellent quil est, ne laisse pas de vous être familier. Les deux autres langues ne devraient être que les servantes de celle-ci. Je devrais l'avoir apprise en vos compositions, oîi elle éclate avec tant de majesté et de grâce. Vous me l'enseignerez beaucoup mieux lorsque vous joindrez la conversation aux préceptes.
Après tous ces avantages, il ne se faut pas étonner si vous exercez une autorité souveraine dans la république des lettres. Quelques applaudissements que les plus heureuses productions de l'esprit aient remportés, on ne s'assure point de leur prix si votre approbation ne confirme celle du public. Vos jugements ne ressemblent pas à ceux du sénat de la vieille Rome ; on en appelait au peuple : en France le peuple ne juge point après vous; il se soumet sans réplique à vos sentiments*? Cette juridiction si respectée, c'est votre mérite qui l'a établie; ce sont
1. Sur ces louanges liyporboliqiies, do l'Académie n'étaient pas toujou'"! voyez la )>réface ironique du Discours accueillis << sans réplique « : il suiTirait à l'Académie de La Bruyère. de rai)pelor les Sentiiiiciits de l'Aca-
2. Limite était masculin au xvi« et demie sur le « Cid » et les vers de au xvii« siècle, surtout dans sa pre- Boileau :
miere partie. L'Acailémie en corps a beau le censurer,
3. Au xvii" siècle même, les arrèls Le public réTolté s'obstiue à l'admirer.
DISCOURS A l'académie 299
les ouvrages que vous donnez au public, et qui sont, autant de parfaits modèles* pour tous les genres d'écrire, pour tous les styles.
On ne saurait mieux représenter le génie de la nation que par ce dieu qui savait paraître sous mille formes : l'esprit des Français est un véritable Protée; vous lui enseignez à pratiquer ses enchantements, soit qu'il se i^résente sous la ligure d'un poète ou celle d'un orateur; soit qu'il ait pour but ou de plaire ou de profiter, d'émouvoir les cœurs et sur le théâtre et dans la tribune : enfin, quoi qu'il fasse, il ne peut mieux faire que de s'instruire dans votre école. Je ne sais qu'un point qu'il n'ait pu encore atteindre parfaitement : ce sont les louanges d'un prince qui joint aux titres de victorieux et d'auguste celui de Protecteur des Sciences et des Belles-Lettres^. Ce sujet, Messieurs, est au-dessus des paroles; il faut que vousmêmes vous l'avouiez. Vous avez beau enrichir la langue de nouveaux trésors, je n'en trouve point qui soient du prix des actions de notre monarque. Quelle gloire me sera-ce donc de partager avec vous la protection particulière d'un roi que non seulement les académies, mais les républiques, les royaumes mômes, demandent pour protecteur et pour maître !
Quand l'Académie française commença de naître, il ne semblait pas que l'on pût ajouter du lustre à celui que le cardinal de Richelieu lui donna. C'était un ministre redoutable aux rois : il avait doublement triomphé de l'hérésie, et par la persuasion et par la force ; il avait détruit ses principaux fondements, et se proposait de renverser ceux de cette grandeur qui ne se promettait j^as moins que l'empire de tout le monde, je veux dire, de la monarchie
1. Bossuet appelle ses nouveaux 2. Il n'est pas inutile de rappeler
collé<;u(!S (c les maîtres de l'art do que ce protecteur des lettres s'était
bien dire n. Bufl'on reprend cet éloge montré iort mal satisl'ait de l'élection
et l'amplifie dans le début du Dis- de La Fontaine à l'Académie. cours sur le style.
d'Espagne. Quand il n'aurait remporté de son ministère que la gloire d'un tel projet, ce serait encore beaucoup. Il alla plus loin ; il sut ménager des associations et des ligues contre le colosse qu'il voulait que l'on abattît. Il lui donna des atteintes qui l'ébranlèrent^ : mais ce dessein dans la suite n'en fut que plus malaisé à exécuter; car la jalousie et la crainte firent tourner contre nous ces mêmes armes ; et ce que nous avions entrepris avec l'aide des autres princes, il a fallu que Louis le Grand l'ait achevé malgré eux.
Après la mort de votre premier Protecteur, vous lui fîtes succéder un chancelier consommé dans les affaires aussi bien que dans les lois; amateur des lettres^, grand personnage, et de qui l'esprit a conservé sa vigueur jusques aux derniers moments, quelques attaques que la Fortune, qui en veut toujours aux grands hommes, lui eût données.
Enfin notre prince a mis cette Compagnie en un si haut point, que les personnes les plus élevées tiennent à honneur d'être de ce coi'ps. Moi, qui vous en fais le reniercîment, je n'y puis paraître sans vous faire regretter celui à qui je succède dans cette place, homme dont le nom ne mourra jamais, infatigable ministre qui a mérité si longtemps les bonnes grâces de son maître : combien dignement s'est-il acquitté de tous les emplois qui lui ont été confiés! combien de fidélité, de lumières, d'exactitude, de vigilance! Il aimait les lettres et les savants, et les a favorisés autant quil a pu^.
1. «Par ces puissants moyens, il 2. La Bruyère dira de Séguier : «Il
portait chaque jour des coups mortels a laissé à douter en quoi il excellait
à l'impérieuse maison d'Autriche, qui davantage, ou dans les belles-lettres,
menaçait de son joug tous les pays ou dans les affaires. »
chrétiens n (Fénelox, Discouru de ré- 3. Cet éloge de Colbert est as«cz
ception, 31 mars 1693). Comparez à faible et vague. Le trait le plus précis
cet éloge de Richelieu par La Fon- est le dernier, que La Fontaine n'a
taine le bel éloge que La Bruyère fait garde de négliger : il protégeait les
du même ministre dans son discours, gens de lettres. En effet, Colbert a
postérieur de quelques mois à celui de fondé les Académies des Inscriptions
Fénelon (15 juin 10a3). et des Sciences, les écolo?, des Beaux-
DISCOURS A l'académie 301
J'en dirais beaucoup davantage s'il ne me fallait passer au monarque qui nous honore aujourd'hui de sa protection particulière : tout le monde sait de quel poids elle est : n'a-t-elle pas fait restituer des Etats dans le fond du nord dès la moindre instance que notre prince en a faite? Le nom de Louis ne lient-il pas lieu à nos alliés de légions et de flottes? Quelques-uns se sont étonnés qu'il ait bien voulu recevoir de vous le môme titre que des souverains tiendraient à honneur qu'il eût reçu d'eux; mais pour moi je m'étonnerais s'il l'eût refusé : y a-t-il rien de trop élevé pour les lettres ? Alexandre ne considérait-il pas son précepteur comme une des principales personnes de son État? Ne s'est-il pas mis en quelque façon à côté de Diogène? N'avait-il pas toujours un Homère dans sa cassette? Je sais bien que c'est quelque chose de plus considérable d'être l'arbitre de l'Europe que celui d'une partie de la Grèce ; mais ni l'Europe ni tout le monde ne reconnaît rien que l'on doive mettre au-dessus des lettres^.
Je n'entreprends ni ce parallèle ni tout l'éloge de Louis le Grand ; il me faudrait beaucoup plus de temps que vous n'avez coutume d'en accorder, et beaucoup plus de capacité que je n'en ai. Comment représenterais-je en détail un nombre infini de vertus morales et politiques : le bon ordre
Arts de Rome et des Jeunes de son zèle. On remarqua que c'est un
Langue, le Cabinet des médailles, etc. génie qui s'applique à tout, et ne se
— A la fin du premier livre de Psyché, relâche jamais. Ses principaux soins
La Fontaine avait placé, en 1G69, un sont de travailler pour la grandeur
éloge moins discret du grand mi- de son maître ; mais il no croit pas
nistre : « Polyphile et ensuite ses que le reste soit indigne de l'occuper,
trois amis prirent là-dessus occasion Rien de ce qui regarde Jupiter n'est
de parler de l'intelligence qui est au-dessous des ministres de sa
l'Ame de ces merveilles, et qui i'ait puissance. » En revanche on lui
agir tant de mains savantes pour la attribue une vive épigramnie contre
satisfaction du monarque. Je ne rap- Colbert. Voyez plus haut les Poésies
porterai point les louanges qu'on lui diverses.
donna; elles furent grandes, et par 1. Ici le ton se relève : c'est l'homme conséquent ne lui plairaient |)as. Les de leltn^s qui parle, et <[ui n'abaisse qualités sur Ics(|iicllcs nos (piatre jias la dignité de son art, même deamis s'étendirent lurent sa fidélité et vaut la majeslé du roi qu'il loue.
en tout, la sagesse, la fermeté, le zèle de la religion et de la justice, le secret et la prévoyance, l'art de vaincre, celui de savoir user de la victoire, et la modération qui suit ces deux choses si rarement; enfin ce qui fait un parfait monarque ? tout cela accompagné de majesté et des grâces de sa personne; car ce point y entre comme les autres : c'est celui qui a le plus contribué à donner au monde ses premiers maîtres. Notre prince ne fait rien qui ne soit orné de grâces, soit qu'il donne, soit qu'il refuse; car, outre qu'il ne refuse que quand il le doit, c'est d'une manière qui adoucit le chagrin de n'avoir pas obtenu ce qu'on lui demande^. S'il m'est permis de descendre jusqu'à moi, contre les préceptes de la rhétorique qui veulent que l'oraison aille toujours en croissant^, un simple clin d'reiF m'a renvoyé, je ne dirai pas satisfait, mais plus que comblé.
C'est à vous. Messieurs, que je dois laisser faire un si digne éloge. On dirait que la Providence a réservé pour le règne de Louis le Grand des hommes capables de célébrer les actions de ce prince : car, bien que tant de victoires l'assurent de l'immortalité, ne craignons point de le dire, les Muses ne sont point inutiles à la réputation des héros. Quelle obligation Trajan n'a-t-il pas à Pline le Jeune^?
1. Louis XIV n'avait pas toujours, ceux qu'il vit hier et qu'il verra de-
cn eiTet, cette majesté «effrayante» main, combien de malheureux!
dont Saint-Simon nous le montre Qui considérera que le visage du armé à de certains jours ; mais La prince fait toute la félicité du cour- Fontaine, dans son entliousiasmo, no tisan, qu'il s'occupe et se remplit lui prète-t-il pas un peu ici la ])h ysio- pendant toute sa vie de le voir et d'en uoiiiie souriante d'un Heuri IV ? être vu, comprendra un peu comment
2. C'est ce que recommande Quin- voir Dieu peut faire la gloire et tout tilien, Inst. orat. Vlll, 3, 4. le bonheurdes saints. » (La Bruvkkh,