‹ Œuvres diverses de Lord MacaulayChapitre 29 sur 46 · That would have made Quintilian stare and gasp · texte numérisé non relu

That would have made Quintilian stare and gasp

SA POÉSIE ET SA POLITIQUE. à ÿ

Dans tout le cours du volume se distinguent les traces d’un esprit puissant et indépendant , émancipé des influences de l'autorité et voué à la recherche de la vérité. Milton fait profession de fonder son système sur la Bible seule ; et son Digeste des textes de l’Ecriture est certainement un des meilleurs qui aient jamais paru. Mais il n’est pas toujours aussi heureux dans ses déductions que dans ses citations. -

Quelques-unes des doctrines hétérodoxes qu'il pro-

fesse semblent avoir excité une surprise extrême ; plus particulièrement son arianisme et sa théorie sur le sujet de la polygamie. Cependant nous ne pouvons guère concevoir que quicorique avait lu le Paradis perdu ne le soupconnât pas sur.le premier point, comme nous ne pensons pas qu'un lecteur connaissant. l'histoire de sa vie dût être bien émerveillé sur le second: Les opinions qu'il. a exprimées sur la nature: de la Divinité, Péternité de la matière et l’observation du sabbat, ont pu, selon neue: péeqnes une plus ES surprise.

Mais nous ne bide pas entrer en disoisint sûr ces points. Le livre, fût-il encore plus orthodoxe ôù encore plus hérétique qu'il ne l'est, n’édifierait ni ne corromprait beaucoup. la génération présente. Les hommes de notre, temps ne se convertissent, ni ne se pervertissent plus avec des in-quarto. Encore quelques jours, et cet essai de Milton ira joindre le traité de la Defensio populi dans la poussière ét le silence des rayons supérieurs des. bibliothèques. Le nom de son auteur et les circonstances remarquables de sa publication lui assurent un certain degré d’attentiont, Pendant un mois ou deux il remplira quelques minutes de

6 à 7 MIBTON

conversation-dans tous les salons et quelques colonies dans tous les Magazines; après quoi, pour emprunter l’élégant langage des affiches de théâtre, il fera place aux nouveautés de la saison. Eee

- Nous voulons cependant profiter & l'intérêt excité par ce livre, quelque transitoire qu’il puisse être. Un adroit prédicateur de l’ordre de Saint-François a bien soin de ne prêcher sur la vie et les miracles d'un saint . qu'après avoir réveillé les sentiments dévots de ses auditeurs en exhibant quelqu’une de ses reliques, uri fil de son manteau, une tresse de ses cheveux, ou une goutte de son sang. Par le même principe nous enten# dons bien tirer avantage de la dernière découverte, et pendant que ce mémorial d’un homme qui fut grand etvertueux est encore dans toutes les mains, nous parle< rons de ses qualités morales et intellectuelles. Nous avons la conviction que le plus sévère de nos lecteurs ne nous blâmera pas si, dans une occasion pareille; nous nous détournons un moment des matières dont on s'occupe journellement pour solenniser avec amour et respéct le génie et les vertus de John Milton, le poëte, le politique, le philosophe, la gloire de la littés rature anglaise, le champion et le martyr de la liberté anglaise. li} Fo)

C’est par sa poésie que Milton est le plus connu, et c’est de sa poésie que nous désirons parler d’abord. Le suffrage général du monde civilisé lui a assigné sa place parmi les plus grands maîtres de l’art. Ses dé-

FH cor = ; ee ce à A ne Nc NE RL ue SR

tracteurs ; cependant $ quoique ‘battus par la epes majorité, n'ont pas été réduits au silence. +

IL est des critiques ; quelques-uns d’un grand je) qui tout en vantant les poëmes savent décrier.le poëte. Ils recontiaissent que ses ouvrages, considérés en euxmêmes ; sont'au nombre des plus nobles productions de l'intelligence ; mais ils ne veulent pas que l'auteur prenne räng à côté de cés grands hommes qui, nés dans l’enfanèe de la civilisation; suppléèrent par le génie à l’instruction acquise ;-et, privés eux-mêmes de modèles; ont légué à la postérité des modèles qui dé- 1 fient les imitateurs. Milton, nous dit-on, hérita de.eequ'aväient créé ses précurseurs ; il vécut dans un siècle éclairé, il reçut une éducation complète, et nous devons donc, pour mesurer exactement son génie, tenir compte de tdus ces avantages: © #4"

Nous oserons prétendre ; au contraire ; sans avoir peur de paraître courir après le paradoxe, que jamais poëte n’eut à lutter contre des circonstances plus défavorables. Milton avouait lui-même, à peine avec. un doute, qu'il pensait être né un siècle trop. tard. A ce sujet, le docteur Johnson a jugé à propos ‘de le tourner lourdement en ridicule. Le poëte; : selon nous, comprenait mieux la nature ‘de son art que le critique. Isa vait que son génie poétique ne retirait aucun avantage de la civilisation qui l’entourait, ou du savoir puisé dans les livres et dans les écoles; il tournait les yeux avec une sorté de regret vers l’époque nr des xx simples et des impressions:vives:

Nous croyons qu'à mesüre que la civilisation avance, la poésie presque nécessäirement décline: Quoique nôus admirions les grands ouvrages d'imagination de

la poésie primitive, nous ne les admirons pas d'au tant plus qu'ils ont paru dans des siècles d'ignorancen | Au contraire, nous maintenons que la preuve ‘la plus merveilleuse et la plus éclatante du génie est un gränd poëme produit dans un siècle de haute civilisation. - C'estuñ article admis comme croyance orthodoxe. dans la foi littéraire que les poëtes primitifs sont générales nent supérieurs à ceux qui leur succèdent: Pourquois ceux qui y croient s’étonneraient-ils de la règle comme si e’était l’exception ? Assurément l’uniformité du phénomène indique une uniformité correspondante dans la cause. ME Le fait est que les observateurs ordinaires argumetis tent du progrès des sciences expérimentales à célu des arts d'imitation. Le perfectionnement des. scien= ces est graduel et lent. Elles passent des siècles à re cueillir des matériaux, et des siècles encore à les trier et à les combiner. Alors même qu’un système à été. formé ; il reste toujours quelque chose à ajouter changer où à rejeter. Chaque génération jouit de: l’usage d’un vaste trésor à elle légué par l'antiquité et le transmet aux âges futurs , augmenté d'acquisitions nouvelles. Dans ces travaux, par conséquent, les premiers maîtres subissent de grands désavantages, et, en cas d’insuccès, ils ont droit à quelque chose de plus que lindulgence. Leurs élèves, avec des facultés intellectuelles de beaucoup inférieures, les surpassent rapidement en connaissances acquises. La petite fille quia lu les dialogues de Mrs. Marcet sur l’économie politique donnerait à Montague ou à Walpole des leçons de finances. Tout homme intelligent peut aujourd’hui, en s’appliquant avec persévérance, pendant quelques an-

nées, aux mathématiques, en apprendre plus que n’en savait le: grand Re clé enquenis ans de méditations et d'études. :

Il n’en est pas ainsi pour la musique, da peinture, la statuaire, et encore moins pour la poésie. Les raflinements des âges civilisés fournissent rarement à ces arts des sujets plus dignes d'imitation. Ces raflinements peuvent sans doute perfectionner les instruments nécessaires aux opérations mécaniques du musicien, du sculpteur, du peintre; mais la langue, l'instrument du poëte, est. plus propre à la poésie lorsqu'elle est à peine formée. Les peuples comme les individus commencent par percevoir ét ne parviennent qu’ensuite à abstraire. Is procèdent des images particulières aux termes généraux: de là vient que le vocabulaire d’une société éclairée est philosophique, et celui d’un peuple à demi civilisé est poétique.

Les changements dans le langage sont en partie la cause et en partie l'effet d’un changement analogue dans la nature des opérations intellectuelles; changement par lequel la science gagne et la poésie perd. La généralisation est nécessaire aux. progrès de la science, mais c’est plus particulièrement dans les créations de l'imagination. Àmésure que les hommes savent davantage et pensent davantage ; ils font bien plus d’attention aux classes et bien moins aux individus. Ils produisent done de meilleures théories et de moins bons poëmes : ils nous donnent des phrases vagues au lieu d'images, et; au lieu d’hommes, des qualités personnifiées. Ils peuvent être plus capables d'analyser la

nature humaine que leurs prédécesseurs ; mais lana- …

Iyse n’est pas l'affaire du poëte : son but est de peindre

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et non de duos Ji peut eroire. à un sens moral

comme. Shaftesbury. ; il peut rapportet. toutes les,ac= : tions humaines à l'intérêt personnel comme Helvétiusÿ ou ne songer ni à l’un ni à l’autre : sa croyance suëde pareilles questions n’exercera pas plus d'influence .sûe |

sa poésie (sur ce qu'on appelle à proprement parler la poésie), que les notions qu’un peintre peut avoir cons çues relativement aux glandes lacrymales ou: à laits eulation du sang, quand il s ’agit des larmes de Niobé-ou des sourires de l’Aurore. Si Shakspeare avait écrit livre sur les motifs des actions humaines, il n’est:

lement certain que c’eût été un bon livre. I est. proba= ble-que. ce divre philosophique n’eût pas. valu la Fable des abeilles de Mandeville, Mais Mandeville aurait-ilpu créer un Iago ? Quelque habile qu'il fût à démêler les éléments d’un caractère, aurait-il eu la puissance de

combinèr ces éléments de manière à faire un rs »

un homme réel, un homme vivant et individuel ?.. © E

- Peut-être personne ne $aurait être poëte ou même jouir de la poésie sans une certaine maladie de l'esprit, si ce qui produit un plaisir si vif pouvait s ‘appeler ma-

ladie. Par poésie. nous n’entendons pas assurément

tout ce qui est écrit en vers, ni même en bons, Notre.définition exclut maintes compositions en langue poétique qui, sous d’autres rapports, méritent: la} haute estime. Nous entendons par poésie l’art d'employer les mots d’une telle x manière qu'ils produisent une illusion sur ‘l'imagination ; bref, l’art de faire, au moyen des mots, ce quelle peintre fait au moyen des couleurs, C’est que le plus grand des poëtes a-défini la poésie Lane vers admirables -par-la forcé. et le bonheur de la diction, plus admirables encore par le

SA POÉSIE ET 84 POLITIQUE. 11 sentiment vaste qu'ils dpinent: sé su ee al ER dr ENS ANT à e

TTL “rimigrsdtan utiéi-rorth ‘The forms of thñigs unknown, the on pen‘

.. Turns them.to shapes, and gives. to airy nothing ba A Jocal” habitation and a name 1.

Tels sont les résultats de la belle déménce (frenzy) que Shaképeäre attribué a poëte : bellé démence, démeñce cépendant. La Vérité, il faut en convenir, est essentiellé à là poésie, mais c'est encoi re la vérité de la déméhce, Lés raisonnements sont ustés, les prémisses sont fausses. Une fois les’ premières Suppositions faites, tout doit être conséquent ; mais cés premières suppositions exigent une dose de crédülité qui a presque jusqu’à un dérangement partiel et temporaire dé l'intélligence. De là vient que tous les peuples enfants sont ceux qui ont le plus d'imagination : ils s’abandonnent sans réserve À toutes les illusions, et toute i image qui est vivement représentée à leur esprit produit sur eux l'effet de la réalité. Quelle” que soit la sensibilité d'un homme, il ne sera jamais affecté par Hamlet ou Lear comme l'est une petite fille. >. par. l'histoire du} Pauvre Chapéron rouge. Elle sait que tout est faux, que les loups ne parlent pas ‘et, si elle est Anglaise, qu'il n ya plus de loups en Angleterre ; cépétdañt, en dépit de

1° L'esprit ser peine une image inconnue, GE 322 La plume du poëte à cette forme mue

Prête un corps, donneun nom et nous déerit les lieux Où ce rien né de l'air vit et meurt à nos yeux.

(Shaïspsane.)

ce qu'elle sait, elle croit, elle pleure ; elle tremble, : elle n'ose pas entrer dans une chambre sombre de peur de sentir à la gorgé les dents du monstre. Tel est le despotisme de l'imagination sur les esprits non cul-tivés. j

Dans un état grossier de société, les hommés sont dés enfants avec une plus grande variété d'idées. C’est dans un semblable état de société que nous devons nous attendre à trouver le tempérament poétique à son plus haut degré de perfection. Dans un siècle éclairé, il y aura beaucoup d'intelligence, beaucoup de science, beaucoup de philosophie, des classifications exactes, des analyses subtiles, de l’esprit, de l’éloquence, des vers et de beaux vers en quantité..., mais peu de poésie. Les hommes jugeront et compareront, mais ils ne créeront pas. Ils feront des critiques fines sur les vieux poëtes, ils les commenteront, et jusqu’à un certain point ils jouiront de leur charme; mais ils auront peine à concevoir l’effet que produisit la poésie sur leurs ancêtres incultes, leurs larmes, leurs transports, leur extase, leur foi pleine et entière. Les rapsodes grecs, d’après Platon, ne pouvaient réciter Homère sans tomber presque en convulsions'. Le guerrier américain sent tout au plus le fer qui scalpe son crâne quand il entonne son chant de mort. L'influence qu’exerçaient sur leurs auditeurs les anciens bardes du pays de Galles et de la Germanie semble tenir du miracle. De pareilles sensations sont rares dans une société civilisée, et plus rares encore parmi ceux qui sont le plus haut placés dans cette civilisation. Elles survivent

1 Dialogue entre Socrate et D.

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plus longtemps parmi les habitants de la campagne. - La poésie produit une illusion sur les yeux de l'âme, comme une lanterne magique produit une illusion sur les yeux du corps. De même que la lanterne magique est. d’un: plus grand effet.dans une pièce obscure,:la poésie a plus d’action dans un siècle peu éclairé. Aussitôt que la lumière de la science éclate sur son théâtre, que les formes palpables de la certitude deviennent de plus en plus définies et les ombres de la-probabilité de plus en plus distinctes , de même aussi les couleurs et les traits des fantômes qu'évoque. la poésie pâlissent et s’effacent; nous ne pouvons réunir les avantages incompatibles de la réalité-et de la déception, la démonstration claire de la vérité et la. jouissance exquise de la. fiction. En ; Celui qui, dans une société civilisée et littéraire, aspire-à être un grand poëte, doit commencer par devenir-un petit enfant, Il faut qu’il mette en pièces toute la trame de.son. esprit.et tâche d'oublier beaucoup de cès connaissances: qui ont peut-être jusque-là constitué son titre principal à la supériorité. Ses talents, mêmes lui feront obstacle. Ses embarras seront en proportion des acquisitions dont son intelligence s’est enrichie dans les études de son-temps, acquisitions qui pourraient cependant donner la mesuré de l’activité et de la vigueur de cette intelligence du poëte. Heureux encore si,après tous ses sacrifices et ses efforts, sa poésie ne ressemble pas à -une naïveté puérile ou aux divagations d’une vieillesse précoce ! Nous avons vu-de notre temps des hommes de génie, compromettant de profonds travaux et une longue méditation dans cette Jutte-contre l'esprit du siècle, ne conquérir qu'un suc-

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cès douteux et de faibles run À sinon le.

ridicule‘.

Si ces raisonnéments sont justes, quel poëte eut à surmonter de plus grandes diflicultés que celles dont Milton triompha ? Il avait reçu une éducation savante : c'était un érudit, un classique élégant et profond ; il avait étudié tous les mystères de la littérature rabbinique ; il connaissait parfaitement toutes celles des langues de l’Europe moderne qui pouvaient être alors une source d'instruction ou de plaisir. Il était peutêtre le seul grand poëte de ces derniers temps qui se fût distingué par l'excellence de ses vers latins. Les compositions latines de Pétrarque, quoique beaucoup admirées par ceux qui ne les ont jamais lues, sont misérables. Cowley avec tout son esprit n’avait guère d’imagination, et nous ne croyons pas que son style classique soit comparable à celui de Milton. Nous avons sur ee point l’autorité de Johnson contre nous, mais Johnson avait étudié les mauvais auteurs du moyen âge, qui finirent par le rendre insensible à l'élégance du siècle d’Auguste, et il était aussi peu capable de juger entre deux styles latins qu'un ivrogne de se donner pour un fin connaisseur en vins.

La versification dans une langue morte est une production exotique, une imitation forcée, pénible, maladive, de ee qui peut être ailleurs l'expression parfaite et spontanée du génie poétique. Le terroir où fleurit cette rareté est, en général, aussi peu favorable à la production d'une vigoureuse poésie nationale, que les vases d’une serre chaude au développement du chêne.

! Le critique fait évidemment allusion aux poésies de Wordsworth,

es DES CO CS DE dé Se,

C’est vraiment mérveilleux qué l’auteur du Paradis perdu ait écrit P£pitre. à. Manso : jainais tant d’origi- é nalité avait été joint à un pareil talént d'imitation. , Dans le fait, tous les poèmes latins de Milton conservent admirablement cette forme artificielle indispensable à de pareils ouvrages, en même temps que la riche imagination du poëte et l'élévation de ses senti- 4 ments leur prêtent un charme particuliér, un air de no- i blesse. et de liberté qui les distinguent de toutes les autres compositions de la même classe. Ces poèmes nous rappellent les amusements de ces she ja qui. MT la cohorte de Gabriel + FDP

Re.

Désarmés près de n les anges belliqueux ÆExerçaient leur.jeunesse à d'héroïques jeux; : ” - Sur leurs tèles on voit l’appareil de la guerre,

Brillant trophée où l'or reflète la Jumière…

Nous ne pouvons jeter un regard sur les jeux auxquels Milton consacre ses. loisirs sans apercevoir encore la magnifique:et-terrible armure qu’il revêt d’habitude. La foree de son imagination triomphait de toûs à les obstacles; la flamme qui embrasait son âme com- ! muniquait sa chaleuret son éclat à tout'ce ren 2 de nature à l’étoufter ou à l’éteindre. 288 : Ce n’est pas notre intention d'entreprendre l'examen complet de la-poésie de Milion: Il y a lontemps qu'on est d'accord sur-le mérite des plus renrarquables passages, sur l'harmonie incomparable des vers, sûr J'ex- N cellence de ce style qu'aucun rival n'a pu égaler, au- 1 cune parodie faire paraître moins solennel; qui montre dens toute sa perfection: la puissance de l'idiome ai-

glais et .qui.a.su- trouver dans toutes les langues anciennes.et.dans toutes les langues modernes quelque nouyel élément de grâce, d'énergie et de mélodie. Dans le vaste champ de la critique, nous ne venons qu'après de nombreux moissonneurs, et cependant il restera: toujours quelques épis à eue pour le dernier venu.

Le trait le plus frappant, le plus caractéristique de la poésie de Milton, c'est qu’elle agit sur le lecteur non pas tant par ce qu’elle exprime que par ce qu'elle suggère, non pas tant par les idées qu'elle fait naître directement que par celles qui viennent s'associer en ! foule aux premières. Le lecteur doué de la plus ordinaire imagination doit comprendre l’liade. Homère ne vous laisse pas indécis sur sa pensée, il vous présente ses images avec tant de clarté qu’il est impossible de ne pas les voir tout d’abord. Vous n’avez aucun effort d'esprit à faire. Les ouvrages de Milton ne peuvent être comprisou goûtés si l'imagination de son lecteur n’aide un peu celle du poëte. Milton ne fait pas de péinture finie; il esquisse son tableau à grands traits et vous-daisse le soin de remplir le cadre ; il ne fait pas dela musique pour un auditeur passif, il vous donne le ton et vous dit de trouver la mélodie.

On parle souvent de l'influence magique de la Ps sie : en général, c’est là une expression qui ne signifie : rien; mais appliquée aux écrits de Milton, elle esl on ne peut plus juste. Sa poésie agit comme une incanta tion. Son mérite réside non moins dans son sens patent que dans sa vertu occulte. Il semblerait, à première vue, qu’il n’y a dans ces mots rien de plus que dans d’autres ; mais ce sopt des mots d’enchantement,

A peine sont-ils prononcés, le passé devient le présent, et.ce qui était éloigné se rapproche. De nouvelles for= mes-de beauté naissent à la vie, et toutes les sépultures s'ouvrent pour rendre leurs morts. Altérez la: construction de la phrase, substituez un synonyme à un autre, et tout l'effet est détruit: Le charme perd sa vertu, et celui qui espérerait s’en servir se trouverait aussi embarrassé que -Cassim ‘dans les. Mille et une Nuits, lorsqu'il criait : Ouvre-toi, grain de blé’; ouvre-toi, grain d'orge... -à la porte qui ne s’ouvrait qu'aux mots : Ouvre-toi, sésame. Le triste insuccès de Dryden, essayant

de reeomposer quelques frâgments du Paradis perdu;

en est un exemple remarquable.

A l’appui de ces observations, nous pouvons ajouter qu’il n’est pas dans les poëmes de Milton de passages plus généralement connus où plus souvent répétés que ceux qui ne sont guère que des énumérations de noms. Ces noms ne sont pas toujours plus mélodieux que d’autres ; mais ce sont des noms charmés. Chacun est le: premier annéau d’une chaîne d'idées collectives.

Comme la demeure de notre enfance revue dans notre.

âge mür, comme le chant de notre patrie entendu sur la terre étrangère, ils produisent sur.nous un effet-entièrement indépendant de leur valeur intrinsèque. L'un nous ramène à une époque reculée de l’histoire, l’autre nous transporte au milieu des mœurs d’une contrée lointaine. Un troisième évoque tous les souvenirs du premier âge du collége, notre exemplaire usé.de Virgile, nos jours de congé,.nos prix qui rendaient notre mère si heureuse. Un quatrième fait apparaître les brillantes images des romans de la chevalerie, la lice des tournois, les trophées d’armés, les coursiers aux

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housses brodées, les écus aux devises originales, les forêts enchantées, les jardins de la féerie, les prouesses dés chevaliers amoureux, les sourires des princesses délivrées. L

Dans aucun des oùvrages de Milton, sa manière particulière ne se montre plus heureusement que dans l'Allegro et le Penseroso. Il est difficile que le mécanisme de la langue puisse être porté à un plus Haut degré de perfection. Ces poëmes diffèrent des autres comme l'essence orientale diffère de notre eau de rose délayée. Ce sont moins des pensées qu’un recueil din dications où le lecteur peut puiser autant d'idées de poëmes. Chaque épithète est un texte pour un chant:

Le Comus et le Samson agonistes (Samson combattant), ouvrages d’un mérite différent, offrent quelques points distinctifs de ressemblance. Ce sont deux poëmes Iyri= ques sous forme de drames. Il n’est peut-être pas deux genres de composition aussi essentiellement dissem< blables que le drame et l’ôde. Le poëte dramatique doit

sé tenir hors de vue et ne laisser paraître que ses per- -

sonnages. Aussitôt qu'il attire l'attention sur ses sentiments personnels, l'illusion s'évanouit. L’effet n’est pas plus désagréable lorsqu’au théâtre on entend la voix du souffleur ou qu’on voit traverser les planches par un des machinistes. Voilà pourquoi les tragédies de lord Byron furent ses moins heureuses compositions. On dirait une de ces poupées de carton peint dans lesquelles une tête mobile passe sur vingt corps différents; de sorte que la même physionomie nous regarde alternativement avec l’uniforme d'un hussard, l’hermine d’un juge et les haillons d’an mendiant. Dans tous les caractères de lord Byron, pairiotes et ty-

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