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SA POËSIE ET SA POLITIQUE. f9
raus, trattres et amoureux, lè sourire dédaigneux de. Childe-Harold se trahissait tout d'abord; mais cette é8 pèce d’égotismie fatal àu drame est l'inspiration de l’ode. Le poëte lyrique a le doit de s PRE sans réserve à ses propres émotions.
“Entre ces éléments opposés quelques aniviins éminents ont tenté d'opérer une sorté de Compromis, mais { jamäis avec un succès complet. Le drame grec, modèle du Samson agonistes, naquit de l’ode. Le dialogue fut
greffé sur le chœur et participa naturellement de son caractère. Le plus-grand des tragiques äthéniens ajouta encore la tendance de son génie aux circonstances dans lesquelles était née la tragédie, Eschyle était, de tête et de cœur, un poëte lyrique. De son temps, les Grecs avaient plus de communications avéé l'Orient qué du temps d’Homère; ils n'avaient pas encore acquis cétte supériorité dans les arts et cette science de la guerre qui enorgueillirent la génération suivante, et lui firent traiter les Asiatiques avec mépris. I semblerait, d’après les récits d’Hérodote, que les premiers Greés regar-. daient encore avec une vénération presque ‘filiale l'Egypte et l’Assyrie. Il était done tout simple qu’àcette époque la littérature grecque. prit une teinte dé style oriental. Nous croyons qu'il est facile de distingüer éé style dans les œuvres de Pindare et d’Eschyle. Ce der= nier nous rappelle souvent les écrivains hébreux: be Livre de Job, en effet, par la forme et le style, ressemble beaucoup à quélques-uns de ses drames: Considérés comme pièces de théâtre, ces drames sont absurdés : considérés comme chœurs, ils sont sublimes. Lisez, par exemple, le discours de Clytemnestre à Agameinnon lorsqu'il arrive, où la deséription des sept chefs
20 2 MILTON argiens : -Yous pourrez. blâmer la dosipittions et le disme point de vue des-règles dramatiques ; mais si. oubliez les personnages et ne vous occupez que de ipods, vous conviendrez que rien ne les surpasse. ‘en. énergie et én magnificence, Ce fut Sophoclé qui rendit le théâtre grec aussi dramatique qu'il pouvait l’être sans trop s’écarter de sa forme primitive. Si ses por-. traits ont une sorte de similarité, ce n’est pas la Simis larité de la peinture, c’est celle d’un bas-relief, Elle: suggère une ressemblance, mais elle ne produit pas: une illusion. Euripide chercha à porter la réforme plusloin; mais c'était une tâche au-dessus de ses forces, au-dessus peut-être. des forces de tout autre. Au lieu de corriger ce qui n’était pas bon, il gâta ce qui était excellent. Il substitua. des béquilles à des ns, de mauvais sermons à de bonnes odes.-.
Milton admirait beaucoup nié, APE plus, selon nous, qu'Euripidesné. le. méritait. En effet, sa tendre partialité pour le « poëte de la triste Electre » nous rappelle quelquefois la belle reine des fées pro. diguant ses caresses aux longues oreilles de Bottom. A tout événement, il n’est pas douteux que sa vénération pour le tragique athénien, méritée -ou non; fit tort au Samson.agonistes. S'il'eût pris Eschyle pour modèle, il se fût abandonné à l'inspiration lyrique -et nous-eût ouvert tous les trésors de son imagination, sans s'occuper de ces règles dramatiques que la nature de l’on vrage rendait impossibles à observer, Il a échoué en. voulant réconcilier des choses contradictoires, et tout le monde y eût échoué comme lui. Nous ne pouvons nous identifier avec les personnages comme dans une bonne tragédie ; nous ne pouvons nous identifier avec
le poëte comnie dans une bonne ode ; les éléments « opposés de la composition se neutralisent l'un par l” autre. Nous ne sommes certes pas insensible au mérite de cette œuvre célèbre, à la dignité sévère du style, à la gracieuse et pathétique solénnité du début, ni à la mélodie étrange qui ajoute un effet si frappant aux paroles du chœur; mais nous avouons que c’est pour nous l'effort le moins heureux-du génie de Milton.
Le Comus est composé sur lé modèle de l'opéra où intermède italien, comme le Samson sur lé rodèle ‘de la tragédie grecque, C'est assurément la plus nt composition de ce genre qui existe dans aucune lan gue, bien supérieure à la Fidèle bergère de J. Fletcher, comme /a Fidèle bergère l'est à l'Aminte, ou l'Aminte au Pastor fido. Ce fut heureux pour Milton de n’avoir ici aucun Euripide pour l’égarer. I possédait et aimait la littérature de l'Italie moderne ; mais il n’éprouvait pas pour-cette littérature la même vénération qüe pour les restes de la poésie d'Athènes et dé Rome, consacrés par de si doux-et de si grands souvenirs. D'ailleurs les défauts de ses devanciers d'Italie étaient justement de ceux qui. exçitaient en lui la plus mortelle antipathie. pouvait descendre quélquefois à-un style simple ou même à un style comman; mais le faux brillant le révoltait. Sa muse ne refusait pas de revêtir un costume rustique, mais elle se détournait avec dégoût des raffinements de toilette: de Guarini, aussi ridicules que’ le mélange d'oripeaux et de haillons dont 8e parent les petits ramoneurs de Londres pour célébrer le premièr mai, Quelques ornements que porte ‘la muse de Milton, ils sont d’or massif, non-séulement brillants à la vue, mais ne redoutant pas le feu du creuset. ” ,
br . MILTON
Milton fit attention dans le Comus à la distinction qu'il négligea dans le Samson ; il créa ainsi une œuvre essentiellement lyrique, et qui n’a de dramatique que l'apparence. Il n’a point tenté une inutile lutte contre un défaut inhérent à la nature de cette espèce de composition; aussi a-t-il réussi partout où le succès n'était pas impossible. Les discours doivent être lus comme de majestueux monologues, et celui qui les lira ainsi sera émerveïllé de leur éloquence sublime et de leur harmonie. Les interruptions du dialogue, eependant, imposent une contrainte au poëte et arrêtent l'illusion du lecteur. Les plus beaux passages sont ceux qui restent lyriques par la forme aussi bien que par l'esprit. « Je louerais beaucoup, dit l’excellent sir Henri Wotton dans une lettre à Milton, la partie tragique, si la partie lyrique ne me ravissait pas davantage par une certaine délicatesse dorique. Je vous avoue franchement que je ne sais rien dans notre langue qu'on puisse mettre en parallèle avec vos strophes et vos odes.» La remarque était juste. C’est quand Milton s’affranchit des entraves du dialogue, c’est quand il n’a pas à s’occuper du travail de concilier deux styles qui jurent de se trouver ensemble, c’est quand il peut se livrer sans réserve à ses inspirations et les exprimer par la poésie des chœurs, c'est alors, disons-nous, qu’il se surpasse lui-même, Comme son bon génie, laissant là et les costumes et la forme terrestre de Thyrsis, il fait admirer
"sa liberté et sa beauté céleste ; on croit l'entendre s'écrier avec ravissement :
Now, my task is smoothly done, Lean fly or I can run, etc.
«Ma tâche est enfin remplie : je puis voler ou je puis
Es 2 LA Er ui ro lin CON, nd ee CURE OURS GS
courir, effleurer la terre d'un pied rapide ou m'élancer j au-dessus des nuages, me plonger dans la rosée éthérée de l’arc-en-ciel, et aspirer les parfums suaves que les ailes du zéphyr répandent à travers les allées de Rèdpes du jardin des Hespérides. »
IL est plusieurs des petits poëmes de Milton sur lesquels nous ferions volontiers quelques remarques; bien plus volontiers encore nous livrerions-nous à un examen détaillé de.cet admirable poëme, de Paradis reconquis, dont, chose étrange, on. ne parle, guère que pour citer un nouvel exemple de l'aveugle partialité que les hommes de lettres. ont pour les plus faibles créations de leur génie. Que Milton eût tort de préférer cet. ouvrage, tout excellent qu'il est, an Paradis perdu, nous sommies prêt à l’admettre; mais autant Ze Paradis per du est au-dessus du Paradis reconquis, autant celuici est supérieur à tous les poëmes qui ont paru depuis. C’est une question que nos limites nous empêchent de discuter ayec détail, Nousnous hâtons de passer à cette production extraordinaire que Je suffrage général des critiques à placée au plus haut rang des compositions littéraires.
Le seul poëme des temps. modernes qui puisse être comparé au Paradis perdu est. la: Divine Comédie. Le sujet de Milton, sous quelques rapports, ressemblait à celui du Dante, mais il l’a traité d’une tout autre. manière. Nous ne saurions mieux rendre notre opinion
sûr notre grand poëte qu’ en le rapprochant qu de de “la littérature toscane.
La poésie de Milton diffère de telle du Dante c comme les hiéroglyphes d’ Egypte différaient des lettres peintes du Mexique. Les images que le Pante emploie parlent
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d’elles-mêmes, elles se donnent simplement pour ee qu’elles sont ; celles de Milton ont un sens qui n’est sou vent compréhensible que pour les initiés ; leur valeur dépend moins de ce qu’elles représentent directement que de ce qu’elles suggèrent à l'esprit. Quelque étrange, quelque grotesque que soit la figure;.que le Dante veut décrire, il ne recule jatnais devant la description ; ilnous donne la forme, la couleur, le son, l'odeur; il suppute les nombres, il mesure les dimensions; ses comparaisons sont celles d’un voyageur : différentes de celles des autres poëtes, et surtout de celles de Mikon, elles sont amenées avec une simplicité matérielle, non parce qu’elles peuvent ajouter un ornement au poëme, non parce qu’elles évoquent une figure belle par elle-même, mais uniquement pour rendre le sens de l'écrivain aussi clair pour le lecteur que pour le poëte. Ainsi les ruines du précipicé qui conduisait du sixième au septième cercle de l'enfer ressemblent à celles du rocher qui tomba dans l’Adige au midi de Trente; la cataracte du Phlégéton à celle d’Aqua-Cheta, dans le monastère de
Saint-Benoît, et le lieu où les hérétiques étaient ren-
fermés dans des tombes ardentes, au vaste cimetière d’Arles ! À Maintenant comparons aux détails exacts du Dante les obscures allusions de Milton; nous n’en citerons que quelques exemples. Le poëte anglais n’a jamais songé à mesurer Satan, il nous donne simplement uné idée vague de sa vaste stature. Dans un passage, le démon couvre un long espace de ses membres étendus, égal en dimension aux Titans ennemis de Jupiter, ou à ce monstre marin que le nocher prend pour une île flottante. Lorsqu'il défie au combat les anges fidèles
Prenom:
et se dresse comme Ténériffe ou Atlas, sa tête va toucher le firmament. Quel contraste entre ces descriptions et les vérs où le Dante a décrit le spectre gigantesque de Nemrod : « Sa face me parut aussi longue et aussi large que le dôme de Saint-Pierre de Rome, et ses autres membres en proportion ; de sorte que le bord qui le cachait depuis la ceinture jusqu'aux pieds laissait voir assez de lui pour que trois grands Allemands eussent en vain essayé d'atteindre à ses cheveux. » Comparez encore 1 Æôpital du onzième livre du Paradis perdu avec la dernière division du Malebolge, dans la Divine Comédie : Milton évite les détails hideux et se réfugie dans une suite d'images indistinctes, mais s0lennelles et formidables. C'est le Désespoir courant d’un lit à l’autre pour insulter les malheureux de sa présence; c'est la Mort agitant son dard sur eux; et, en | dépit de leurs supplications, différant de frapper. Que !+#dit le Dante? «Il y avait là un gémissement comme celuï qu'on aurait pu entendre si on avait réuni dans une seule fosse tous les malades qui, entre juillet et septembre, encombrent les hôpitaux de Valdichiana, des marécages toscans et de la Sardaigne; il en sortait la même puanteur qui s’exhale des membres gangrenés. » Nous n’entreprendrons pas la tâche ingrate de fixer la préséance entre deux si grands noms. Chaque poëte dans son genre est incomparable, et nous pouvons remarquer encore que soif calcul, soit bonheur, chacun d'eux a choisi le sujet le plus propre à faire ressortir son génie particulier. La Divine Comédie est un récit personnel. Le Dante est le témoin oculaire et auriculaire de tout ce qu'il raconte; il a lui-même oui de ses oreilles
les âmes en peine se plaindre et implorer la seconde
26 © MIBTON morts. dabonsinr ai issittre snitsiéiiiie sur la porte où on laisse toute espérance; il s’est voilé la face en apercevant les terreurs de la Gorgone; il s’est énfui pour éviter les erocs et la poix bouillante de Barbariceia et de Diaghignazzo ; de ses propres mains, ila saisi les flancs velus de Lucifer ; ses pieds ont gravi le mont de. YExpiation ; son front à été marqué par l'ange purificateur. Le lecteur rejetterait un tel récit avec dégoût et incrédulité, s’il n’était fait avee l'air de la plus ferme véracité, avec uné sorte de réserve même au milieu de ses horreurs, avec la plus grande précision dans ses multiples détails. Le récit de Milton, sous ce rapport, diffère de celui du Dänte, comme les aventures d'Amadis diffèrent de celles dé Gullivér. L'auteur d'Amadis aurait rendu son livre ridicule s’il ÿ avait introduit ces particularités minutieusés qui donnent tant de charme à celui -de Swift { cés observations nautiques, l’exactitude pointilleuse des noms, les doeuments officiels transerits tout au long, tout ce commérage insignifiant, toutes ces médisances de la eour, ces riéné» qui ne tendent à rien. Nous ne trouvons pas étrange qu'on nous dise qu’un homme qui à véeu, personne ne sait quand, ait vu des chosés étranges, et nous nous abandonnons aisément à Pillusion du roman; mais lorsque Eemuel Gulliver, chirurgien, habitant au- .jourd’hui même à Rotherhithe, nous parle de pygméés -étde géants, d'îles volantes et de ehevaux philosophes, il fallait toutes ces particularités : minutieuses Lg roen “un moment notre imaginations - De-tous les poëtes qui ont introduit dans leurs ou- -vrages lintervention d'êtres surnaturels, Milton -est celui qui a réussi le mieux : Dante lui est décidément
inférieur, Pour répondre à bien des jugements témérairés eterronés, nous sommes forcé de faire ici une digression. L'erréurla plus fatale qu'un poëte puisse commettre dans l'emploi du merveilleux, c’est de chercher à être trop rationnel, On a souvent blâmé Milton d'avoir attribué à des esprits maintes fonctions dont les esprits doivent être incapables; mais, malgrélesnoms éminents qui ont sanctionné £es critiques, elles nous semblent accuser une ignoranep profonde de l’art de la poésie. |
Qu'est-ce qu'un esprit? Qu'est-ce que notre âme, cette essence spirituelle qui de toutes est. celle que nous connaissons le mieux ? Nous observons: certains phénomènes, nous ne pouvons les expliquer par des causes. matérielles : nous en inférons qu’il existe quelque chose qui n’est pas matériel; mais de ee quelque chose nous n’ayons aucune idée; nous ne pouvons le définir que par des négations ; nous ne pouvons en raisonner que par symboles ; nous employons le mot, nous n’avons auçune image de la chose, et la poésie vit d’images. Le poëte se-sert de mots, sans doute, mais ce ne sont que les instruments de son art, les matériaux qu’il doit disposer de manière À présenter un tableau à la vue mentale. A. moins de cette éisppitions ils n'ont pas plus le droit d’être appelés poésie qu’un ballot de toile ou une boîte de: couleurs n'ont celui s'être appelés de. la
peinture,
. Les logiciens peuvent raisonger sur des abatroaticet mais la grande masse des hommes ne peut y trouver de l'intérêt; H leur faut des images. La tendance irrésistible de la multitude de tous les âges et de tous les peuples vers l’idolâtrie ne saurait s'expliquer que par ce principe, Les premiers habitants de la Grèce, il y à
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de fortes raisons pour le croire, adoraient un dieu invisible; mais la nécessité d’avoir à adorer quelqué €hose de plus défini produisit en quelques siècles Pinñnombrable foule des dieux et des déesses. De même les an: ciens Perses regardaient comme une impiété de représenter le Créateur sous une formé humaine : eh bien{ les anciens Perses aussi transférèrent au Soleil lé culté qu'en théorie ils réservaient à l’âme universelle et suprême. L'histoire des juifs est celle d'une lutte continuelle en tre le pur théisme, défendu par les lois les plus terribles, et la fascination bizarre d’un objet d’adoration visible et palpable. Peut-être parmi les causes secondaires assignées par Gibbon à la rapidité avec laquelle le christianisme se répandit sur le globe, tandis que le judaïsme avait acquis à peine un seul prosélyte, aucune n’opéra aussi fortement que ce sentiment. Dieu l’incréé, l'mcompréhensible, l’invisible, attirait peu d’adorateurs. Un philosophe pouvait admirer une si noble conception; mais la foule n'avait que du dégoût pour des mots qui n’offraient aucune image à son esprit: Ce fut devant Dieu revêtu d’une forme humaine, se mélant avec les hommes, partageant leurs infirmités, s'appuyant sur leur sein, pleurant sur leurs tombes, s’endormant dans une crèche, saignant sur uné ‘croix, que les préventions de la synagogue et les doutes de l’Académie, l’orgueil du Portique, les faisceaux des licteurs et les glaives de trente légions furent humiliés dans la poussière. Peu de temps après que le christianisme eut complété son triomphe, le principe: qui l’avait aidé commença à le corrompre ; il devint un nou veaü-paganisme; les saints patrons remplacèrent les dieux domestiques : saint Georges se substitua à Mars;
saint Elie consola le matelot de la perte de Castor et dé Pollux; la Vierge mère et sainte Cécile succédèrent à Vénus et aux Muses; les séductions du sèxe et de là beauté s’associèrent de nouveau à celles de la dignité céleste, et l'hommage de la chevalerie s’unit à celui de la religion. Les réformateurs protestants ont souvent voulu résister à ces sentiments, mais toujours avec un succès, plus apparent que réel, plus partiel que général. Les hommes qui démolissaient les images dans les cathédrales n’ont pas tous pu détruire celles qui avaient leur châsse dans leur âme. Il ne serait pas difficile de montrer que la même règle est applicable à la politique ; les doctrines, nous en avons peur, doivent être généralement douées d’un corps avant d’exciter un vif sentiment public : la multitude s'intéresse plus facilement au drapeau et aux noms les plus insignifiants qu’au principe le plus essentiel.
De ces considérations nous prétendons conclure que tout poëte qui voudrait se piquer de l'exactitude métaphysique qu’on reproche à Milton d’avoir négligée aurait la honte d’échouer complétement. Il est toutefois un autre extrême qui, quoique moins dangereux, devait aussi être évité : lesimaginations des hommes sont en grände partie sous le contrôle de leurs opinions ; l’art le plus exquis en fait de couleur poétique ne saurait produire aucune illusion quand on l’emploie à représenter ce qui offusque tout d’abord les yeux comme inconséquent ét absurde. Milton écrivait dans un siècle de philosophes et de théologiens : il était donc nécessaire pour lui d'éviter de choquer leur jugement et de rompre ainsi le charme qu'il prétendait jétef sur leurs imaginations; voilà ce qui-explique ces vagues défini-
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laillée; mais c'est une faute. Ses agents surnaturels excitent l'intérêt; mais ce n'est pas l'intérêt qui s'ats tache aux agents surnaturels. Nous sentons que nous pourrions converser ayec ses fantômes et ses démons sans la moindre émotion de cette terreur qu’on éprouve devant des êtres qui ne sont pas de cè monde ; nous pourrions, : comme don Juan, les inviter à souper et manger ayec appétit dans leur société. Ses angés sont des hommes vertueux avec des ailes ; ses diables sont des bourreaux méchants et laids ; ses morts sont des vivants dans une situation étrange. La scène qui se passe entre le poëte et Farinata est justement célèbre ; cependant Farinata dans sa tombe de feu est exactement ce. qu'aurait été Farinata dans un auto-da-fé, Rien de plus touchant que la première entrevue de Dante avec Béatrice ; cependant, qu'est-ce autre chose qu'une femme aimable grondant avec une douceur austère et. calme l'amant dont elle reconnait tendrement l'affection, mais dont elle réprouve les vices ? Les sentiments qui donnent à ce passage son vrai charme seraient à leur place dans les | rues .de Florence, aussi bien que sur le sommet de la montagne du Purgatoire.
Nous ne.sayons pas de poëtes dont les esprits ressemblent à ceux de Milton ; ses démons, particulièrement, sont des créations merveilleuses : ce ne sont pas des abstractions mélaphysiques; ce ne sont pas des hommes méchants ; ; ce ne sont pas des bêtes horribles ; ils n’ont ni cornes ni queues, aucun des attributs grotesques des diables du Tasse.et de Klopstock. Ils n’ont de commun avec la natüre. humainé que ee qu'il faut -pour être intelligibles à des êtres humains. Leurs Caractères sont, comme leurs fignres, remarquables par
une certainé sombre ressemblance avec ceux dés hommes, mais exagérés jusqu’à des dimensions gigantesques et voilés d’un mystérieux nuage:
Peut-être les dieux et les démons d’Eschyle pour: raient-ils offrir quelque analogie avec les anges et les démons de Milton. Le style du tragique athénien, avons-nous dit, avait quelque chose du vague de la poésie orientale, et la même particularité peut se retrouver dans sa mythologie. Il n’a rien de l’élégance et des agréments que nous admirons en général dans les superstitions de la Grèce : tout chez lui est rude, barbare et solennel. Ses légendes semblent bien moins en harmonie avec les bocages embaumés et les gracieux portiques où les Grees offraient leurs prières au dieu de la lumière et à la déésse des tendres désirs, qu'avec ces vastes ét lourds labyrinthes de granit éternel dans lesquels l'Egypte plaçait son mystérieux Osiris et ceux qui voient l’Indostan encore prosterné devänt sès idoles à sept têtes. Ses dieux favoris sont ceux des générations primitives, — les fils du ciel et de la terre, auprès desquels Jupiter lui-même n’est qu'un jeune homme et un parvenu ;— ce sont les Titans gigantesques et les Furies inexorables. Et d’abord, entre toutes ses créations de cette classe, se dresse Prométhée, moitié démon et moitié rédempteur , l’ami de l’homme, le sombre et implacable ennemi du ciel. Prométhée offre, sans contredit, une frappante ressemblance avec le Satan de Milton : dans lun et dans l’autre, même impatience de domination, même audace farouche, même orgueil indomptable ; dans ces deux caractères enfin sont mêlés, quoiqu'à des proportions très-différentes, quelques sentiments de généro-
sité. Prométhée cependant n’est pas aussi surhumain que nous le voudrions voir; il parle trop de ses chaînes et de sa position contrainte ; il est trop accablé et trop agité. Sa résolution semble dépendre du secret qu'il possède, que la destinée de son vainqueur est dans ses-mains et que l'heure de sa délivrance doit sonner un jour. Satan est une créature d’une autre sphère : la puissance de sa nature intellectuelle triomphe de-lextrême torture qui le dévore; en proie à des angoisses qui ne peuvent se concevoir sans. horreur, il délibère, se décidé'et même s’exalte à force de courage. Contre le glaive de Michel, contre le tonnérre de Jéhovah, contre le lac brûlant et la marne de feu solide, contre là perspective d’une étermité de misère, son caractère reste indompté, S'appuyant sur son énergie propre et ne demandant de secours à rien de ce qui n’est pas en lui, pas même à l'espérance. Pour revenir un moment au parallèle que nous venons de tracer entre Milton et le Dante, nous voudrions ajouter que la poésie de ces grands génies a considérablement emprunté son caractère à leurs qualités morales. Ce ne sont pas des égotistes : ils imposent rarement leur manière de penser à leurs lecteurs ; ils n’ont rien de commun avec ces mendiants modernes de la gloire littéraire qui arrachent quelque aumône de compliments à l'inexpérience compatissante en exposant la nudité etles ulcères de leurs âmes. Il serait difficile de nommer deux poëtes dont les ouvrages aient été plus complétement, quoique sans intention, imprégnés et colorés de leurs sentiments personnels. -Le caractère de Milton était spécialement distingué par l'élévation de la pensée; çelui du Dante par lin-
34 ” MILTOS .
tensité. du mniinisé- Dans RARES vers de. de: Divine
Corps nous apercevons cette aspérité produite par l'orgueil. luttant avec le désespoir : il n'est peut-être
aueun ouvrage. au monde plus profondément et plus
uniformément mélancolique. La mélancolie du Dante
n'était pas un caprice, une fantaisie; ce n'élait: pass autant que la distance des temps permet. d'en juger, le résuliat de circonstances extérieures; -elle venait.du dedans. Ni l’amour, ni la gloire, ni les luttes, de la terre, ni l'espoir du ciel ne pouvaient la dissiper. Elle dénaturait toute consolation et tout plaisir, ressemblant à ce sol délétère de la Sardaigne dont l'amertume se fait, dit-on, sentir jusque dans son miel, L'âme du Dante était, selon le noble langage du poëte hébreu,
«une terre de ténèbres. comme les ténèbres elles=
mêmes, et où la lumière. était comme les ténèbres,» Ce sombre caractère décolore toutes les passions des hommes et toute la face de la nature, reflétant sa propre teinte livide jusque sur les fleurs du paradis et les splendeurs du trône éternel. Tous les portraits que nous connaissons du Dante sont singulièrement caractéristiques : voyez ces traits austères jusqu’à la rudesse,
ces joues sillonnées de rides, cet œil hagard, ce regard
fixe, ce pli méprisant de la lèvre; pouvez-vous douter que c’est la physionomie d'un homme trop orgueilleux et trop susceptible pour avoir été heureux? Milton était comme Dante un amant et.un ho
politique ; comme Dante, il avait été malheureux en ambition et en amour. Il avait survécu à.sa santé.el. à sa vue, au bonheur de son foyer: domestique et à da fortune de son parti. Des grands hommes qui l'avaient distingué à son début dans la vie, quelques-uns avaient
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F . " AR" DLLD PEN ES Ch 0 «2 2 DIS. TPE US ui CRT Se uPUSe, JE Qu JOUR ous
été préservés par la mort de leur part de disgrâces, quelques-uns ‘avaient porté sous des cieux étrangers leur haine indomptäble de l'oppression ; il y en avait qui gémissaient dans les prisons, et d’autres qui avaient versé leur sang sur l'échafaud: Cette proscription odieuse , ironiquement appelée Vacte dindemnité et doubli, avait apposé sà marqne sur le pauvre poëte aveugle et le désignait nominativement à la haine d'une eour de libertins et d’un peuple ineonstant. Des scribes à la plumé vénale et liceneïeuse étaient alors les auteurs favoris du souverain et du public; c'était une trôûpe infime qui ne pouvait être mieux comparée qu’à la bande des monstres grotesques de Comus, moitié bêtes, moitié hommes, gloutons gorgés de vin et se livrant à des danses obseènes. Au milieu de ces rimailleurs, la muse de Miltom était comme la chaste héroïne du poëme, noble, digne; pure et calme , montrée au doigt ét saluée de grimaces par ces satyres et ces mauvais génies. Si jamais homme eut une cause pour justifier lé désespoir et la misanthropie ; c'était Milton; mais la force de son âme surmonta tous ses malhenrs. Ni la cécité, ni la goutte; ni l'âge, ni l’indigence, ni les afflictions domestiques, ni les déceptions politiqués, ni les outrages, ni là proscription, ni l'isolement, ne parvinrent à troubler sa sereine-et majestueuse patience. Il n'était pas d’une humeur très-gaie, mais très-égale. Son caractère était sériéux, peut-être austère, mais un de ces caractères que k souffrance ne saurait rendre bourru ou irritablé, Tél ikétait à la veille des grands événements de son siècle, à son retour de ses voyages, dans la force de son tempérament et beau d’une beauté mâle, chargé de couronnes littéraires , plein d’espé-
rances patriotiques.…, telil fut toujours. lorsqtie, dtitès avoir éprouvé toutes Les adversités de la vie humaine, vieux, pauvre, aveugle et sans amis, il se retira dans sa misérable retraite pour y mourir.
De là vient que, quoiqu'il composät le os pis:
- à un âge où les images de beauté et de tendresse commencent généralement à se flétrir même dans ces es- . prits qui ont jusque-là résisté au découragement et aux déceptions, il orna son poëme de tout ce qu'il y a de beau et de doux dans le monde moral. Ni Théocrite, ni l’Arioste n'avaient un sentiment plus délicat ou plus frais de la nature extérieure ; ni l’un ni l’autre n’aimaient davantage les fleurs dorées par le soleil, le chant du rossignol, les fruits savoureux et les fontaines murmurant sous l’ombrage. Sa conception de l'amour réunit toute la volupté du harem oriental et toute la galanterie du tournoïchevaleresque à la pure et calme affection du foyer domestique de la vieille Angleterre. Sa poésie nous rappelle les merveilles du paysage des Alpes, où des vallons enchantés se révèlent tout à coup sur les cimés les plus rudes et les plus hautes, où le rosier et le myrte fleurissent sur le bord de l’ava= lanche. -
On retrouve sans doute l’empreinte particulière du caractère de Milton dans tous ses ouvrages; mais elle se montre surtout dans ses sonnets. Ces remarquables poëmes ont été rabaissés par des critiques qui n’ont pas compris leur nature. Ils n’ont pas la pointe épigrammatique ni la finesse de Filicaja dans la pensée, ni le brillant éclat du style émaillé de Pétrarque; ce sont de simples mais solennelles remémorations des impressions du poëte, aussi peu faites pour le public que l’eût
press Do R ARRET OT. € NP, SR nes
été le journal de sa-vie. Une victoire, une attaque. imprévue dela ville, un accès momentané de découragement ou de joie, une plaisanterie lancée à l’un de ses
divres, un songe qui lui rendait pour quelques instants
cette beauté sur laquelle le tombeau s'était à jamais refermé ; telles étaient les circonstances, qui le faisaient rêver et.qu'il retraçait naturellement dans ses
-vérs. L'unité de sentiment et la sévérité. de style qui caractérisent ces petites pièces nous rappellent J’anthologie grecque, ou mieux encore .les. collectes (prières) de Ja liturgie anglicane,.. Le noble poëme sur les massacrés du Piémont est exactement une collecte en vers.
Les sonnets sont plus ou moins frappants, selon que
. es occasions qui les font naître ont, été plus ou moins intéressantes; mais ils sont, presque. sans exception, ennoblis par une sagesse et une grandeur d’âme .qui
-nous semblent sans égales. Il ne serait guère raisonnable de juger le caractère d’un écrivain par des, passages directement personnels ;. mais les qualités que nous avons attribuées à Milton, quoique peut-être le plus fortement empreintes dans les parties de ses ouyrages où domine, son émotion individuelle, se distinguent aussi dans toutes ses pages et prêtent à. tout ce qu'iléerit,. prose et, poésie, anglais, latin ét italien, une. étonnante ressemblance de famille.
La conduite publique de Milton fut telle qu’on devait
- J'attendre d’une. âme si élevée, d'une intelligence si puissante. Il vécut à l’une des plus mémorables époques de l’histoire du genre humain, dans la crise même du grand combat entre Orosmane. et Abrimane,,. ‘éntre la liberté et le despotisme, entre la raison et le préjugé. Cette grande bataille ne fut pas livrée pour une
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génération seule, pour un pays seul. Les destinées de” la race hutaime étaient dans le même plateau dé la bälänce que la liberté du peuple anglais. Alors furent proclamés pour la première fois les grands principes qui ont depuis frayé leur voie dans les profondeurs.des foréts américaines, qui ont réveillé la Grèce d'uné setvitude et d’une dégradation de deux mille ans, qui en- . fi,d’un bout de l’Europe à l’autre, ont allumé un feu impossible à étendre dans les cœurs des opprimés, et fait frissonner les oppresseurs d’une terreur F ÉURRQE" et inattendue.
De ces principes, Milton fut le hs dévoué et le pie éloquent champion littéraire. Nous n'avons pas besoin de dire combien nous admirons sa eonduite politique; ais nous ne pouvons nous dissimuler que la majorité de ses concitoyens la considère encoré comme injustifiable. La guerre civile, en effet, à été plus controversée et elle est moins comprise qu'aucun événement de l’histoire d'Angleterre. Les têtes rondes eurent le désavantage dont se plaignaiït si amèremént le Jion de la fable : ils avaient été les vainqueurs; leurs ennemis étaient les peintres. Comme parti, ils avaient fait tout leur possible pour décrier et perdre la littérature : la littérature prenait Sa revanche, comme à la longue elle la prendra toujours avec ses ennemis. Le. meilleur livre de leur côté est le charmant volume des mémoires de Mrs. Hutchinson. L'Histoire du Parlement de May est bonne ; mais elle s’interrompt au moment. le plus intéressant de la crise. Ludlow n’a produit qu'un livre absurde et violent. Ajoutons que la plupart des écrivains plus récents qui ont épousé la même cause, Oldmixon par exemple, et Catherine Macaulay,
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SA POËSIE ET SX POLITIQUE, 39 se sont, il fant le diré, plus distingués paï léurzèle ‘qe par la 'candeur ou le talent, Cest de l'autre côté que sont lés ouvrages “historiques les plus popülaires de nôtre littérature, celui de Clarendon et celni de Hume. Le premier est non-seulement habilement écrit et riche d'informations ‘précieuses, mais encore il & un air de dignité et de’ sincérité qui rend respectable j jusqu'aux
erreurs et aëx préjugés dont il abonde. Hume, dont se contente encore la généralité des lecteurs fascinés | par le cliarme dé son récit et acceptant de lui des opinions toutes faites, Hume haïssait tant la religion, qu’il hais suit la liberté pour avoir été Valliée de Ta religion, et il a plaidé la caûse de la tyrannie avéc l'adresse d’un * avocat, tout en affectant l’impartialité d'un juge.
“La conduite politique dé Milton doit être approuvée ôû condamnée, selon que la résistance du peuple à Charles Ie paraîtra justifiable ou criminellé, On nous eéxcusera donc si nôus consacrons quelques pages à discutér cette intéressante question. Nous n ‘argumenterôns pas surdes généralités, nous n’aurons pas recours à ces principes primordidux desquels doit être déduit le droit d’obéissaneé que revendiquent tous les gouvérnemients. Nous pourrions cértes nous placer sur ce terrain avantageux; mous ÿ renoncerons. Nous $0mmes si coifiänt dans notre force, que nous imitérons . volontiers la générôsité fière de ees anciens chevaliers qui faisaient sénént d'entrer en lice sans casque vi
“bôucliér contre tout enhémi, et de donner à leurs antägonistes l'avantage du vent ét dn soleil, Sans aütres armes qué la “question constitutionnelle, nous oserons affirmer que toutes les raisons qui peuyent être inyoquées en faveur de la révolution de 1688 peuvent l'être
avec le même poids en faveur de ce qu’on appelle la grande Rébellion.
Sous un rapport seul, les plus ardents admirateurs de Charles pourraient prétendre que le père fut un meilleur souverain que son fils : iln’était pas un papiste, nide nom ni de croyance. Nous disons de nom:et de croyance, parce que Charles lui-même et sa misérai ble créature Laud, en abjurant les innocentes enseignes du papisme, conservèrent tous ses vices les plus odieux, la complète soumission de la raison à l’autorité, la préférence de la forme au fond, la passion puérile des momeries, la vénération idolâtre du caractère sacerdotal, et, par-dessus tout, une stupide et féroce intolérance. Ecartons cela; accordons que Charles fut un bon protestant, mais nous maintiendrons que son protestantisme n’établit pas la plus légère différence entre sa cause et celle de Jacques.
Les principes de la Révolution, si souvent dénaturés, ne l’ont jamais été plus grossièrement que par cette classe d'hommes qui, en faisant profession de révérer les grands noms et les grandes actions des temps passés, ne lesrecherchent jamais que pour y trouver quelque excuse pour les abus existants. Dans tout précédent essentiel, ils laissent de côté ce qui est respectable et ne prennent que l’accidént; ils détournent -la vue de ce qui est salutaire, et proposent à limitation publique ce qui est blâmable. Si, dans quelque mémorable exemple de l’histoire, ilest quelque chose qui fasse tache, ces mouches de la corruption politique ont un instinct sûr pour l’apercevoir, et se jettent dessus avec une volupté vorace. Elles ne peuvent toujours empécher les promoteurs d’une bonne mesure d'arriver à
leur but; mais ellessentent, comme Satan, qué c’est . leur affaire « de pervertir ce but et d'extraire du bien une arme pour le mal*.»
--Ces gens-là restent insénsibles à tous les bienfaits que FAngleterre a reçus de la Révolution. L’expulsion d’un tyran, la reconnaissance solennelle des droits populaires, la liberté, la sécurité, la tolérance, tout cela n’est rien pour eux; il se trouva une secte à laquelle, par des causes. malheureuses. maïs temporaires, il fut jugé nécessaire d’appliquer des mesures exceptionnelles et extra-légales;. il:y eut une partie de l’empire britannique si. fatalement placée à l'égard des autres, qu’à cette époque son malheur fut nécessaire à notre bonheur, et sa servitude à notre liberté. Voilà les circonstances de la Révolution que les politiques dont nous parlons aiment à contempler, et qui leur semblent excuser, en quelque sorte, ou du moins pallier le bien qu'elle a produit. Parlez-leur de Naples, de l'Espagne, de l'Amérique du Sud, vous les voyez se lever, ardents champions de la doctrine du droit divin, — qui nous est revenue, comme un voleur après sa déportation, sous son autre nom de légitimité. — Mais citez les misères de l’Irlande ! alors Guillaume est un héros; Somers et Shrewsbury sont deux grands hommes; la Révolution est une glorieuse. époque ; les mêmes personnes qui, dans ce pays, ne perdent jamais une occasion de ressusciter toutes les misérables calomnies des jacobites sur les whigs de ce temps-là, n’ont pas plus tôt franchi le canal Saint-George, qu'ils se mettent à
4 Their labours must be to pervert that end And out of good still to find means of evil.
remplir leurs verres pour boire à cette mémoire : immortelle. Ils font bien de prétendre qu'ils ne eonsidèrent pas les hommes, mais les mesures. Pourvu que le mal se fasse, peu leur importe qui le fait, — l'arbitraire Charles ou le libéral Guillaume,- Ferdinand le catholique ou Frédéric le protestant. — Dans ces occasions, leurs plus-mortels ennemis peuvent compter sür une honnête interprétation de leurs actes. Les. hardies.assertions de ces gens-là ont récemment persuadé à une partie du publie que Jacques II avait été expulsé uniquement parce qu'il était catholique, et que la révelution de 1688 était essentiellement une révoluien protestante.
Mais ce n'est pas certainement le ças; non ! ceux-là même qui ne connaissent de l’histoire de cette époque que ce qu'on en trouve dans l’abrégé de Goldsmith croient bien que si Jacques avait conservé ses opinions religieuses sans désirer faire des prosélytes, ou que si même il s'était contenté de n’exereer pour y parvenir que son influence constitutionnelle, le prince d'Orange n’eût jamais été invité à débarquer en Angleterre. Nos ancêtres, nous le supposons, savaient bien la valeurdes termes employés par eux, et, si nous devonsles croire, leur hostilité s’adressait primitivement, non pas au papisme, mais à la éyrannie; ils ne chassèrent pas un tyran parce qu'il était catholique ; mais ils exelurent les catholiques de la couronne parce qu'ils se défiaient de leur tendance à la tyrannie. Sur quels motifs basèrent-ils la fameuse Aéso/ution qui déclarait le trône vacant? « Jacques avait violé les lois fondamentales du royaume. » Tout homme qui approuve la révolution de 1688 est d’avis que la violation des lais fondamen-
tales de Ja part du souverain justifie la résistance des, snjets: La question est donc celle-ci : «Charles Ke avait-il yiolé les lois fondamentales d'Angleterre ?» : : On ne:saurait répondre négativement, à moins À refuser tout crédit, non pas seulement aux accusations portées contre Charles-par ses adversaires, mais encore aux récits des plus ardents royalistes set aux accusations du roi lui-même. S'ikest une vérité dans n° importe quel.historien de n'importe quel parti qui a raconté les événements de ce règne, la conduite de Charles, depuis qu'il monta sur le trône jusqu'à la convocation. du long Parlement, fat une suite : continue, de trahisonset d'actes oppressifs. Que ceux qui applaudissent à la Ré- | volution ét condamnent la Rébellion-gitent un acte de Jacques II dont on ne puisse. citer l'acte parallèle. dans Fhistoire de son père! Qu'ils désignent un seul article: de la déclaration des droits présentée :par lés deux Chambres à Guillaume et Marie que Charles n’eût pas violé de, l’aveuide tous ! Il avait; selon le témoignage de ses propres amis, usurpé les fonctions de la législature, levé des taxes sans le consentement. du Parlement, et vexé illégalement le peuple par des troupes logées en garnisaires; aucune session du Parlement ne s'était passée sans quelque attaque inconstitutionnelle contre la liberté des débats; le droit de pétition avait été grossièrement méprisé; des jugements arbitraires, des amendes exorbitantes, des: emprisonnements sans procès, étaient des actes de tous les jours, de toutes les “heures. Si ces choses ne: justifient pas la résistance, la - Révolution était une trahison; si. elles la instifient,. la grande Rébellion était louable. , Mais, dit-on, pourquoine pas PS are den mesures
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plus douces? Pourquoi, après que le roi eut consenfi à tant dé réformes et renoncé à tant de prérogatives oppressives, le Parlement continua-t-il à surenchérir ses demandes, au risque de provoquer une guerre civile? L'impôt sur les navires avait été abandonné; la Chambre étoilée avait été abolie : des précautions constitu= tionnelles garantissaient désormais la convocation fréquente des Parlements et assuraient le respect à leurs délibérations. Pourquoi ne pas poursuivre un but certainement légitime par des moyens pacifiques et réguliers? — Nous recourons encore à l’analogie dé la Révolution. Pourquoi Jacques fut-il expulsé du trône? Pourquoi ne pas le conserver avec des conditions ? Lui aussi il avait offert de convoquer un Parlement libre et de soumettre à ses décisions toutes les matières contestées. Cependant nous louons nos pères d’avoir préféré une révolution, une succession disputée, une dynastie étrangère, vingt ans de guerre extérieure et de guerre civile, une armée permanente et une dette nationale, au gouvernement même restreint d’un tyran connu et éprouvé. Le long Parlement agit d’après le même principe, et il a droit aux mêmes éloges. Îl ne pouvait se fier au roi. Le roi avait sans doute sanctionné des lois salutaires ; mais quelle assurance avait-on qu'il ne les violerait pas ? Il avait renoncé à des prérogatives oppressives : mais où était la garantie qu'il ne les réclamerait plus? On avait affaire à un homme qu'aucun lien ne pouvait enchaîner, à un homme qui promettait et oubliait ses promesses avec une égale facilité, à unhomme dont l'honneur avait été engagé cent fois légèrement. * Ici même le long Parlement est sur un meilleur terrain que la Convention de 1688. Aucun des actes de
Jacques ne peut être comparé à l’impudente conduite de Charles, relativement à la pétition des droits. Les lords et lés communes lui présentent un bill dans lequel les limites constitutionnelles de son pouvoir sont définies ; ilhésite, il élude et marchande énfin son assentiment. On convient de lui accorder lès cing'subsides qu'il démande; le bill reçoit sa sanction solennelle, et les subsides sont votés; mais à peine le tyran les at-il obtenus, qu'il retourne à toutes les mesures arbitraires qu'il s’était engagé d'abandonner, el viole toutes 1eme de l'acte qu’on lui avait bien payé. re Pendant plus de dix ans le peuple avait vu cofreinidré les droits qui lui appartenaient à double titre, par un héritage immémorial et par un contrat récent, lorsque enfin les circonstances forcèrent Charles d’assembler un autre Parlement. Une nouvelle. chance de liberté s'offrait à ceux qui s'étaient vus si perfidement trompés. Devaient-ils la perdre comme ils avaient perdu l'autre? Devaient ils se laisser encore leurrer par : Le roi le veut ? Devaient-ils avancer.encore leur argent sur des gages tant de fois reconnus sans valeur ? Devaient-ils déposer une séconde pétition des droits aw pied du‘trône, pour accorder encore un subside en échange d’une autre cérémonie insigpifiante, et puis s’en aller jusqu’à ce que, après dix nouvelles années de fraude et d’oppression, leur prince eût encore besoin d’argent; et s’en procurât encore au moyen d’un autre parjure? ‘Ils furent forcés de choïsir entre se fier à un tyran ou le dompter. : - Nous pensons que leur choix fut sage et noble. Les-avocats de Chàrles, comme les avocats de ces ‘coupables accablés par l'évidence des preuves, se re. fusent- généralement à tonte controverse sur les faits, de.
46 s 3e. « MELON: à :
et se contenti du appeler au re ds Li client, ll avait tant de vertus privées ! Et Jacques II n'avait-il pas des. vertus privées? Olivier Cromwell. lui-même, jugé faible par ses plus amers ennemis, ne-lui en reconnaîtra-t-on. aucune? Et après tout, quelles. étaient les. vertus. attribuées à Charles ? Sa piété? mais était= : el sincère que celle de son fils? Non; quoiqu'’elle ne fût. pas moins faible, pas moins étroite. On ajoute à . cette vertu, quélques-unes de ces bonnes qualités domestiques que réclament la moitié des tombes de nos. cimetières pour ceux qu ‘elles renferment : bon père, bon époux! Belles excuses, en effet, pour quinze ans de persécution, de tyrannie et de perfidie!! | Nous l’accusons d’avoir violé le serment de son. sacre, — on répond qu'il fut, fidèle : à celui de son mariage. Nous l’accusons d’ avoir livré son peuple à l'impitoyable | rigueur du plus entêté. et du plus dur des prélats, —0n. répond, pour-le défendre, qu’il prit son fils sur ses genoux et l'embrassa. Nous luireprochons d’avoir manqué aux. articles dé la. pétition des droits qu’il avait promis d’ ‘observer, par un contrat solennel, — on nous révèle qu’il avait-coutume d'entendre des prières à six heures : du malin. C’est à de semblables considérations, ainsi qu’à son costume, peint par Van Dyek, à sg physionomie | douce et belle, à sa barbe en pointe, qu'il doit, croyonsnous, sa popularité auprès de, la génération actuelle. - Quant à à nous, il nous. est. difiicile de comprendrele. sens de celte phrase commune : « honnète homme, . maismauvais roi,» Nous conceyrions tout aussi bien un . honnête homme et un père. dénaturé, ou un honnête homme.et un ami perfide, Nous ne saurions, en. estimnt le caractère d' un. homme, écarter de notre juge- |
ment l’examen üe-sa. conduite dans les plus impor-
tantes de toutes les relations humaines, et si dans cette.
condnite nous le trouvons. égoïste, cruel, trompeur, - nous prendrons Ja libérté de l'appeler un malhonnète homme, en dépit de toute sa héros à table é de
toute son assiduité à la chapelle. .
“Encore quelques mots sur un st Aont to éenss.
de Charles se font volontiers encore-une arme de dé-
fense, « 'il-gouverna mal son peuplé, disent-ils. il le gouverna du moins d’après l'exemple de ses prédécessoeurs; s’il viola leurs priviléges, ce fut parce que ces priviléges n'avaient pas été exactement définis, Aneun acte d’oppression ne Jui a été imputé qni. n'ait son analogue dans les annales des Tudors. » C'est làun argument dont Hume, s’est servi avec. un art qui serait admirable dans un plaidoyer, et qui ne pent que discréditer une œuvre historique, La réponsé est courte, claire; décisive, Charles avait donné son assentiment à la pétition des droits; il ayait renoncé à tous les priviléges oppressifs qu’on prétend avoir été exercés par ses prédécesseurs, etil yavait renoncé moyennant finances. li n’avait aucun titre pour révendiquer des PAIN surannées, après sa renonciation récente. - ‘Toutes nos répliques sont d’une logique si évidants, qu'il serait superflu de nous-y arrêter; mais ceux qui ont remarqué combien on s’étudie à dénaturer les événements de cette époque ne nous en voudront pas, d'avoir réfuté par le Simple Jess pes cause Pot re
.qu'ôn répète si souvent: .
- Les ennemis du Patsleiriänt, il eût: mi, pesé éactitiets pas d’argumenter sur les points esséntiels de la question; ils préfèrent raconter quelques-uns des crimes