‹ Œuvres diverses de Lord MacaulayChapitre 38 sur 46 · VIENS · texte numérisé non relu

VIENS

tombe. Pr la. Muse. des arts-et le Génie des leltres.

pleuraient éternellement. Hampden ne méritait pas de

nom plus honorable que.celui.de « fanatique de la rés.

bellion.» La taxe des vaisseaux, cette taxe qui-fut condamnée par Falkland et Clarendon aussi déecidément que par les plus ardents têtesvondes, n'avait rien. d’inconstitutionnel pour Johnson. Sous le gouverne ment-le plus doux que le monde eût jamais vu, sous un gouvernement qui accordait-au peuple la liberté personnelle et Ja liberté de parole à un degré inconnu sous les gouvernements précédents, ils’imaginait qu'il était esclave, Il attaquait Je ministère avec une suite de reproches qui se réfutaient enx-mêmes, regrettant. la liberté et le bonheur dé cet âge d’or, oùun écrivain qui se serait permis la: dernière des licences quil prenait impunément aurait été mis au pilori; aurait eu les oreilles mutilées, aurait élé fustigé sur Parrièretrain d’une charrette, .et serait mort dans un eachoi: H abhorrait les dissidents.et les spéculateurs de Bourse, les. collecteurs de. l’exçise et l'armée,-la septennalité du Parlement etes allianees-eontinentales, Son’ aversion pourles Ecossais dafait de: si loin, qu'ilne se rappelait plus lui-même quand elle avait commencé, mais

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160 SAMUÉL JOHNSON.

l'origine én était probablement sa haine du rôle qu'avait joué la nation écossaise pendant la-première révolution, sous Charles 1er, On devine quelle couleur devait-donner aux débats parlementaires un journaliste dont le jugement était troublé à ce point par l'esprit de parti. Une apparence d’impartialité était, il est vrai, nécessaire à la prospérité du Magazine. Mais longtemps après, Johnson avoua que, quoiqu'il eût sauvé les apparences, il avait.eu soin que ces «chiens de whigs » n’eussent pas la meilleure part, et,-en effet, tous les paragraphes de son compte rendu qui ont pu survivre, tous ceux qui portent le eachet de son plus noble style, appartiennent aux A SpRé) de ane mere de l'opposition.

Quelques semaines ob que notés a ctréphie ces travaux obscurs, il publia un ouvrage qui lui assigna tout d’abord üne haute place parmi les écrivains de son siècle. est probable que ce qu'il avait souffert péridant-la premièré année ‘de son séjour à Londres luiavait rappelé quelques passages de cette noble sa- . tire dans laquelle Juvénal a décrit la misère et la dégradation d’un homme de lettres indigent logé parmi les nids de pigeons qu’abritaient les greniers. des vieilles maisons dé Rome,:Les admirables imitations des épîtres et des satires d’Horace, par Pope; venaient d’être récemment publiées; elles étaient dans toutes les mains, etplus d’un lecteur les trouvait supérieures à l'original. Ce que Pope avait fait pour Horace; Johnson aspira à le faire pour Juvénal, L'entreprise était härdie et judicieuse néanmoins, car entre Johnson et Juvénal il existait plus de ryopaiies communes qu'entre Pope et Horace,

La Satire de Londres parut en mai 1736 : Johnson n'y mit pas‘son nom; il reçut seulement dix guinées pour ce superbe et énergique poëme, dont la vente fut rapide et le succès complet: IL fallut en donner une secondé édition au bout d’une-semaine. Ces petits aristarqués qui cherchent toujours à râbaisser les réputations établies s’en ‘allaient proclamer partout que le satirique anonyme surpassait Pope dans le genre même où Pope était le plus admiré. Il faut rappeler, à l'honneur de: Pope, qu'il joignit cordialement-ses applaudissements à ceux qui saluaient un‘talent rival. Il fit prendre des renseignements sur l’auteur. Untel poëte, dit-il, ne peut rester longtemps inconnu.» On découvrit bientôt ce nom nouveau, et Pope, avec :umié bienveillance réelle, fit tout ce-qu’il put pour obtenir un-grade universitaire an pauvre poëte, qui-songeait encore à se faire instituteur {. Pope échoua et Johnson resta au service des libraires.

Ilñe paraît gps que ces deux hommes, le plus éminent écrivain” dé la génération :qui finissäit, et le plus éminent écrivain de la génération qui commençait, se soient jamais vus. Ils vivaient dans des cercles très-différénts, l'un entouré de ducs et de comtes, autre de pamphlétaires et de rédacteurs -d’index et de catalogués. Parmi les compagnons de Johnson, à cette épôqûe, on peut nommer Boyse qui, lorsque:ses chemises

‘étaient en gage, griffonnait des vers latins en passant

les bras à travers deux trous faits à sa couverture, 1 De son propre mouvement, Pope avait écrit à lord Gower pour lui recommander le poëte qu'on voulait lui donner pour rival. Voir la nouvelle Biographie de Pope, par R, Carruthers. Londres, 1857.

Boyse,-qui composait de la poésie religieuse très-pstimable lorsqu'il était à jeun, et qui finit par être écrasé par un fiacre un jour qu'il était ivre ; — Hoale, surnommé le tailleur métaphysicien, qui,.au lieu de s’oecuper deses «mesures,» s’amusait à tracer des figures de géométrie sur l'établi où il était assis les jambes eroisées, — ef l’imposteur repentañt, Georges-Psalmanasar qui, après avoir pâli fout le jour, dans son humble logement, sur les in-folio des rabbins juifs et des Pères de l'Eglise, allait, le soir, dans un cabaret à bière de la Cité, se livrer à des entretiens littéraires et théalagiques.

Mais le plus remarquable de tous ceux que Johnson fréquentait alors était Richard Savage, le fils-d’un comte et l'apprenti d'un cordonnier, qui ayait vu la vie sous toutes les formes, qui avait hanqueté avec les Rubans- Blens dans Saint-James-Square, at avait passé quelque temps avec une chaîne de cinquante livres aux jambes dans.la salle des condamnés à Newgate. Après diverses viéfssitudes de fortune, cet homme étai? enfin tombé dans une pauvreté ahjecte et désespérée. Sa plume lui avait fait défant, ses protecteurs avaient tous disparu, les uns en mourant, les autres. dégoûtés par sa prodigalité extravagante lorsqu'ils lui accordaient des libéralités, et par l’insalence avec laquelle il repoussait leurs avis. IL était réduit à mendier. Etait-il assez heureux pour se faire prêter une guinée, il allait diner avec de la venaison et du vin de Champagne. S'il avait en vain tendu la main, il apaisait sa faim avec des débris de viande, et allait se coucher ponr la nuit sous les arcades de la place de Cayent-Garden en été, ou le plus près possible d’un fourneau de verrerie en hiver, Cependant,

SAMUE JOHNSON. fa

an ie, encore un agréable. compagnons ondsd'aneedotessur ce monde

Me re et M2 leurs heures fige sougiance et de plaisir ; il avait vu les chefs de l’opposien sans leur masque de purs me; | 4 | e premier ministre rire aux en racontant des hisoires peu décentes. Pendant quelques-mois, Savage véeut dans la plus étroite familiarité. ns h $ quand les deux amis se séparèrent ce fut les lu veux. Johnson resta à Londres aux gages de

ithanpi, Il ayait observéles

väge alla dans l’ouest de l'Angleterre, y vécut comme il avait vécu partout, et, en 1743, il mourut sans le sou PT

et le cœur brisé dans la prison de Bristol. dm | Peu de temps après sa mort, pendant que la curiosité. publique était vivement excitée, sur ce caractèreextraors, | dinaire.et sur ses aventures étranges, parut sa biogras phie, très-différente de ces. vulgaires vies d'hommes éminents que les écrivailleurs de Grubstreet fournis: saient aux libfaires peur être Re rar 4 ve + que. Le style manquait, il est.yrai, d’aisant . riété; l'auteur évidemment. Pat greg 0 m3 à l'élément latin de. la langue anglaise; mais, malgré tous ses défauts, le petit volume était un chef-d'œuvre. Dans œueune des langues gorinues, mortes ou vivantes, n'existait un pareil modèle de biographie littéraire. Un critique intelligent aurait pu hardiment prédire. à FA teur qu'il était destiné à fander-nns- éoale elle de: style dans la littératupe anglaise,» 2 + 2 La Vie de Savage paraissait anonyme, mais on sut dans les ereles litéraires que: Johnson en était l'auteur. Pendant les trois ans qui acts ne Ndsas au.

cuné œuvre itnportanteé, mais il ne fut pas, il n'aurait puêtre oisif. La renommée de son talent et de son érudition allait grandissant. Warburton le déclarait un génie du‘premier ordre, et ce n’était pas peu dé chose alors’ qu’un éloge de Warburton. Telle était cetté renommée de Johnson, en 1747, que plusieurs libraires s’associèrent pour lui confier la tâche ardue de’ préparer un dictionnaire de la langue anglaise en deux volumes in-folio. Quinze cents guinéesfurent toute la somme qu'ils convinrent de lui compter; et sur cette somme il avait à payer lui-même les humbles collaborateurs qui devaient l’assister dans les parties secondaires de son travail. ,

Johnson adressa au comte de Chesterfield le prospectus de ce dictionnaire. Chesterfield était depuis longtemps vanté pour la politesse de ses manières, son esprit piquant et son goût délicat. On le reconnaissait comme l'orateur le plus brillant de la Chambre des lords. Hvénait-de gouverner l'Irlande, dans un moment critique, avec beaucoup de fermeté, de sagesée et d’humamité. Au retour de son gouvernement, il était devenu secrétaire d'Etat. Il reçut l'hommage de Johnson avec l’affabilité la plus séduisante, et lui donna quelques guinées, don quifut fait sans doute avec une grâce parfaite ; mais il ne se soucia pas de voir tous se$ tapis souillés de la crotte de Londres, ni ses potages et ses vins répandus à droite et à gauche sur les robes des belles dames.et les gilets des beaux messieurs, ses convives, par un savant gauche et distrait, qui avait d’étranges soubresauts et poussait d’étranges grognements, — par un malotru qui s’habillait comme ces mannequins destinés à effrayer les corbeaux, — par un glouton qui

mangeait commé un cormoran. Pendant quelque temps, Johnson réitéra ses visites à l’hôtel de son noble protecteur ; mais quand le concierge lui eut dit plusieurs fois de suite que mylord n'était pas chez lui, il finit par comprendre, et ne se présenta plus à cette porte inhospitalière *.

Johnson s'était flatté de pouvoir compléter son dicüionnaire dans les derniers mois de 1740 ; mais ce ne fut qu'en 1755 que parurent enfin ses énormes volumes. Pendant les sept années passées à écrire des définitions et à marquer à la plume les citations dont il avait besoin, labeur pénible et peu récréatif, il fit, pour se distraire, quelques compositions plus agréables. En 1749 fut publiée la Vanité des désirs humains, imitation excellente de la dixième satire de Juvénal. Il n’est guère facile peut-être de déterminer si le plan appartient au poëte latin ou an poëte anglais. Les vers qui décrivent la chute de Wolsey, quoique nobles et sonores, sont faibles si on les compare à cet admirable tableau qui nous met sous les yeux Rome tout entière et le tumulte produit par la chute de Séjan, les portes des maisons décorées de lauriers, le taureau blanc marchant vers le Capitole, les statues précipitées de leurs piédestanx, les flatteurs du ministre disgracié accourant pour le voir trainé dans la rue avec des crochets de fer, et pour donner leur coup de pied au cadavre, avant qu'il soû jeté au Tibre. Il faut-convenir aussi que, dans la conclusion de sa satire, le moraliste chrétien n’a pas tiré parti de

Dans ses fameuses lettres à son fils, lord Chesterfeld explique Hui-mème l'antipathie que lui inspirait un homme dont tous les gestes semblaient une injure adressée aux Grâces. Johnson était pour lui un respectable Hottentot. :

166 | SAMUEL JOHNSUN.

lous ès avantages ét qu'il est resté au-dessous de la page sublime de sûün modèlé païen: D’un autre côté, V'Annibal de Jüvénal doit le céder au Charles XII de Johnson, comme enfin la vigoureuse et pathétique énuinéfatiôn des imisèrés d’une vie littérairé est supérieure aux lamentations sur la destinée de Démostliènée et de Cicéron. |

Pôur la Vahité des désirs humains, Johnson ne reçut que quinzé guinées.

Quelques jours après la publication de ce poëme, sa tragédie, commencée plusieurs années auparavant, fut mise à Ja scène. Son élève, David Garrick, ävait, en 1741, débuté sur l’humble théâtre de Goodman's-Fields, et avait tout d’abord conquis le premier rang parmi les acteurs. Ce grand eomédien avait parcouru une carrière de stüiccès presque sans interruption, et il se trouvait alors lé directeur du théâtre de Drury-Lane. C'étaient de singulières relations que telles du maître et de l'élève. Il y avait entre eux une forte répulsion, et cependant une attraction non moins forte. La nature les avait créés aussi différents l’un de l’autre que possible, et lès circonstances avaient mis en relief leurs particularités caractéristiques. Une prospérité soudaine avait tourné la tête. à Garrick; une advérsité constante avait aigri Vhumeur de Johnson. Johnson voyait avec une envie peu digne d’un homme de cette valéur la villa, largenterie, la porcelaine de Chine, les tapis de Flandre, que le célèbre artiste avait gagnés en répétant avec des grimaces et des gestes ce que des intelligences supérieures avaient écrit, — tandis que la vanité susceptible de Garrick s’irritait à la pensée qu'au milieu des applaudissements d’un peuple entier-un seul hommé, cy-

nique morose; mais dont il était impossible de dédaigner l'opinion, ne lui accordait pas un compliment qui ne fût hérissé d’une pointe d'ironie: Gependant les deux compatriotes de Lichfeld avaienttant de réminiséences communes et tant de sympathies qui n'étaient partagées par personne autre dans toute la population de la eapitale, que vainement le disciple provoquait souvent le maître par ses impertinences de singes ét vainement le maître-provoquait le disciple par sa rudessé d’outs; — ils restèrent amis jusqu'au jour où la mort les Sépara ". Garrick fit jouer /rène avec des hangements suflisants pour déplaire à l’auteur etinsufiisants encore poi que la pièce phût aux Spectateuts: Cependant le publie écuuta sans beaucoup d'émotion, mais très-civilément, cinq actes de déclamation monotone: Au bout de neuf représentations, cette tragédie disparüt de Paffiche®

‘ Elle-n'est, par Je fait, nullement propre à la séènéy;él

daris le cabiriet ellé ne parait guère digne dé lauteur. . Johnson #’avait pas la moindre idée de ce qué devait être le vers blanc. Changez là dernière sylabe à chaque second vers de la Vanité des désirs humains, et la vérsification der cette satire EEE sé celle hs Ge-

[ Johnson oublia un jour: qutn avait jt proïdis à Garriek d'élle PS

avec lui après le spectacle : il était-uné heure du malin quand la mé-.

moire lui revint, et il courut ‘chez le .comédien. Garriek, entendant frapper à sa porte, met la tête à la fenêtre : « Ah c'est vous, dit-il en le reconnaissant; mais, docteur, tous nos convives sont partis el nous nous couchions, ma femme et moi. — Viens donc m'ouvrir, David, reprit Johnson, j'ai à te dire quelqué chose qui te fera plaisir. » Garrick descend, ouvre, introduit son ancien maître, le fait asseoir..et Jui demande avec une impatiente curiosité : « Eh bien! qu'avez-vous à me dire qui me fera tant de plaisir ?— Mon ami, dit col écoute- -moi bien, car je vais Le flatter. »

pendant le poëte réalisa, par ses droits sur la représentation-de sa-tragédie ét la vente du manuscrit, environ trois cents livres ;sterling, somme considérable aloss pour lui.

Environ un an après la représentation d'Irème, il commença la publication d’une série de courts Æssais de morale, de mœurs et de littérature, espèce de composition mise à la mode par le succès du Babillard (Fatler), et le succès plus brillant encore du Spectateur. Une foule de petits auteurs avaient en vain essayé de rivaliser avec Addison : le Monastère laïque, le Censeur, le Libre Penseur, l'Homme franc, le Champion, et autres ouvrages de même nature, avaient rapidement passé. Aucun n'avait obtenu une place permanente dans la littérature anglaise; — on ne les trouve plus que dans k bibliothèque des curieux. Johnson voulut tenter l'aventure là-où tant d’autres avaient échoué. Trente-six ans après Papparition du-dernier numéro du Spectateur, parut le premiér numéro du Rédeur'; de mars 1750 à mars 1752,

‘il en parut un numéro tous les mardis et tous les samedis. ;

Dès le début, Le Rédeur fut admiré avec cntisusiamme par quelques hommes éminents. Richardson n'attendit pas le sixième numéro pour le proclamer égal, sinon supérieur âu Spectateur. Young et Hartley n'exprimèrent pas moins chaleureusementleur approbation. Bubb Dodington, qui, avec toutes ses infirmités d'esprit, n’avait pas à se reprocher l'indifférence pour les titres du talent et du savoir, sollicita l'honneur de connaître l’écrivain. Par suite probablement des bons oflices de Do-

1 The Rambler, le Rôdeur, le Promeneur, etc.

dington, alors conseiller intime du prince Frédéric, déux-des gentilshommes de Son Altesse Royale portèrént un gracieux message à l’imprimerie, et souscrivirent à sept exemplaires pour Leicester-House. Mais ces avances semblent avoir été froidément reçues. Johnson avait eu assez du patronage des gränds-pour en être. dégoûté toute sa vie, et il n'était pas disposé à aller frapper à toutes les portes, comme il avait frappé à celle de Chesterfield.

Le public accueillit d’abord très-froidement le Rôdeur. Quoique le prix de chaque numéro ne fût que de deux pénce, la vente ne s’éleva pas à cinq cents exemplaires; le bénéfice fut done peu de chose. Mais aussitôt que ces feuilles volantes furent colligées et réimprimées en volume, elles devinrent populaires. L'auteur vécut assez pour en voir treize mille exemplaires répandus en Angletetre seulement. On en publia des éditions séparées pour l'Etosse’et l'Irlande. Un parti assez nombreux déclara le stylé”parfait, si parfait que l'on aurait défié l'auteur lui-même de pouvoir changer un mot pour un mot meilleur dans quelques-uns des Essais. Un autre partinon moins nombreux l’accusa violemment d’avoir corrompu la purèté de la langue anglaise. Les critiques

‘les plus éstimés reconnurent que sa diction était trop monotone, trop artificielle, et de temps en temps pompeuse jusqu’à l’enflure ; mais ils rendirent justice à la sagacité de son observation sur la morale et les mœurs, à la constante précision de son style souvent brillant, à la magnifique et imposante éloquence de plusieurs passages sérieux, ainsi qu’au mélange de gravité solennelle de quelques-uns des sujets plus légers. Quant à la comparaison entre Addison et: Johnson, question

très-débattue, il y-a Soixante-dix ans, la postérité a prononcé un arrêt sans appel. Le sir Roger du Spectate, son Chapelain et son Sommeiller, Will Wimble et Will Honeycomb, \a Vision de Mirza, le Journal d'un bourgeois retiré du monde, le Club éternel, la Flèche de lard de . Dunmow, les Amours d'Hilpah et de Shalum, la. Visite à la Bourse et la Visite à l'abbaye de Westminster, sont connus de tout le monde. Mais il est bien des personnes des deux sexes, même parmi les lecteurs etles lectrices d’un esprit distingué, qui ignorent le Squire Bluster, et Mistress Busy, Quisquilius et Venustulus, V Allégorie de L'Esprit et de la Science, la Chronique des révolutions d'un grenier, et la triste destinée d’Annigait et d'Ajut. . Le dernier numéro de la-série du. Rôdeur fut-composé dans une heure de sombre tristesse. Mistress Johnson avait été abandonnée par. les médecins, et elle mourut trois jours après, laissant son mari navré de douleur. Bien des gens avaient été surpris de voir un homme de son talent et de sa science. descendre aux plus vils travaux du métier littéraire, et se refuser tout ce qui constitue le bonheur de la vie, pour proeurer les frivolités de la toilette à une vieille femme, sotte et affectée, qui ne se montrait guère reconnais sante, Mais. toutes ses affections étaient concentrées sur elle; il n'avait ni frère ni sœur, ni fils ni fille. Elle était pour lui aussi bélle que les-deux célèbres miss Gunnings, et aussi spirituelle que lady Mary Montagu. L'opinion qu’elle émettait sur ses ouvrages avait à ses yeux plus d'importance que le suflrage du parterre de Drury-Lane ou le jugement de la Revue Mensuelle. Ce qui avait surtout entretenu son couragé dans les plus rudes labeurs de sa vie était l'espoir de la rendre heu-

reuse de là réputation et des profits qu'il espérait tirer dé son Dictionnaire. Elle n’était plus, et il se voyait séul dans ce labyrinthe de rues qu’on appelait Londres, au milieu de eetté population de huit cent mille âmes. Cépendant force lui fût de sé remettre, bon gré, mal gré, à l'ouvrage, comme il le dit lui-même. — Au bout de trois laborieuses années de plus, le Dictionnaire était énfin achevé.

On avait supposé généralement que ce grand ouvrage-serait dédié au seigneur éloquent et accompli à qui le prospectus avait été adressé. Chesterfield savait bien quelle était la valeur de-ce compliment. Aussi, quand le jour de la publication approcha, il fit tous ses efforts pour adoucir l’orgueil qu’il avait blessé si cruellement; sa bienveillance n'épargna ni le zèle ni les procédés ingénieux et délicats. Depuis que le Rôdewr avait cessé de paraître, une publication analogue, intitulée de Monde, amusait la ville, et parmi ses rédacteurs on comptait plusieurs littérateurs du grand monde. Dans deux numéros de suite, le Monde annonça le Dictionnaire, et même le fit adroïtement mousser, pour nous servir de la locution moderne. On vantait chaleureusement les écrits de Johnson. On proposait de lui décerter l'autorité d’un dictateur littéraire, ou d’en faire une espèce de pape de la langue, pour donner force . de loi à ses décisions sur le sens et l’orthographe des mots. Ces deux in-folio, ajoutait-on, séraient nécessairément achetés par quiconque aurait de quoi les payer. — Il fut bientôt connu que ces articles étaient dus à la plume de Chesterfield, Mais ce n’était pas chose si facile d’apaiser le juste ressentiment de Johnson. Dans unc Jettre écrite avec une singulière énergie de style et

un vif sentiment de . dignité, ‘il repoussa les tardivesavances de son protecteur. Le Dictionnaire parut sans

dédicace. -Daus la préface, l'auteur déclara franche. ment qu’il ne devait rien aux grands, et il racontales

diflicultés contre lesquelles on l'avait laissé: Intter seul}

en termes si nobles et si touchants à la fois, qué le plus

habile ætle plus malveillant des ennemis de: sa renôm-

mée, Horne Tooke, ne pouvait; jamais lire ce serre sans verser des larmes 1, : «Lane ro En cette occasion, le publie a rendu pleine jastite à Johnson, ét quelque ehose de plus que la: “justice. Le méilleur lexicographe peut bien s’estimer heureux si ses travaux sont sec avecune Side Le FES nr,

4 Ce fut jour remercier lord. Chesterfeld de, ws qi “arhelte. re Johnson écrivit à ce seigneur la lettre tant admirée, où, après avoir avoué qu'il était d'autant plus flatté de ses éloges qu'il ÉBN motus së: coutumé aux. faveurs des grands, il ui rappelaît les vaines visites à

Son hôtel.et ajoutait : « Sept annéès.se sont écoulées depuis que j'at-

tendis dns vos antichambres ou fus repoussé de votre porte; pendant tout ce “temps, j'ai continué mon œuvre à travers des difficultés dont il ést inutile de se plaindre, et je l'ai amenée enfin à la veille de sa publication sans un acte d'assistance, sans une ‘parole d’encouragement ou un-sourire de faveur. Jé ne m'attendais pas à un traîtement pareil, car je n'avais jamais eu-de patron. Un patron, serait-il,

mylord, un homme qui en regarde avec indifférence un, autre. se sauvant à la nage, et.qui, lorsque celui-ci a atteint la rive, vient l'em=

barrasser de son secours ? L'attention q que vous avez bled: Voulu ac-

corder.à mes travaux eût été de la bienveillance si elle n’eût pas été sitardive; mais elle a été différée jusqu’au jour où, devenu indiffé= rent, je ne peux en jouir; où, solitaire, je ne puis, en faire part à per sonne: où, connu, je n'en ai plus besoin. J'espère que € » n'est pas de la rudesse cynique de ne pas se dire bi ré lorsq aucun bienfait n'a été reçu, et de ne pas vouloir que le pu ublic eroie que je dois à un patron ce ve rue m'a per on nf

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vaux plus agréables. Il fournit plusieurs articles à un nouveau joürnal mensuel qu'on appelait The Literary Magazine, Il n'est que quelques-uns de ces articlés qui aient beaucoup d'intérêt, mais dans le nombre était la meilleure chose qu'il ait jamais éerite, ün chef-d'œuvre de raisonnement et de plaisanterie satirique, la critiqué de-la Recherche de Jenna sur l'origine et la naburte md mal.

Au printemps de 1758, Johnson fit dns 4 érne mier numéro d'une série de nouveaux Æssais hebdomadaires, sous le titre de l'Oisif, qu'il continua deux ans de suite, On les lut avidément : le succès en fut grand, la contrefaçon s’en empara, et ils se vendirent encore beaucoup en volumes. On peut regarder ?’Oisif coinme la seconde partie du Rôdeur, plus amusante, mais aussi un peu plus faible que la première:

A cette époque eut lieu à Lichifield la mort de la mère de Johnson qui était parvenue à sa quatre-vingtdixième année. Il y avait longtemps qu'il l'avait vue, mais il n’avait jamais oublié de prendre soin d'elle, et libéralement, malgré l’exiguité de ses revenus. Afin de : subvenir à la dépense de ses funérailles, et voulant en même temps acquitter quelques dettes qu’elle laissait, il composa en une semaine un petit volume, dont il envoya les feuillets à l’imprimeur sans les relire. On lui paya cent livres sterling pour le manuscrit, et les: éditeurs n’eurent pas à regretter le marché ; car c’était Rasselas !

Grand fut le succès de ce petit roman, quoique quelques dames, comme miss Lydia Languish de la comédie de Shéridan, durent être bien désappointées, quand elles s’aperçurent que cette nouveauté du cabinei de

SAMUEL JOHNSON. ré lecture n'était qu'une dissertation sur la thèse favorite . de l'auteur, l@ Vanité des désirs Lumaïins, que le prinée d'Abyssinie n'avait pas de-maitresse, là prineesse pas d'amant, et que l'histoire Missait, au dénoûment, le héras et l'héroïne là où ils étaient au premier chapitre. Le style donna lieu à une vive polémique. La ES Mensuelle et la Revue Critique a contraires. Plus d’un lecteur déclara Féirdei édat pompeux, qui n'aurait jamais employé ui mot de deux syllabes quand il pouvait en “employer un de. six, et qui ne pouvait faire raconter les aventures d'une femme : de chambre par: elle-même, sans Jui faire comparer uû ‘nom avee un autre nom, etune seras avec une esta épithète. , rx F0 Hwies Gi Heureusement iRabsstès tt aussi ane sthttalies: qui,-non moins ardents, citaient avec ‘enthousiäsme divers passages où de belles pensées étaient exprimées, tantôt-uvec. élégance, tantôt avec de nobles hay Eloge et censure avaient tous les deux raison. Les critiques parlèrent peu du plan x Hasselas, el cependant c’est surles défauts du pla pu être sévères. Johnson a fedora reproché à Shakspeare d'avoir négligé l'exactitude en fait de géographie et d'histoire, comme aussi d'attribuer à un sièele ou à une nation les mwurs et les idées d'un autre sièelé ou d’une autre nation. Cependant Shakspeare n’a pas plus outrageusement: violé eette règle que Johnson. Rasselas et Imlae, Nekayah et Pekuah sont évidemment des Abyssiniens du dix-huitième siècle; car l'Europe que décrit Imlac est l'Europe du dix-huitième siècle, et les habitants de la Vallée Heureuse parlent familièrement de cette loi dela gravitation, qui, découverte par

8 SAMUEL JOHASON.

Newton, ne fut pas. admise universellement à -Cam-

bridge même, jusqu’au dix-huitième siècle. Voülezvous savoir ce qu'auraient été de vrais. Abyssinients ? lisez les Voyages de Bruce. Mais non content de trans former de sales sauvages, ignorant l’alphabet,-se-gor-

an beefsteaks crus découpés sur la vache vivante, en philosophes aussi éclairés, aussi éloquents que lui

où que son ami Burke, etleurs femmes en belles ladiés

aussi accomplies que mistress Lennox, ou mistress She-

ridan, Johnson transportait toute: la société d'Angleterre en Egypte. Dans un pays de barems, un pays de polygamie, un pays.où l’on épouse une femme avant

de lavoir vue, il introduit les coquetteries.et les jalousies de nos salons de bal. Dans un- pays ou règne la liberté illimitée du divorce, il décrit le mariage comme un lien indissoluble. «Un jeune homme et une jeune fille se r rant par | où réunis par artifice,

‘échangentun regards se tendent: de matuelles poli.

tesses, rentrent soûs leur toit et rêvent l’un de l’autre : tel est, dit Rasselas, le procédé ordinaire de l’associa= tion conjugale. » Tel peut avoir été le mariage ,*et tel: il peut être encore à Londres, mais non pas au Caire, assurément. Un auteur coupable d’une pareille -énor-

mité était-il fondé à blâmer le poëte qui fait citer Aris-

tote par Hector et nous montre Jules Romain contemporain de l'oracle de Delphes? 2 ARÉSRRS ARTE D

: Par les travaux que nous venons. de rappeler, Johnson vécut jusqu'à l'année 1762:-Cette année-là; un grand Changement s'opéra dans son existence. Il était, depuis le bérceau, un ennemi de la dynastie régnante. Ses préjugés jacobites s'étaient fait voir-sans déguisement dans ses ouvrages et danssa conversation, Môme

dans son massif et.érudit-Dictionnaire, avec un étrange :

manque de .goût et desjugement, il avait inséré.des réflexions : amères et-outrageantes sur le parti whig.

L'excise, ressource favorite. des financiers whigs, yavait été flétrie comme, une taxe.odieuse. : Se. raillerie s "était exercée-en termes. si grossiers @(

de l’excise-qu’ils avaient songé. sérieusement. à le pour-

suivre, On n’avait.pas eu.peu de peine à l'empêcher de citer le lord du sceau privé nominativement-comme, un exemple de la. signification du mot « renégat, » Une pension était définie:. « solde. donnée à un stip: de l'Etat pour trahir son pays; » un pensionnaire : «un. valet de l'Etat qui reçoit une subvention pour. servi son maître, » Il ne semblait guère probable que l'auteur de ces définitions fûtJui-même pensionné an jour. Mais-c’était un temps de miracles. Georges I venait de.monter sur-le.trène, et quelques mois: de règne Jui avaient sufli pour dégoûter plusieurs des anciens amis de-sadÿnastie,.eteoncilier, plusieurs de ses anciens ennémis: La.Cité, de Londres se laissait aller à une 0pposition. factieuse.. Oxford devenait royaliste en fee de la maison de, Hanovre..-Les, Cavendish. et. des

tinck murmuraient. Les Somerset.et-les Wya dan se. hâtaient d'aller au baisemain de la cour; À. te dm Trésor-était lord Bute, ministre.tory, et qui ne me avoir rien à redire contre le-torysme de, Johnson. Bute désirait passer pour un Mécène des hommes de lettres, et Johnson était un des plus éminents aussi bien qu'un

des-plus pauvres hommes de: lettres de. l'Europe. Une.

pension de trois cents livres. sterling fut gracieusement offerte et acceptée sans trop d’hésitation..; +54 +. … Cet événement amena un ‘changement. dans, toute

l’existence.dé Johnson. Pour la première fois depuis 4 jéunéessé l'aiguillonde-là pauvreté n'allait plus Pexcitéf àlatâché de chaquejout. H pouvait énifin, aprèstrenté ans d'inquiétude-et de travaux forcés, se livret Asa nonchalance naturelle, rester au lit jusqu’à deux heures de lPaprès-midi, et faire la-conversation dans soû fau: teuil ‘jusqu’à deux heures du matin, sans avoir à craindré la visite de l’apprenti imprimeur ou celle de l'huissier. :

Johnson avait, il est vrai, contracté l'engagement d’une œuvre laborieuse. Il avait reçu des souscriptions importantes pourson édition promise de Shakspeare, ét vécu sur ces souscriptions pendant quelques années : il nepouvaitsans déshonneur se dispenser de publier l'édition annoncée. Ses amis l’exhortaient continuellement à faire un effort, et il prenait continuellemerit la résolution dele’faire: Mais, en dépit de leurs exhortations et de sesrésolutions, les mois succédaient aux mois, les dnnées aüx ahméés, et la bonne résolution réstait stérile. I priait avec ferveur le ciel de l’arracher à sa paresse ; toutes les fois qu'il recevait la communion, il promettait à Dieu de ne plus s'endormir dans la perte de son femps ; maisle charme sous lequel il était comme captif résistait à la-prière et aux sacrements. Les notes de son journal particulier consistent, à cette dâte, en reproches qu’il s'adressait à lui-même : «Mon indolenee, écrivait-il la veille de Pâques 1764, dégénère en grossière torpeur ; une sorte d'étrangé oubli m'enveloppe de toutes parts, et je ne sais plus ee qu'est devenue l’année dernière. » Pâques de 1765 arriva et le trouva toujours dans le même état. « Mon temps, écrivait, s’est passé sans profit; et il me semble que je n'ai fait

qu'un rêve dont il ne m’est rien resté. Ma mémoire devient confuse, et je ne sais plus ( comment les jours s'éer à moi as Heureusement pour son honneur, Le charme fut enfin rompu par une main qui ne fut pas celle d’un ami. Il avait eu la faiblesse d'accorder une attention sérieuse à l’histoire d’un revenant qui hantait uné maison de. Cock-Lané, et, à une heure après minuit, il était. allé avec quelques amis dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell, espérant y recevoir une communication de l'âme en peine. Mais le revenant fut vainement évoqué avec toute. la:solennité possible; il s’obstina à garder le silence !:.. On sut bientôt qu’une jeune fille espiègle, âgée de onze ans, s'était amusée de la folie de tous ces sages crédules. Churchill, ee satirique hardi,enivré de sa verve et de sa popularité, surexcité en outre par l'esprit de parti, cherchait une illustration du parti contraire au sien pour l'insulter. l célébra le Revenant de Cock-Lane dans un poëme en trois chants, affubla Johnson du sobriquet de Pompos6, demanda où était cette fameuse édition de Shakspeare, toujours annoncée et si Jibéralement payée d'avance ; 5 bref, il eponsa directement le. grave moraliste de. fri ponnerie ". Ce mot terrible produisit son me en octobre 1765, après un délai de ss ans, paru

velle édition de dstisaiie

. Le mot sis est PAR ù dos à la fois RER tricherie, escroquerie. Le mot est sévère, terrible, ainsi que dit lord Macaulay; mais, en France cominé en Angleterre, quelques auteurs, moins excusables que Johnson et moins savants peut-être, ont trop souvent regardé comme un péché véniel les tricheries littéraires pour que nous cherchions à l'adoucir pour ceux qui ne séraient pas seulement en retard comme Johnson.

M tn Yhonneur de Johnson et sa jouta rien à sa réputation de cri-

ÉRREe savant. Quoique la préface contienne quelques passages éxcellents, elle n’est pas‘écrité dans Son meilleur Style. Lés notés les plus estimables sont celles où trouvait l'occasion de montrer avec quelle attention il avait étudié l’hommé et la vie humaine. Il faut Signaler surtout la note sur le caractère de Pôlonius : on ne trouvé rien d'aussi bien, même dans 1 admirable appréciation que Wilhelm Meister fait d'Hamlet. Mais là s'arrête l'éloge. Ii n 'existé pas de plus misérable édition d'un “classique national; lé lecteur à beau aller d'une pièce à Paufre, nr GHÈ RE ‘en vain une correc: tion heureuse du texte. une . ectüre de on ou

dier SE en que personne avant qi la langue anglaise. ‘On ne saurait disconvenir qu’il avait une connaissance étendue de la littérature de sôn pays; mais, malhe@eusement, il en avait complétement négligé cètte partie dans laqüelle il est indispensable qu'un éditeur de Shakspeare soit versé. I est dangereux d’émettre üne assertion négative ; cependant on risque péu de chose à affirmer que dans les deux volumes in-folio du Dictionnaire anglais, il n’est pas ün seul passage extrait d'un des poëtes dramatiques du siècle d'Elisabeth, à l'exception de Shakspeare. et. de. Ben-Johnson. De Ben Ini-même les citations sont peu nombreuses, Johnson aurait pu facilement en quelques mois, connaître toutes

les vieilles pièces livrées à l'impression, mais il ne paraît pas lui être venu à l'idée que ce fût une préparation nécessaire. Sans douté Johnson eût avoué que le comble de l’absurdité serait de publier une édition de Sophocle sans s'être familiarisé avec les œuvres d’Eschyle et d’Euripide; et cependant il entreprit de publier -une édition de Shakspeare, sans avoir jamais Ju, au-

tant qu’on puisse le savoir, uné seule scène dé Massinger, de Ford, de Decker, de Webster, de Marlowe, de Béaumont on de Fletcher. Ses détracteurs ne lui épar- | gnèrent pas leur censure injurieuse ; ceux qui Paimaient étl'honoraient le-plus n'avaient pas gränd’ehôse à dire en faveur de la manière dont il avait rémpli les fonctions d’un commentateur. Toutefois il s'était libéré d'une dette qui pesait depuis longtemps sur sa consciencé, et il retomba dans le repos d’où l'avait tiré le dard de la satire. Il continua à vivre sur sa réputation acquise, honoré par l'université d'Oxford, qui lui conféra un grade de docteur, par l’Académie royale des beauxarts, qui l'appela à une chaire, et par le roi, qui, dans une audience, lui exprima gracieusement l’espérance qu'un si parfait écrivain ne cesserait pas d'écrire. Mais, dans l'intervalle de 4765 à 1775, Johnson ne pfblia que deux où trois opuscules politiques dont il aurait pu produire le plus long en quarante-huit heures, s'il avait voulu y travailler comme il travaillait lorsqu’il compose là Vie de Savage et le roman de Aasselas.

Si la plume de Johnson resta oïsive, sa langue ne le fut pas. Il n’est rien d’égal à l'influence exereée par sa conversation, directement sur ceux qui vivaient avec lui, indirectement sur tout le monde littéraire, Son talent de causeur était réellement du premier ordre. Il

QD: =: - SAMUEL JOHNSON.

avaitun profond bon sens, un discernement prompt, de

l'esprit, de l'aumour, et une mine inépuisable d’anec- -

dotes. Pour ce qui est du style, il parlait beaucoup |

mieux qu'il n’écrivait ; toutes, les phrases qui passaient par ses lèvres en sortaient aussi-çcorrectes que la pé-

riodé la plus étudiée de-son Aédeur,avec cette différence | que son style parlé n'avait pas de M dv

ni le choix affecté des désinences. Tout éf ut.

aisance et vigueur. Ses sentences aphoristi : densées et piquantès, étaient prononcées d’une puis sante voix, avec l'accent le plus. juste et le plus. énergique, dont l’effets ‘augmentait encore par le balancement de sa taille énorme et le souflle asthmatiquement s sonore qui terminait généralement ses périodes éloquentes. La | paresse, qui l’empéchait de, prendre place à son pupitre etde s’armer de sa plume,ne l empêchait pas d'instruire où d'ampser. oralement. Ce. n'était plus un travail, mais bien. ün plaisir pour | lui que de discuter des questions de goût, de science. ou de logique, dans un langage si précis et si bien approprié au sujet, qu'on aurait pu l'imprimer sans y changer un mot, [l-.aimait, disait-il, - à croiser les jambes ét à épancher sa parole, topjours prêt ägire. tout ce qu'il savait à tout interlocuteur qui voulait l'écouter, soit dans une diligence, soit à une ta-

ble d'hôte. Mais sa. conversation n’était. nulle part. aussi

brillante que Jorsqu'il.se voyait entouré, de quelques amis-dont le talentet le savoir lui offraient J'occasion de recevoir et de renvoyer la balle,-— = pour lui emprunter l'expression dont il.se servit un jour. : ÊpE.

En 4764, quelques-uns.de < ses amis, $e Séunirent poûr former un club, qui devint insensiblement. un pouvoir for ridable dans la république des lettres. Les verdicts

SAMUEL JOHNSON. - 485 de ce conclave sur les livres nouveaux strict ment connus dans tout Londres, et ils suñisaient pour faire vendre une édition enun seul jour, ou livrer tout le papier d ‘un volume imprimé au pâtissier et à Fem-

ange quand nous

émumérons les talents variés qui-distinguaient cette petite communauté d'hommes émin ats ? Gol nith y représentait la poésie et la littérature légère ; Réynolds, les beaux-arts ; Burke, léloqnence politique et la philosophie de l’histoire. Là aussi étaient Gibbon, l'historien; et Jones, le plus grand linguiste du siècle. Garrick apportait-à ce cercle son intarissable plaisanterie, son masque de mime incomparable et sa connaissance profonde de l’art dramatique. Parmi les habitués les plus assidus étaient deux gentilshommes, aussi bien.élevés que bien nés, liés ensemble par l'amitié, mais bien différentspar le caractère etle genre de vie: Bennet Langton, remarquable par sa science de la littérature grecque, l'orthodoxie ‘derses dogtrines religieuses, la sainteté de ses mœurs; et Topham - Beanclerk; célèbre pour ses amours, sa connaissance du beau monde, son goût difiicile, son-esprit sardonique; Régner sur une société pareille n'était-pas facile. Eh bien! sur cette société, Burke sans doute: aurait pu disputer à Johnson la suprématie à liquelle les autres étaient forcés de sesonmettre ; mais Burke, quoiqu'ilne fût-pas généralement un auditeur patient, se-contentait du secondrèle quand Johnson était présent : aussi le club lui-même, composé de siéminents personnages: est encore copunément désigné. par le titre de Club de Johnson. PR ET

-Parmides membres de cettesociété célèbre était celni à qui elle ‘“doit-en grande partie sa eélébrité : celui-là,

néanmoins, était peu considéré parmi ses confrères, quine l'avaient admis qu'avec beaucoup de difficulté. »C'était James Boswell, avocat écossais, l'héritier d’un nom honorable et d'un beau domaine. Pour tous céux qui le connaissaient, c’était incontestablement un fat et un ennuyeux, faible esprit, vain, curieux, bavard. Ses écrits démontrent qu'il manquait de raison, de tact, de gaieté, d’éloquence ; et cependant ses écrits sont lus au délà du Mississipi et sous la croix du Sud, — ses écrits seront probablement lus tant que la langue anglaise existera, soit Comme langue morte, soit comme langue vivante: La nature avait fait de Boswell un es- clave ét un idolâtre. Son intelligence ressemblait à ces . plantes parasites qui, selon les bofanistés, ne peuvent subsister qu’en se cramiponnarit autour des tiges des plantes plus robustes et en senoürrissant de leurs sucs. H fallait qu'il s’attacht à quelqu'un. Il aurait pu s’attacherau tribun Wilkes et serait devenu le plus farouche patrioté de la Société du bill des droits ; il aurait pu s'attacher à Whitefield et serait devenu le plus foùgüeux prédicateur des méthodistes calvinistes, Dans une heure propice il s’attacha à Johnson. Ce couple pouvait paraïtre mal assorti, car Johnson avait de bonne heure conçu des préventions contre le pays de Boswell. Pour un homme d’unentelligence vigoureuse et d’une humeur irritable comme était Johnson, le sot égotisme ét la fade adulation de Boswell devaient être aussi impatientants que le bourdonnement continuel d'ane‘mouche. Johnson détestait d’être questionné,'et Boswellle catéchisait | . éternellement sur toute espèce dé sujets, lui proposant quelquefois des questions comme celle-ci : « Que fériezvous, monsieur, si vous-étiez enfermé dans une tour

avec un petit enfant? » Johnson était nn buveur d’eau et Boswell un buveur de vin..…., presque un ivrogne...; il était impossible qu'il y eût une harmonie parfaite entre deux natures si dissemblables, et, de fait, le grand Johnson, provoqué quelquefois,-se. laissait aller à des accès de colère, et il disait alors au pauvre Boswell des choses dont celui-ci se sentait sérieusement blessé pendant des heures entières, Mais toutes les querelles finissaient par un raccommodement. Pendant une vingtaine d'années, le: disciple continua d’honorer le maître ; le maître continua de gronder le disciple, de 1% railler et de l'aimer. Les deux amis résidaient ordinairement à une distance assez considérable l’un de l'autre, Boswell suivait les audiences de la Cour de justice d’Edimbourg, etil ne pouvait faire que de courtes visites à Londres, Pendant ces visites, sa principale affaire était de sur- : veiller Johnson, d'étudier toutes les habitudes de Johnson, d'amener dans la conversation des sujets sur lesquels Johnson devait vraisemblablement avoir quelque chose de remarquable à dire, et de remplir des cahiers in-quarto en transcrivant tout ce. que Johnson avait dit. C'est de cette manière que Boswell recueillit les matériaux avec lesquels il rédigea par la suite l’œuvre biographique la plus intéressante du monde,

Peu de temps après la fondation de.son club, Johnson contracta une liaison moins importante pour sa renommée, mais bien plus importante pour son bonheur que sa liaison avec Boswell. Henri Thrale, un des plus opulents brasseurs du royaume, homme d'un jugement sain et cultivé, de principes rigides, d'un esprit libéral, avait épousé une de ces jeunes femmes, spirituelles, bonnes, séduisantes, vaines, impertinentes, qui diseut |

| ma nr a hope cs

PPS Et atssnniée devint bientôt tie véfitäble

MB MS Fibént Blonnés Étchitnés de éd Donvéteation Prlhitité. Îls furent flattés qu'un homme si célèbre préférat Iéur maison à toute autre maisüh deLondtés Les biraïreries mêmes qui Semblaient lé réndie impropre À une sütiété civilisée, ses gesliculätions, Ses bélance-

meñhts dé corps, si'réspiration dSthrhatiqé, ses paroles 4 bat: érigé de sû di god j, 868 à

marmottées nefié ävec laquelle il dévorait son diner, së red ses de sa s68 fréque

rent qu'en or L . es rh : cf toutes pu ien: ee don pen d'üné vié qui fu une Jünigue lütte contfe la maladie et l’adversité. ; De Ja part "à qi 'vülgairé éérivatliet, ces singüularités n'enssent EXT éprouver que le dégoût; miais de l& part dur home dé génie, savant ét probe, elles faisaiètit näitre une pitié qui s 'ajoutait à l'estime à Padmira tion. Johnson eut bientôt un appartement à la brassetie de Southwatk; ét ti autre appartement encoré plus

sie à ik de Seti as désormais ne

pra SAR HE * E lé féminthe:

Ma täillait Johnsof, teétlitan, le dorlotait,

ét si quelquefois elle provoquait son ixritabilité pâr 8on verbiase étourdi, elle réparait largement les torts de sa légèreté en écoutant ses réprimandes avec une douceur angélique. Lorsqu'il était souffrant de corps el d'esprit, elle était la plus prévénanté des gardes-mala: des, faisint chercher pour lui fout €e qe la richesse pouvait procurer de confortable, prodigué dé ces prévenances et de ces petits soins qui Sémbleñt coûter si peu à la sincère compassion de la femme. Johnson S'acquittait envers son hôtesse par une affection aussi pure que celle d’un père et, toutefois, délicatement inêléé d’une galanterie qui, quoique gauche, devait plus flat ter mistréss Thrale que les compliments de ces fats tout fiers alors de ces surnoms de Bücks et dé Macaronis, remplacés depuis par d’autres dans l’argot du monde fashionable.

Ce fut sous le toit de la famille Thrale que Johnson . passa la plus grande partie de sa vie pendant seize ännées consécutives. Il accompagnait quelquefois cette famille à Bath ét quelquefois à Brighton; une fois il l’'accompagna au pays de Galles, une autre fois à Paris. Mais, en même temps, il avait une maison dans une des étroites et sombres cours du quartier de Fleetstreet. Les greniers contenaient sa bibliothèque, amas de toules sortes de livres tombant en pièces et noirs de poussière. À un étage inférieur, quelquefois, mais trèsrarement, il régalait un ami d’un diner bien simple, composé d’un pâté de veau ou d’un gigot d'agneau avec des épinards et d’un pudding au riz. Cette demeure ne restait pas inhabitée pendant Îles longués absences dé Johnson : c’était le logis du plus extraordinaire assemblage d'êtres vivants, A la tête de l’éta-

488, Le SAMUEL JOHNSON.

blissement, Johnson avait placé une vieille femme, nommée Williams, dont les principales recommandations auprès de lui étaient sa cécité et. sa misère profonde. En dépit de ses murmures et de ses reproches, il donna, asile à une autre femmé tout aussi pauvre, mistress Desmoulins, dont il avait jadis connu la famille dans le Staflordshire. IL trouva encore de la place pour la fille de mistress Desmoulins et pour une quatrième pauvresse, une demoiselle qu’on appelait généralement miss Carmichael, mais que-son hôte généreux appelait Polly. Cette étrange ménagerie se complétait par un vieux empirique, nommé Levett, qui saignait et purgeait les porteurs -de charbon et les cochers de fiacre, recevant pour honoraires des croûtes de pain, des morceaux de lard, des verres dé genièvre, plus rarement quelque menue monnaie de cuivre. Les pauvres créatures étaient constamment en guerre entre elles, et avec Frank, le nègre de Johnson. Parfois elles transféraient leurs hostilités du domestique au maître, se plaignaient à lui de ne pas avoir une meilleure table, et lui disaient des gros mots jusqu’à forcer leur bienfaiteur à s'échapper pour aller diner à Ja villa des Thrale ou à la taverne de la Mitre. Et cependant Johnson, qui était généralement le plus hautain et le plus irritable des hommes, lui, si prompt à s'offenser de tout ce qui ressemblait à un manque d’égards de la part d’un riche libraire ou d’un noble protecteur, il supportait patiemment de ces mendiants, qui sans lui seraient allés à la maison de charité, des insultes plus provoquantes que celles pour lesquelles il avait assommé Osborne et parlé fièrement à lord Chésterfield. Pendant des années, mistress Williams et mis-

stress Desmonlins, Polly et Levett continuent eye tourmenter et de vivre à ses dépens !,

. Les nouvelles habitudes de Johnson f furent ponars 4 pues dans sa soixante-quatrième année par un. événement important. IL avait du autrefois une description des Hébrides, et avait appris avec intérêt qu'il existait si près de lui un pays peuplé par uné race d'hommes qui menait encore la vie rude et simple du moyen âge. I lui prenait souvent envie d'aller connaître par luimème un état de société si différent de tout ce qu'il avait vu. Mais il n’est pas probable que sa curiosité eùt triomphé de son indolence, ni.de son amour pourda fumée, la boueet les cris de Londres, si Boswell ne lui ayait répété sans cesse qu'il devait tenter Paventure et s’il ne Jui avait offert de lui servir d’écuyer. Enfin, «cédant aux importunités de. Boswell , Johnson prit son grand- courage et franchit, au mois d'août 1773y la frontière des montagnes pour parcourir bravement.unc contrée que la-plupart des Anglais de ce temps-là considéraient comme un stérile et périlleux désert. Après avoir erré environ deux mois à travers la région celtique, tantôt dans de grossiers bateaux qui ne le protc-

' # v: Vi RER

1 Mistress Piozzi racontait que le docteur Johnson n’avait pas l'amour des bètes à quatre pattes ; mais que cependant il avait eu autrefois, du vivant de sa femme, un chat favori, nommé Hodges, qui habitait sa chambre dans Fleet-street,,et qu’il soigna lui-même jusqu’à ce qu’il mourût de vieillesse. Le domestique noir de Johnson, Frank Barber, survécut à son maitre, qui lui laissa, par son testament, une annuité de 70 livres sterling. Johnson avait demandé au docteur Brocklesby ce qu’on léguait généralement à un serviteur : « Dé 25 à 50 livres par an, mais un nobleman n’en lègue jamais plus de 50. — Eh hien | avail one Johnson, je serai nobilissinus, car Frank en aura 70, »

geaietit pas contre la pluie, tantôt sur de petits poñeys velus dont les reins ‘pliaient sous ce pesant cavalier, Joiéon retéuêta à Londres, la tête remplie dé nouvellés imagés étdémouvelles théories. Il employa l’atiñhée suivante à rédiger le récit de ses avéntuüres. Vérs lé comifiéticemiént de 1775 parut Son Voyage aüx Hé- “brides; qui füt pendant quelques semaines le texte principal des conversations däns tons lés céreles où

l'on s’occupait de littérature. On lit encore lelivre avec

plaisir. Le récit ést amusant, les réflexions de l’auteur, justes où noñ, sont toujours ingénieusès;-et lé style,

quoique roide ét potipeux, a un peu plis de naturel et

de grâce que celui de ses preihiers ouvrages. Ses prévéntions contre les Ecossais n'étaient plus enfin qu'une source de plaisanteries, et tout ce qui lui restait de son aïtcienne änlipathie n'avait pas tenu contre la bienveillante ét respectueuse hoôspitilité qu'il avait partout reêue en Etosse. Il ne efalait sans douté pas s’attendre à voir ün t6ry-d'Oxford'ädiirer les doctrines et le rituël du presbytéfianisme: Un touriste accoulumé aux haiés vives et’au% parcs d'Angletèrre ne pouvait qu'être étonnétdé l'aspect nu des pafsages du Berwickshire et du Eôthian oriental ; mais la critique même de Johnsonmest pas malveillante. Les Ecossais les plus éclairés,“ lord. Mansfield à leur tête, né furent pas mécontents. Seuls, quelques Ecossais ienorants se laissèrent aller à une folle colères pañce que quelques véfités désagréables se mélaient. à béaucoup d’élogés. Hs attaquèrent celui qu'ils: regardaient comme Vennemi de leur pays, en l'injüriant dans des libelles plns déshonurants pour l'Ecossé que tout ce que Johnson avait je-

Widis pu eñ écrifé et en dire. Ils ne lui é éparg amèrent ni :

( Ne’a) lei

SAÏUEL JOHNSOX. 491

päragraphés dans les gazettes, ni articles dans lès magazines, ni pamphlets 4 six pence, ni volumes à cinq shillings. Un écrivassier reprocha à Johnson d’avoir les veux chassieux, un autre d’avoir nne pension, un troisième révéla 4u monde qu'un des oncles du docteur avait été condamné comme voléur en Ecosse, et avait appris à ses dépens que cêtte terre déboisée avait au moins un arbre aux branchés duquel on pouvait pendre tn Atiglais. Macpherson, l’auteur des Poésies d'Ossian, dont Johnson, dans le Voyage aux Hébrides, avait réfuté l’imposture littéraire, menaça de $e venger avec une canne. Le seul effèt de cette menace fut que le grand critique répéta sa réfutation dans les termes les plus méprisants, et se promena pendant quelque temps, un gourdin à la main, qui, sile prétendu traducteur de Fingal n'avait sagement su éviter une rencontre, serait descendu sur ses épaules comme le marteau du forgeron sur le fer rouge de la fournaise,— pour parler le style sublime de l’épopée ossianique". Quant à ses autres assaillants, Johnson né daigna guère s'occuper d’etfx. Il avait pris de bonne heure la résolution de ne pas se laisser entrainer dans une con-

! Samuel Foote, surnommé l’Aristophane anglais, fut tenu en respect par le même moyen. Foote âvail annoncé qu'il imiterait sur son théâtre la grotesque figure de Johnson, Celui-ci, en ayant été prévenu en dinant chez le libraire Thomas Davies, s'adresse tout à coup à son hôte el lui demande combien coûte un bâton de chêne: « Six pence, répond le libraire, — Eh bien ! réplique Johnson, permettez à votre domestique d'aller m'en acheter un à un shilling. J'en aurai ainsi un double, et puisque ce drôle de Foote veut me mettre sur la scene, je me propose de lui apprendre comment je me sers de l'argumentum ad baculum. » Davies informa Foote de cette intention, et Yoole-se contenta d'échanger des épigrammes avec Johnson.

troverse, et il persista dans cette résolution avec une constance d'autant plus extraordinaire, qu’intellectuellement et moralement il était de l’étoffe dont sont faits

les controversistes,. Dans la conversation, c'était un’

disputeur ardent, ingénieux, subtil et opiniâtre, Se voyait-il à court de bonnes raisons, il avait recours aux sophismes; la dispute s’échauffait-elle, il prodiguait le sarcasme et l’invective. Mais, la plume à la main, il semblait avoir changé de caractère. Cent mauvais écrivains le travestirent et l’insultèrent : pas un des cent ne put se vanter d’avoir été jugé digne d’une-réfutation, ni même d’une réplique. Les Kenrick, les Campbell, les Mac-Nicol et les Henderson eurent beau le-harceler, dans l'espoir qu’il leur donnerait de l'importance en leur répondant... C’est vainement que le lécteur chercherait dans les œuvres de Johnson la moindre allusion à Kenrick où à Campbell, à Mac-Nicol ou à Henderson.

Un Ecossais, qui voulait à toute force relever la gloire de lérudition écossaise, le défia au combat dans un

‘détestable hexamètre latin :

Maxime, si tu vis, cupio contendere tecum 1.

Mais Johnson sembla ignorer ce cartel pédant. Son observation personnelle et l’histoire littéraire, dans laquelle il était profondément versé, lui avaient appris que le rang d’un livre dans l'estime publique n’est pas déterminé par ce qu'on écrit à propos de ce livre, mais par ce que ce livre contient, et qu’un auteur dont les

ouvragés doivent vivre est peu sage de condescendre à :

# Grand homme, si tu veux, au.combat je t'appelle.

mn Came

discuter avec ceux, dont les ouvrages sont certains de mourir. Il soutenait. eonstamment que la renommée était un volant qui ne pouvait rester en l'air qu’à la condition d'être poussé et repoussé par deux joueurs, et qui serait bientôt tombé s’il n’ y ayait qu'une raquette. Il

n'était pas d’apophthegme qu'il répétât plus fréquemment que celui de Bentley : « Un auteur n'est jamais démoli que par sa propre plume. » :

Malheureusement, quelques mois après la publication du Voyage aux Hébrides, Johnson fit ce qu'aucun de ses assaillants n’aurait pu faire, et, jusqu’à un certain point, il réussit à se démolir par sa propre plume. Le dissentiment entre l’Angletérre et ses coloniés américainés

s'était envenimé à un tel point qu'aucun arrangemenl amical n’était plus possible. La guerre civile était. imminente, et les ministres semblent avoir pensé que l’éloquence de Johnson pourrait être avantageusement employée pour enflammer la nation contre l'opposition du dedans et contre les rebelles de l’autre côté de l’Atlantique. Il avait déjà composé deux ou trois brochures pour défendre la politique étrangère et la politique intérieure du gouvernement ; ces deuxou trois brochures, bien qu’inférieures à ce qu'il pouvait faire, étaient supérieures à toute l’armée de pamphlets qui encombrait les boutiques d’Almon et de Stockdale; mais sa nouvelle brochure, Une Taxe n'est pas une Tyrannie, fut d’une médiocrité pitoyable. Le titré était'déjà une absurdité qui ne lui avaitsouri probablement qu’à cause de l’allitération des deux lettres T, qu'il aurait dû mépriser. L’argumentation était aussi faible que celle de ces orateurs imberbes qui s’exercent à la parole dans les sociétés d'étudiants; la plaisanterie aussi lourde

ei Roy ne te PA à are dt PART TETE TR RENE VO PR GTR CES Te LT is - Csir- mt out 5 er nu me it |

19 SAOËL 1dHiREN. | | que les gamibades de l'hippopolime. Büswell lui-tiéme dut avouer que, dans Cetté mälhéuretse piècé, il ne

pouvait-détouvrir aucune trace des M À | Son maîtré. L'opinion générale fut que cette puissé “intelligence, qui avait produit le Dictionnaire et te Rédeur, commençait à éprouver les conséquences de l’âge et dés infirmités. « Lé vieillard, disait-oh, ferait bièn pour sa gloire de ne plus écrire.» * FRERE

Mais c'était unegrande érreur. Johnéon avait échôué, non parce que son génie-avait décliné depuis époque où il écrivait Rasselas däns l’espace de six soiréés, mais parce qu'il avait follementchois ou laissé d'aütres choisir pour lui nn sujet qu'en aucun temps il n'aurait été

apte à traiter. 11 n'y avait en lui aucune des facullés de l’homme politique. A re lire ce as avait rap-

port aux affaires d'Etat, ni à en pürlér, ni à y penser. : Ce qu'il imait, tn Mine Phi littéraire, l'histoire des mœurs:.….; l'histoire politique lui était positivemeht añtipalhique, La question qui divisait lés colünies ét la mère patrie était une question sur laqüêlle

Johuson n'avait réellement rien à dire. Ïl échoua donc | comine échouent les plus grands génies quañd ils etitreprennént une chose qu'ils ne sont pas capables de fâire; |

— commé Burke aurait échoué s’il avait voulu écrire

des comédies dans le genre de célle$ dé Sheridan: —

mme Reÿnolds atrait échoué s'il avait voulu peindre |

des piysages dans le genre de ceux de Wilson. Par bôn-

heur, Johnson eut bientôt une occasion de prôuvér

avec éclat que Son’échéc ne pouvait être attribué à une décadence intelléetelté. "#7 | *,

La veillé du jour de Pâques de l’afinée 1777, il reçut 4 une députation que lui envoyait læréunion de quarante

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dès premiers libraires de Londres. Qüoiqu’il &e ft jüelque strujüle dé s'occuper d’affaires profanes un pareil “jour, il recut ses visiteurs avec beaucoup de courtoisie. Ils venaient lui apprendre qu'on voulait publier une édition nouvelle des poëtes anglais, dépuis Cowley jusqu’au règné actüel, et qu'on désirait qu'il se chargeât de fournir de éoùrtes préfaces Hiograpliques. Il accepta très-

volontiers cette tâche à laquelle il était propre plus que personne. Qui cofinaissait mieux que lui l’histoire littéraire d’Angleterre depuis la Restauration? Cette connaissance, il l'avait acquisé en partie dans les livres et en partie dans des sources d'informations depuis longtemps fermées; il la devait aux traditions de Grübstreet, à la conversation de maint rimeur ét de maïirit pamñphlétaire qui dormaient oubliés dahs les cimetières de paroisse; il la devait aux souvenirs de Gilbert Walmesley, qui avait fréquenté le café Button avecles beaux ésprits, sés contemporains ; à Cibber, qui avdit mutilé les pièces dé déax géñiérations d'auteurs dramatiques; à Orrery, qüi avait vécu dans la société de Swift; à Savage, qui avait rendu à Pope des services peu hofiôrdbles”. Le bigraphé se mit donc à à l'œuvre avec -uné

1 Grub-streel:a été longtemps la rue de Londres où logeaient les auteurs peu fortunés. Le café Button, ainsi nommé de Daniel Button, le propriétaire de l'établissement, était situé dans Russell-street, à deux portes du théâtre de Covent-Garden. Les contémporains d'Addison le fréquentaient en même temps que le-café Will, établissement rival,— Gibber, acteur et auteur, avait remis plusieurs vieilles pièces au (héâtre, en les adaptant au goût du jour, ete. — Peut-être faut-il dire ici que, par les services peu honorables que Savage avait rendus à l'ope, lord Macaulay entend les nôtes qu'il lui fournissait pour ses aires ef qu'it lui fouruit entre autres pour l& Dunciade,

surabondancedé matériaux. Sa première intention avait

été de ne donner qu'un paragraphe à à tout poëte du. se cond ordre, et quatre ou cinq pages seulement aux plus

grands noms ; mais il ne put contenir dans ces étroites limites la richesse de ses anecdotes et de sa critique.

. L'ouvrage, qui, dans l'origine, ne devait former que

quelques feuilles d'impression, s’étendit jusqu’à dix volumes,— dix volumes, il est vrai, ne contenant que peu de lignes à la page. Les quatre nn prune en 1779, les six autresten 4784.

Les Vies des poëles sont, sur le tout, le alleur des ouvrages de Johnson. La narration: est aussi amusante qu’un roman. Les remarques morales sur la vie et.la nature humaine sont pleines dé finesse etde profondeur; la critique est souvent excellente, et, alors même qu’elle est injuste,-elle mérite encore d’être étudiée; car, quel-

que erronée qu'onla trouve, elle n'est jamais sotte. C'est

le jugement d’un esprit que le préjugé entrave et qui

manque de sensibilité, maiswigoureux et pénétrant, ILy.

a donc toujourstune partie vraie à dégager de.cette critique, commé :on dégage lor de l’alliage ; mais. au

pis aller, c'estune critique qui a un sens, éloge auquel :

ne saurait toujours rm ce w ’on sppele critique, de notre: temps.

- Johnson réimprima la Vie de Savage, à peu près telle qu’il l'avait publiée en 1744, Quiconque, après l'avoir lue, passera aux autres Vies, sera frappé de la différence

du style. Depuis que Johnson connaissait l’aisance, il

avait peu écrit et parlé beaucoup. Aussi,lorsque, après le laps des années, il reprit sa plumes la forme maniérée qu’il ayaitcontractée par l'habitude d’une composifion laborieuse était moins perceptible qu'autrefois, et

La

sa diction avait souvent une grâce facile qui rappelait les agréments de sa conversation. Cette amélioration se fait déjà sentir dans le Voyage aux Hébrides, mais elle est manifeste pour tous les lecteurs dans les Vies des poètes.

Dans ces biographies, les meilleures sont peut-être celles de Cowley, de Dryden et de Pope. La moins bonne est sans contredit celle de Gray.

Ce bel ouvrage fut tout d’abord populaire. En dépit de beaucoup de critiques justes et de beaucoup de critiques injustes, ceux-là même qui exprimaient le plus haut leur blâme étaient charmés par la lecture. Malone calcule que les éditeurs firent un bénéfice de cinq à six mille livres sterling. Mais l’auteur fut pauvrement rémunéré. Ayant eu d’abord l'intention de ne faire que de courtes préfaces, il n’avait demandé que deuxcents guinées, Les libraires en ajoutèrent cent de plus quand ils virent combien il avait donné au delà de sa promesse. À vrai dire, bien qu’il ne méprisât ni n’affectât de mépriser l'argent, et bien qu'il eût dû savoir défendre ses intérêts, instruit comme il l'était par l'expérience, Johnson était, à ce qu'il paraît, très-peu habile dans ses marchés littéraires. Il passait généralement pour le premier écrivain anglais de son temps, et néanmoins plusieurs écrivains de son temps vendaient leurs manuscrits à des prix qu’il n'aurait jamais osé demander. Pour n’en citer qu’un seul exemple, Robertson reçut cinq cents livres sterling pour l’Æistoire de C'harles-Quint, et, malgré tout notre respect pour la mémoire de Robertson, nous nous permettrons de dire que l’Æistoire de Charles-Quint est un livre moins précieux et moins amusant que les Vies des poêtes. .

Nous voici arrivé avec Johnson à sa soixante-douzième année. Les infirmités de l’âge commencaient à se manifester, Cet inévitable événement, auquel il ne pensa jamais qu'avec horreur, s’approchait, et la mort projeta son ombre sinistre sur le reste de ses jours. Il eut souvent à payer le tribut cruel d’une vie prolongée. Chaque année amenait pour lui uue perte qui était irréparable. Les élranges protégés auxquels il avait donné un abri ct auxquels il était réellement attaché, malgré leurs défauts, par le lien de l'habitude, décédèrent presque tous l'un après l'autre, et, dans le silence de sa maison, il regrettait jusqu'aux bruits de leurs ingrates querelles. Le bon et généreux Thrale n'était plus, et heureuse sa femme si elle eût reposé sa tête à côté de son mari, car elle Ini survécut pour être la risée de ceux dont elle avait excité l’envie et pour arracher dés yeux du vieillard, qui l’aima plus que pérsonne au monde, des larmes plus amères que celles qu'il eût versées sur sa tombe. Avec quelques qualités estimables et beaucoup dé qualités aimables, mistress Thrale n’était pas faite pour l'indépendance. Le contrôle d’une âme plus forte que la Sienne lui était nécessaire pour qu'êlle pt jouir de la considération dans le monde, Tant qu'elle avait eu auprès d'elle son mari, homme de sens et de fermeté, indülgent pour ses caprices en fait de bagatelles, mais toujours lé maitre dans la iäison, ses torts Îles plus graves avaient été des plaisanteries impertinentes, de petits mensonges féminins et des bouderies d'enfañit gâté auxquelles succédaient la gaieté et la bonne humeur de là femme heureuse. Mais, le mari mort, il ñe resta plus qu’une riche veuve de quaïähte äns à la sënsibilité vive, à l'imagination mobilé, à la tête légère,

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Elle s’éprit bientôt d’un maître de musique italien, hez qui elle fut fä seule à découvrir des qualités admirables. Son orgueil et peut-être un sentiment plus noble encore lattèrent contre cette passion dégradante. Mais cette lutte même irrita ses nerfs, aigrit son caractère et finit par altérer sa sarité. Comprenarit bien qüe son éhoix ne pourrait être approuvé de Johnsof, elle désira së soustraire à sa surveillance et changéa de manières avec lui. Elle $e montrait tantôt froide, tantôt pétulante. Elle ne dissimulait pas sa joie quand il quittait Streatham; elle ne le pressait jamais de revenir, et, s’il revenait sans être attendu, elle le recevait de façon à le convaincre qu'il n’était plus le bienvenu. Johnson comprit ce que cela signifiait. Il lut pour la dernière fois un chapitre du Vieux Testament, en grec, dans la bibliothèque qu’il avait créée pour ses hôtes. Dans une prière tendre et solennelle il recommanda la maison et ses habitants à la protection divine, et d’une voix étoufrée, tremblant d'une émotion convulsive, il dit pour jamais adieu à cette maison bier-aimée pour regagner la sombre et solitaire demeure du quartier de Fleet-street, où il devait passer les tristes jours qui lui Fehtuent à vivre sür la terre. , Ce fut là qu’en 1783 Johnson eut une attaque de paralysie ; ils’en tira et il ne paraît pas que ses facultés intellectuelles s’en soient ressenties. Mais d’autres maladies l’assaillirent: Sün astlime le tourmentait jour et nuit; des symptômes d’hydropisie parürent. Au moment où il s’affaissait sous une complication de maux, il apprit que la femme dont l'amitié avait fait seize ans le bonheur de sa vie épousait un violoniste italien, que tout Londres criait honte sur elle et que les journaux

étaient remplis d'allusions à la matrone d'Ephèse et aux deux portraits que Shakspeare met en contraste dans Hamlet.N déclara avec emphase qu'il cherchetait à ou

blier qu’elle eût jamais existé : il ne prononça plus son nom.et il jeta au feu tout ce qui pouvait la rappeler. En attendant, elle fuyait les rires et les sifllets de ses compatriotes, de l’un et de l’autre sexe, dans un pays où elle était inconnue, franchissait le mont Cenis et apprenait à Milan, au milieu des joyeuses collations.et des concerts de Noël, que la mort venait. de frapper l’homme, remarquable au nom duquel son nom reste inséparablement uni !,

ÆEn dépit de beaucoup de souffrances. de. corps et & esprit, Jobnson avait tenu fortement à à Ja vie. Il semble que plus sa fin approchait, plus il, éprouvait, ce sentiment qu'il a décrit dans le magnifique mais sombre Essai qui termine da série des numéros de /'Oisif. Il s’imaginait qu'il pourrait respirer plus librement dans un..climat, méridional, et il serait probablement parti pour Rome et-Naples sans la crainte de la dépense « du voyage. Cette dépense, il avait les moyens d’y subvenir, car il avait mis de côté deux mille livres sterling, fruit . de ces travaux qui avaient fait la fortune de plusieurs libraires. Mais il ne voulait pas entamer cette épargne.

1 4 L'alien q que Siren Thrale épousa en Dogoides üôces était né à Bresciai il se nommait Piozzi. Sous ce touveau nôm, l'amie du grand lexicographe publia diverses productions littéraires, entre autres, dés Anecdotes sur le docteur Johnson (1786), des Notes sur un voyage en France, en Italie et en Allemagne, 2 vol. in-8° (1789) ; deux volumes de Synonymes anglais (1794) ; un Recueil de poésies de divers auteurs, imprimé à Florence. Mistress Piozzi était revenue en Angleterre depuis 1786, et elle vécnt jusqu'en 1823. on annonce la prochaîne publication de .séès mémoires.

| SAMUEL JOHNSON. ‘ 201 I semblerait même’qu'il désirait en garder le sécret. Quelques-uns de ses ais avaient conçu l'espoir que le gouvernement pourrait éléver sa pension à six cents livres, espoir qui ne se réalis& pas, et il résolut de braver encore un hiver anglais. Cet hiver fat le dernier. Ses jambes s’affaiblirent, sa respiration devint plus haletante, l'eau fatalé s'accnmula rapidement, malgré les incisions qu'il excitait sôn chirurgien à faire de plus en plus profondes, — courageux contre la douleur, timide contre la”mort. I lui manqua les tendrés’ soins ‘qui avaient adouci sa souffrance pendant dés mois dé maladie à Stréatham ; mais il ne fut pas laissé isolé” Des plus habiles chirurgiens et médecins accoururent à son chevét sans vouloir acceptér d’honofaires: Burke vin

lui serrer la main et sortit vivement ému de sà chambre. Windhani y était sans cesse, arrangeant oreiller sous la tête du moribond et le faisant veillér la nüit par son domestique. Miss Burney, que Johnson avait chérie pàternellement, pléurait sur le seuil de la porte, tandis qu'au chevet du litse tenait Langton, que su piété rendait plus propre qu'un autre à conseiller et à consoler son ami au momént suprême. Ce fat Langton qui reçut là dernière étreinte de Sa main mouränte. Heureusement, quand vint cet instant si redouté/ le. nuage se dissipa, et cette âme troublée devint tout à coup sereine,

ce caractère impatient se résigna{ Johnson cessa ‘de penser avec terreur à la mort et au lendemain de la mort. Il parla beaucoup de la miséricorde de Dieu et de la rédemption. Ce fut dans cette sérénité: d'esprit qu'il expira le 13 décembre 1784. La semaine ‘suivante,

il était déposé dans l'abbaye de Westminster, à côté des-hommes éminents dont il avait été l'historien, —

Cowley et Denharh, Dryden et Congreve, Gay, Prior et Addison.

Depuis sa mort, la popularité de ses ouvrages, ex- ” cepté les Vies des poôtes, et, peut-être, la Vanité des désirs humains, a beaucoup baissé. Son Dictionnaire a été si altéré par ses éditeurs successifs qu'on peut à peine l'appeler sien, On ne fait guère allusion à son Aédeur ou “à son Oisif dans les cercles littéraires. La gloire même de Æasselas s’est bien obscurcie ; mais quoique la célébrité des écrits ait décliné, la célébrité de l’auteur, chose singulière, est aussi grande que jamais. L'ouvrage de Boswell a fait pour lui plus que le meilleur de ses ouvrages n’a pu faire. La mémoire des autres auteurs est perpétuée par leurs livres : la mémoire de Johnson fait vivre les siens. Le vieux moraliste est toujours parmi nous avec son habit brun aux boutons de métal et sa chemise qui devrait être au blanchissage, clignant de l'œil, soufflant péniblement, balançant sa grosse tète, battant du tambour avec ses doigts, déchirant sa viande comme un tigre et avalant des océans de thé. Il n’est aucun être humain, enseveli depuis plus de soixantedix ans, qui nous soit si bien connu. Il est juste d'ajouter que cette connaissance intime de tout ce qu'il appellerait lui-même les « anfractuosités» de son esprit et de son caractère fortifie notre conviction qu'il fut à Ia fois un homme éminent et un homme bon. :

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