‹ Œuvres diverses de Lord MacaulayChapitre 39 sur 46 · LES DEUX WALPOLE · texte numérisé non relu

LES DEUX WALPOLE

Ou nous nous sommes formé une bien fausse idée du caractère d'Horace Walpole, ou ce fut le plus original el le plus artificiel, le plus affecté et le plus capricieux

1 Letters of Horace Walpole, etc. (Lettres d'Horace Walpole à sir Horace Mann, envoyë britannique à la cour de Toscane), publiées pour la première fois d'apres les originaux en la possession du comte de Waldegrave, el éditées par lord Dover. 2 volt. Londres, 1833.

« Nous ne pouvons transérire ce titre sans un profond sentiment de regret, La publication de ces volumes fut le dernier des utiles et modestes services rendus à la littérature par un seigneur de manières aimables, d'un caraclère sans lache comme homme public et homme privé, et d'un esprit cultivé. Dans cette circonstance comme dans d’autres, lord Dover s'est acquitté de ses fonctions d'éditenr avec soin, avec discernement et sans la moindre ostentalion. I} avait deux mérites qu'on trouve rarement-réunis dans un commentateur, Il se contentait de n'être qu’un commentateur pour se tenir sur larrièreplan et laisser le premier plan à l’auteur lui-même, Mais quoique consentant à être le serviteur, ce n'était nullement un esclave; il ne se croyait pas obligé par devoir à trouver sans défaut celui à qui il rendait fidélement et assidûment les plus humbles services.

« Les défauts de Ja tête et du cœur d'Horace Walpole sont certes

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des homes ; mais pour pénétrer ses caprices, se$ affectations, ses inconséquences , il ne faut pas se contenter de lui ôter un masque, il en portait plusieurs Jun sur l’autre; il jouait plusieurs rôles et les chargeait tous. Parlait-il misanthropie, il était plus Timon que Timon; parlait-il philanthropie, il laissait Howard bien loin derrière lui; en perpétuelle contradietion avec lui-même, il tournait les cours en ridicule etténait registre de leurs plus frivoles chroniques ; il Yäilait la société et s’abandonnait à tous les vents de l'opinion ; il faisait fi de la gloire littéraire et il a laissé des co-

pies au net de toutes ses lettres avec de nombreusés:

notes pour être publiées après sa mort. Il disait mépriser les distinctions du rang, et jamais il n’oublia un seul instant qu’il portait le titre d’Honorable ; il se déclarait assez éclatants. Ses écrits, il.est vrai, sont aussi prisés par les épicuriens de l'intelligence que les pâtés de foie gras de Strasbourg parmi

les mets décrits dans l’Almanach du gourmand ; mais, de même que:

le pâté de foie gras doit son excellence à la maladie du pauvre animal qui le fournit , et.qu’il n’est bon qu'à la condition d'être fait avec des foies qu'on fait gonfler contre nature; de même il n'y avait qu'un esprit maladif et désorganisé qui pouvait produire des friandises littéraires comme les ouvrages d'Horace Walpole. »

‘Les deux paragraphes qui précèdent faisaient partie de l’article. Lord -

Maeaulay nous approuva dans le temps de les avoir relegués au bas de la page.

Depuis quelques années, plus de dix volumes inédits de we correspondance et des mémoires d'Horace Walpole sont venus compléter les curieuses révélations que nous lui devions déjà sur le règne des trois premiers monarques de la maison de Hanovre, sur une cour, sur leurs ministres, sur tous les personnages qui ont tenu une place dans celle époque appelée généralement « l'ère Géorgienne » (Georgian era). Deux volumes édités par sir Denis Le Marchand ont apporté une nouvelle mine d'anecdotes où nous sommes tenté de puiser ; mais d'äbord, avant l’histoire, faisons connaître l'historien.

contre les substitutions de la coutume anglaise, et il mit à contribution toutes les subtilités des légistes et des notaires pour enchaîner par son testament ceux à qui il léguait sa villa de Strawberry-Hill !.

Telle était la conformation de cet esprit singulier, .que tout ce qui était petit lui paraissait grand et que tout ce qui était grand lui paraissait petit. Pour lui une affaire sérieuse était une bagatelle, et les bagatelles des affaires sérieuses. Babiller avec des bas-bleus, écrire de petits vers sur les plus petites circonstances, diriger une imprimerie particulière, préserver de l’oubli les périssables annales du Ranelagh et du club fashionable de White, raconter les divorces et les gageures du jour, les absurdités de miss Chudleigh et les bons mots de Georges Selwyn?, décorer un grotesque castel de créneaux à l’imitation des tours féodales, se procurer des gravures rares et des cheminées antiques, appareiller des gantelets du temps de la chevalerie, tracer, un labyrinthe de sentiers dans cinq arpents de.terre, ce furent là les graves occupations de sa longue vie. Cherchait-il une distraction, il se tournait vers la politique. Après les travaux de l'imprimerie et des salles d’encan, il se délassait dans la Chambre

1 Strawberry-Hill avait été légué par Horace Walpole à Mrs. Damer, pour l'habiter, avec la clause de conserver à la place où elles seraient après sa mort les diverses curiosités de son musée, Toutes ses précautions testamentaires n'ont pu empêcher le château d’être enfin vendu, et les bagatelles rares qui le meublaient d'être dispersées par une vente aux enchères.

2 Georges Selwyn fut un des coryphées de la mode au dix-huitieme siècle; il est cité souvent pour ses bons mots, Miss Chudleigh était une des demoiselles de la cour,

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des communes, et, après s’étre donné le divertissement de faire des lois et de voter des millions, il revenait à des. études plus importantes à la recherche du peigne de. Marie Stuart, du chapeau rouge de Wolsey, ( de la pipe que fumait Van Tromp pendant son dernier combat naval, et des éperons que le roi Guillaume enfonçait aux flancs de son cheval Sorrel. | Dans tout ce qui lPoceupait, dans les beaux-arts, dans la littérature, dans les affaires: -publiques, Horace Walpole subissait l'étrange attraction qui lui faisait préférer le petit au grand, le bizarre à l’utile, La politique quidui inspirait le plus vif intérêt était une politique qui méritait à peine ce nom. Les grognéries de Georges Il, - . la princéssé Emilie faisant la coquètte avee le due de Grafton, les amours du prince Frédéric et de lady Middlesex, les querelles entre le grand chambellan et le grand écuyer, la mésintelligence des précepteurs du prince Georges. 3 C'était là ce qui absorbaït presque. toute l'attention qu'Horace Walpole pouvait rétrancher sur des soins plus importants, N'avait-il pas des Zincke et des Petitot à poursuivre dans une enchère, des lambeaux de tapisserie ét des hampes de vieilles lances à marchander, des fragments de vitaux à assortir, des chats et des chiens défunts dont il voulait rédiger l’oraison funèbre ou |’ épitaphe ? ? Pendant qu’il s’en allait colporter les commérages des palais de Kensington et de Carlton-House, il s ’imaginait qu’il était occupé de politique, et lorsqu'il transerivail cès commérages, il s’imaginait écrire l'histoire. Horace Walpole cherchait, comme ilr nous l'a dit luimême, un amusement dans l'esprit d’intrigue et de faction, 11 aimait les malices, mais il aimait le repos, et

il était constamment aux aguets pour satisfaire à la fois ces deux goûts. De temps en temps il essayait, sans se montrer, de troubler le cours d’une négociation ministérielle et de semer la confusion dans les cereles politiques. Il ne prétend pas que dans ces occasions il fut poussé par le patriotisme, mais on ne saurait non plus J'accuser d’avoir eu en vue quelque avantage particulier, Non, c'était pour lui un bon tour que de brouiller les hommes d'Etat ; il jouissait de leurs perplexités, de leurs attaques, de leurs récriminations, comme un enfant espiègle jouit de l'embarras d’un voyageur qu’il a égaré.

Quant à la politique, dans le sens noble du mot, Horace Walpole n’y entendait rien et ne s’en souciait guère, Il se disait whig. Quel autre nom aurait pu se donner le fils de son père ? I] lui plaisait aussi d’affecter une folle et puérile aversion pour les rois comme rois, en même temps qu’un fol amour et une folle admiration pour les rebelles comme rebelles. Peut-être, tant que les rois ne couraient aucun danger et tant que les rebelles n’existaient pas, croyait-il, en vérité, avoir adopté sérieusement les doctrines dont il faisait profession. Lisez ses lettres à son ami sir Horace Mann, il répète sans cesse qu’il abhorre la royauté et les personnes royales ; il dit, à propos de l'attentat de Damiens : C’est l’assassinat le moins criminel de tous, l'assassinat d’un roi !.. Il avait suspendu dans un appartement de sa villa un fac-simile de la sentence de Charles Ie* avec cette inscription : Major Charta. Cependant la plus superficielle connaissance de l’histoire aurait pu lui apprendre que la Restauration ainsi que les crimes et les fautes des vingt-buit années qui suivirent la Restauration fu-

rent lés conséquences de cette charte supérieure à la grande charte; ét par quels moyens encore cêtte charte régicide avait-elle été obtenue ? Un amant intelligent de la liberté pouvait-il beaucoup y applaudir ? ? Ïl faudrait bien haïr les rois pour demander que les rèprésentants du peuple soient mis à la porte par des dragons afin de faire tomber une tête dé roi. Le whigisme d’Horace Walpole cependant était d’une nature trèsinnocente. Il ne faisait de ses opinions qu’un objet de parade, absolument comme de ses vieilles lances et de ses vieux casques. Il n’aurait pas plus volontiers détaché des trophées de sa grande salle les armes des añciens templiers et des anciens chevaliers hospitaliers pour aller faire une croisade en terre sainte, qu’il n’eût imité ces guerriers et ces politiques audacieux, grands jusque dans leurs erreurs, qui avaient signé de leurs noms la sentence dont le châtelain de Strawberry- Hill était si enthousiasmé. Il n’aimait une révolution et le régicide que lorsqu'ils avaient cent ans de date. Son républicanisme, comme le courage d’un fanfaron ou l'amour d’un homme à bonnes fortunes, était tout flamme et tout ardeur quand on n’en avait que faire : il se calmait dès que se présentait l’occasion de le mettre à l'épreuve. Aussitôt que l'esprit révohitionnaire agita réellement l'Europe, aussitôt que la haine des rois devint quelque chose de plus qu’une phrase s0nore, la peur fit de cé seigneur démocrate un royaliste fanatique etun des alarmistes les plus extravagants de cette malheureuse époque. Par le fait, à son insu peutêtre, toutes ses phrases sur la liberté n'avaient jamais été qu’une déclamation qui avait signifié quelque chose dans la bouche de ceux de qui il l'avait apprise, mais

qui, dans la sienne , était aussi vide de sens que le serment par lequel nos. chevaliers de l'ordre du Bain prennent l'engagement de redresser les torts de toutes les dames persécutées. Horace Walpole. avait. été nourri depuis l’enfance des théories des whigs sur le gouvernement; il avait dû voir souvent chez son père, à Houghton, ou dans les bureaux de Downing-street, des hommes qui furent des whigs, alors qu’il ÿ avait autant de danger à être whig que voleur de grand chemin, des hommes qui votèrent. pour le bill d'exclusion contre le duc d’York, des hommes qui s’étaient vus forcés de se cacher dans des greniers ou des caves après la bataille de Sedgemoor, et qui avaient apposé leurs noms à la déclaration en faveur du prince d'Orange. H. Walpole avait appris par cœur le langage de ces hommes de parti, et. par cœur il le répétait, quoique ce langage. fût en désaccord avec ses sentiments et ses goûts, à peu près comme quelques vieux jaeobites continuaient à prier pour le Prétendant et passaient leur verre derrière la carafe lorsqu'ils buvaient à la santé du roi, longtemps encore après être devenus de zélés défenseurs. du gouvernement de Georges HI.

H. Walpole était whig par le hasard qui avait fait de lui le fils etl’héritier d’un whig, mais par essence il était courtisan, et courtisan malgré son affectation de se moquer des objets qui excitaient le-plus-son admiration et son envie, Ses vrais goûts percent perpétuellement à travers son déguisement. Tout en professant

Jemépris d’un Bradshaw ou d’un Ludlow pour les têtes

couronnées, il prit la peine de composer un livre sur

les rois auteurs. Il s'enquérait avec anxiété des plus

minutieux délails relatifs à la famille royale. Enfant, il | 12.

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avait tourmenté sa mère par son désir-curieux de voir Georges I. Ce même sentiment, dissimulé de mille manières ; le suivit jusqu'au cercueil. Aucune parele ne tombait des lèvres royales, qu'il ne la jugeât digne d'être insérée dans sa chronique. Qui est-ce qui nous a conservé les chansons françaises du prince Frédéric, compositions certes bien peu dignes d'être conservées, à ne considérer que leur mérite ? c’est ce contempteur de la royauté. Bref, toutes les pages d'Horace Walpole le trahissent. Ce Diogène, qui voudrait persuader qu'il préfère son tonneau à un palais, et qui n’a rien à demander aux maîtres de Versailles et de Windsor que de se retirer de son soleil..., c’est au fond du cœur un gentilhomme de la chambre. c Horace Walpole, cela est clair, ne pouvait sénsésher d’avoir la conscience de la frivolité de ses poursuites favorites ; et cette conscience produisait les plus divertissantes de ses mille affectations : son oisiveté affairée, son indifférénce pour les choses regardées généralement comme importantes par tout lé monde, sa passion des bagatelles, il jugea à propos d’ennoblir tout cela du beau nom de philosophie ; il parlait de lui comme d’un homme dont l'égalité d’âme était à l’abri de toutes craintes et de toutes espérances ambitieuses, qui avait appris à estimer le pouvoir, la richesse et Ja gloire à leur véritable valeur, et à qui la lutte des partis, l'élévation et la chute des hommes d'Etat, le flux et le reflux de l'opinion publique inspiraient un sourire de pitié et de dédain, C'était par eette manie orgueilleuse qu’il s’occupait ‘avec plus d'intérêt d'un détail d'architecture que de l'élection de Middlesex, et d’une Miniature: de Grammont que de la Révolution améri-

caine; c'était bon à Pitt et à Murray de s'enrouer à parler de ces misères ! Mais les questions de gouvernement et de guerre n'étaient-elles pas trop insignifiantes pour distraire longtemps un esprit occupé à rédiger les médisances des clubs et les demi-mots des escaliers dérobés, à choisir pour son’eabinet des fauteuils d'ébène et' des boucliers en peau de rhinocéros?

Un de ses innombrables caprices était son extrême répugnance à être considéré comme homme de lettres. Non qu'il fût indifférent à la gloire ttéraire ; loin de là. Il n’est guère d'écrivain qui se soit autant inquiété que lui de l'effet que produiraient ses œuvres devant la postérité. Mais il s’était entiché de deux incompatibilités : il désirait à la fois être un auteur célèbre et un gentilhomme aisif, un de ces dieux épicuriens de notre planète qui passent leur temps à ne rien faire ou dans la contemplation de leur perfection personnelle. Il ne voulait rien avoir de commun avec ces pauvres diables qui logeaient dans les petites cours, derrière l’église Saint-Martin, et allaient, le dimanche, diner chez leur libraire. Il évitait la société des auteurs, il parlait. des plus distingués avec un dédain seigneurial. I aurait voulu trouver un moyen d'écrire des livres comme le père de M. Jourdain vendait du drap, sans déroger. On trouve plus d’une amusante preuve de cette manie de gentilhomme dans ses lettres. Son ami Mann l'avait complimenté de la science qui distinguait son ouvrage intitulé : Catalogue des auteurs rois el nobles; avec quelle impatience Horace Walpole réfute cette imputation d'avoir cherché une chose aussi peu fashionable que de perfectionner son intelligence par Pétude ! .« Je ne sais rien! comment pourirais-je être un savant, moi

qui ai toujours. véeu dans les affaires et le bruit du monde, moi qui reste au lit toute la grasse matinée, moi qui soupe en bonne compagnie, moi qui, la moitié de ma vie, ai joué au pharaon, et qui aujourd’hui j joue au loto jusqu'à deux ou trois heures du matin; moi qui ai toujours aimé le plaisir, fréquenté les encans?... Combien j'ai ri lorsque certains magazines m'ont appelé un érudit! Je vous en prie, ne parlez pas comme ces magaztnes.» C’est absolument comme le père du bourgeois gentilhomme : « «Lui marchand? c ’est pure mat qu'il était fort obligeant, fort officieux, et, comme î se . connaissait fort bien en étofes, il allait en choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l'argent.» On pourrait pardonner ces puérilités à un enfant; mais un homme de quarante-huit ans, et Horace Walpole avait alors cet âge, devrait être plus honteux de jouer jusqu'à trois heures du matin que de passer pour érudit... s Le caractère d'auteur a certes sa bonne part de défauts et de défauts très-sérieux, très-désagréables. Si Horace Walpole avait évité ces défauts, nous pourrions lui pardonner la vanité avec laquelle il se défendait de faire partie de la classe lettrée. Mais. ces défauts, Horace Walpole «n’en était pas plus exempt que ces pauvres diables relégués dans leur grenier, dont le contact lui faisait peur. Petitesses littérairés, vices littéraires, on en-trouve dans sa vie et ses ouvrages tout autant que dans la vie d'aucun des membres du club de Samuel Johnson. Le-fait est qu'Horace Walpole avait tous les défauts de Grub-street avec un large supplément de ceux de Saint-James-

street'. H joignait la vanité, la jalousie, l’irritabilité d’un homme de lettres à la morgue et à l’apathie affectée d'un homme du grand ton.

Son jugement en matière de littérature, pour ce qui regardait la Httérature contemporaine surtout, était foncièrement perverti et dépravé par ses instincts aristocratiques. Jamais écrivain ne fut coupable d'autant de critiques fausses et absurdes. 11 parle presque avec mépris des livres qui sont reconnus aujourd’hui pour les meilleurs de son temps. Mais les écrivains qui étaient en même temps hommes titrés ou hommes à la mode sont classés par lui comme si les préséances de la littératuré se réglaient sur celles d’un salon. Il vous dit, par exemple, qu'il aimerait mieux avoir écrit les vers les plus absurdes de Lee (ce poëte à la fois prosaïque et emphatique) que Les Saisons de Thompson. D'antre part, le journal périodique Le Monde est rédigé « par nos premiers écrivains. » Qui donc étaient « ces premiers écrivains » de l'Angleterre en l'an 1753 ? Horace Walpole nous l’apprend dans une note. Le lecteur suppose peut-être que dans la liste se trouvent Hume, Fielding, Smollett, Richardson, S. Johnson, Warburton, Collins, Akenside, Gray, Dyer, Young, Warton, Mason, quelques-uns du moins, sinon tous ; — pas un seul. Nos premiers écrivains, d’après lui, étaient lord Chesterfield, lord Bath, M. W. Whithed, sir Charles Williams, M. Soame Jenyns, M. Cambridge, M. Coventry. De ces sept gentilshommes, Whithed était le dernier par le rang, mais c'était le plus fameux amateur de

‘ Grub-street, quartier des auteurs à cette époque; Saint-Jamesstreet, la rue des gens du bel air.

courses de l’époque. Coventry appartenait à une noble famille. Les cinq autres avaient entre eux deux sièges à la Chambre des lords, deux siéges à la Chambre des communes, trois siéges dans le Conseil privé, un titre de baronnet, un ruban bleu, un ruban rouge, environ cent mille livres sterling de rente et pas dix pages qui méritent d’être lues. On a oublié les écrits de Whithed, de Cambridge, de Coventry, de lord Bath; on ne se souvient de Soame Jenyns que par la critique que fit Johnson de son ridicule Æssai sur l'origine du mal. Lord Chesterfield serait plus grand aux yeux de la postérité si on n’eût jamais publié ses lettres. Les curieux seuls lisent les pamphelts de sir Charles Williams, ct, quoique ces pamphlets ne manquent pas de quelques traits d'esprit, ils nous ont toujours paru, nous l’avouons, de très-pauvres compositions.

Horace Walpole jugeait la littératuré française du même point de vue; il savait et aimait le français; il ne l’aimait que trop : son style est plus assaisonné de gallicismes que le style d'aucun écrivain anglais que nous connaissions ; on croirait quelquefois, en le lisant, avoir sous les yeuxune page traduite, tant on y reconnaît de locutions, de tours de phrases et de mots qui appartignnent à la phraséologie parisienne. Son

* On y trouve à tous moments des phrases comme celles-ci : The imperlinent personage!.… She is dead rich {elle est morte riche). Lord Dalkeilh is dead of the small pox in three days (lord Daïlkeith est mort de la petite vérole en trois jours). One knows what lemperaments Annibal Carraci painted (on sait quels tempéraments peignait Annibal Carrache), /£ will now be ‘seen whether he or they are thé most patriots (on verra maintenant si c’est lui ou eux qui sont les meilleurs patriotes).

amour du français était d’une nature particulière; il l’aimait comme ayant été la langue qui depuis un siècle servait d'expression à tous les riens de la politesse eu= “ropéenne; comme le signe auquel tous les francs-macons de la mode se rec ent dans toutes les capitales, depuis Care 23 jusqu'à Naples; comme la langue de la raillerie; comme la langue de l’anecdote, comme la langue des mémoires, comme la langue du style épistolaire; Quant à son utilité plus noble; il la dédaignait tout à fait, La littérature de la France a été à la nôtre ce que fut Aaron à Moïse: l’interprète de ces grandes vérités, qui auraient péri faute d’une voix pour les exposer clairement. Cette relation intellectuelle des deux peuples se retrouve exactement dans la relation qui a existé de nos jours entre M. Bentham et M. Dumont. Les grandes découvertes dans les sciences physiques, métaphysiques et politiques, sont à nous; Mais nulle nation étrangère, excepté la France, ne les a reçues de nous par communication directe, Isolés par notre situation, isolés par nos mœurs, nous avions trouvé Ja vérité, mais nous ne la transmettions pas. La France a été PAR ss se xei monde!, .

A l'époque où vécut Ds. Walpole ce prebé d'interprétation était en pleine activité. Les grands écrivains français proclamaient tous les jours en Europe les noms de Bacon, dé Newton et de Locke. Les principes anglais de la tolérance, le respect anglais de la liberté individuelle, la doctrine anglaise que: tout

‘ Cette prétention est fondée en partie; mais la France ne s'est pas toujours contentée de ce rôle secondaire de vulgarisateur,

pouvoir est une délégation dans un intérêt publie, faisaient des progrès rapides. Il n’est peut-être rien dans l’histoire qui -soit aussi intéressant que le grand mouvement de l'intelligence française, cet ébranlement de toutes les opinions établies, cette extirpation des vieilles vérités et des vieilles erreurs. Il était évident que de puissants principes étaient en travail, soit pour le bien, soit pour le mal; il était évident qu’un grand changement de tout le système social était proche. Des fanatiques d’un certain ordre d'idées pouvaient annoncer l’avénement d'un âge d’or où les hommes vivraient sous la simple. souveraineté de da raison, au sein de l’égalité et de la bienveillance mutuelle, sans propriété, sans mariage, sans roi Ou sans Dieu, Un fanatique d’une autre éspèce, n’entrevoyant dans les doctrines des philosophes qu’anarchie et athéisme, pouvait se cramponner plus fortement aux vieux abus, ét regretter le bon temps où saint Dominique et Simon de Montfort supprimaient les hérésies de la Provence et du Languedoc. Un sage aurait vu avec regret les excès où se précipitaient les réformateurs ; mais il aurait aussi rendu justice à leur génie ou à leur philanthropie. Il aurait censuré leurs erreurs, mais il se fût souvenu que, comme l’a dit Milton, lerreur n’est que l'opinion égarée. En condamnant leur hostilité à la religion, il aurait reconnu que c'était l'effet naturel d'un système sous lequel la religion leur avait constamment été montrée avec des formes repoussées par le sens commun et odieuses à l'humanité. lout en déclarant que quelques-unes de leurs doctrines politiques étaient incompatibles avec toute espèce de loi, toute propriété et toute civilisation, il n’eût pas nié

que les sujets d'un-Louis XV n'étaient que trop exeusablès d’être pressés de : renverser et d'ignorer l’art de réédifier. Tout èn prévoyant ün affreux-conflit, une destruction vaste et profonde; ilaurait aperçu dans l’avénir un smtp SLAM pour la France ps l'humanité, or PI EE ETS

* Horace “Walpole évaite ni l'espérance ni la cit audi le plus francisé des écrivains anglais du dixhuitième siècle, il s'inquiétait peu des présages qui se

manifestaient journellement dans la littérature fran-

çaise de son temps. Tandis que les esprits ennemis de la France étudiaient avec un ravissement enthousiaste la politique anglaise et la philosophie anglaise, il étudiait, avec toute sà ferveur à lui, les commérages de la vieille cour de France. Les modes -et la chronique scandaleuse de Versailles et de Marly, modes. et chro-

-nique surannées depuis un siècle, l'occupaient beau- * coup plus qu'une: grande révolution morale qui allait

s'accomplir devant lui, 11 s’intéressait outre mesure à

tout noble fripont dont la vaste perruque et les nœuds de ruban interminablés avaient figuré à la toilette de Louis XIV, et à tonte coquette de qualité, qui avait transféré tour à tour son cortége -d’amants du.roi au Parlement, et du Parlement au roi, pendant les guerres de la Fronde. C’étaient là ces héros dont il reeueillait les moindres anecdotes et dont'ileût-payé une relique ou le portrait des prix fous. De-tous les grands. écrivains français de son temps, Montesquieu est. le seul dont il parle avec faveur. Mais de Montesquieu ilparle

‘avèé-moins d'enthousiasme que. de -ce -Crébillon fils,

écrivain aussi licencicux que le romancier Louvet, aussi

ete va que l'historien: ou Il faut qu’un: homme

FALS DORAÇE WALPDLE.

soit étrangement constitué po ur prendre iulérét aux pér, dantesques bulletins du siége des cœurs de la marquise

Don Quichotte. 11 désirait posséder un portrait. de, billon, et Liotard, le premier miniaturiste d'alors, eut commission d'immortaliser la tête de ce conteur. dibertin. L'admirateur du -Sofa et des wavait plus guère d'admiration de reste 4 hommes qui étaient alors à la tête de. Ja littérature fr caise ; il évita soigneusement de les rencontrer; ila même voulu empêcher qu'on fit attention. il ne pouvait nier que Voltaire et Rousseau ne 2 hiômmes de talent ; mais il saisissait toutes les occasions. de les déprécier. Sur d’Alembert, il s'exprimait avec: un mépris qui, lorsqu'on compare la capacité intellectüelle de ces deux hommes, ne peut .

cessivement-ridicule. D'Alembert se, plaignait.qu'on l'aecusât d'avoir écrit une boutade de Walpole. APRES Rousseau. « J'espère, dit H. Walpole, que personne ne w’attribuera les mérnane in MAN 0 ARR avait pas dé danger. # 1"# 1

-ILest impossible de-nier- cependant pr Josette. H:-Walpole n'aient un mérite réel, un mérite rare, sinon d’une très-baute portée. Sir Josué Reynolds répétait souvent que; quoique personne ne voulût pour un moment comparer Claude à Baphfl on RAA second Raphaël avant de voir un second Claude > dirons, © Su de nouveaux Burke, avant de rencontrer une autre fois cette combinaison particulière de qualités morales et

intellectuelles qui fait Ja re Mr œuvres d'Horace Walpole.: + > Il est facile de le définir nissan il n'avait pas uneimagination créative; äln” avait pas un goût pur, il n'était pas un grand logicien, Où trouver en effet un auteur dont les écrits présentent autant-d’opinions contradietoires, autant de phrases d’une extrayagante absurdité? Ce n’était pas même dans sa-corréspondance

familière qu’il avait ce style décousu ét inconséquent ; mais dans de longs livres très-travaillés, dans des livres maintes fois recopiés et destinés au publié, Citons-en un ou deux exemples, pour mieux expliquer notre idée. Dâns ses Anecdotes de la péinture, ikprétend, ce qui-est vrai, que l’art déclina à compter de Ja lutte des guerres civiles. Mais pourquoi l'art déelina-t-il? Il pouvait aisément l'expliquer par la perte du plus éclairé et du plus magnifique des protecteurs qu'aient eüs les arts en Angleterre, car tel:était Charles sans aucun doute, par les troubles du “pays, par la détresse de plusieurs membres de l'aristocratie, peut-être enfin par l’austécirconstances qui rendent

… rité du parti victorieux, toutes

pleinement raison da phénomène.-Mais eette solution est trop simple pour satisfaire l'original-H Walpole. 1l découvré une autre -eause du déclin dés arts: le matique de modèles. Il ne restait plus-rien-qui valüt la peine d’être peint. Combien serait pittoresque, s’écrietil, la figure d'un-anabaptiste ! Comme si le puritanisme avait éteint le soleil et flétri les arbres; comme si la guerre civile avait effacé l'expression du caractère et de la passion sur la face humaine ; comme si plusieurs

des hommes que peignit: Van Dyck n'avaient pas véeu

du.temps de la république d'Angleterre, avec des traits

qui, certes, n'avaient rien perdu par l'âge; commé si plusieurs des beautés dont Lely fit depuis le portrait : n'étaient pas dans toute leur fraîcheur avant la Restau-

ration ; comme si le costume et les physionomies de É -

Cromwellet de Milton étaient moins pittoresques que | ceux de ces pairs aux joues arrondies qui sortent avec une prosaïque uniformité des perruques de Kneller. Dans ses Mémoires, H. Walpole se moque du prince de Galles, devenu depuis Georges IN, qui avait envoyé an

choïx de livres à l’un des colléges d'Amérique pen la guerre de sept ans, et il prétend qu’au lieu de livres, Son Altesse Royale eût mieux fait d'envoyer des armes et de la poudre ; comme si la guerre devait suspendre toute étude et toute éducation; comme si c'était au prinee-de Galles de fournir les munitions de guerre sûr l'argent de sa cassette. Nous avons cité ces Dr on

manière, et parce qu'elles: se présentent à chaque pa de ses livres, remarques qui passeraient dans une“ versation familière où dans uné lettre écrite. à la hâte, j mais impardonnables dans des ouvrages ue ; ment composés et plusieurs fois corrigés. es - Il paraît aussi qu'Horace Walpole se séraiadkés d’une grandé pénétration pour juger les hommes ; mais nous sommes foreé de lui contester cette tion-là comme quelques autres. Nous ne conviendrons pas qu'il fût habile à discerner les nuances d’un caractère; il pratiquait un art toutefois qui, quoique facile et vulgaire, vous fait obtenir une réputation de discernement auprès de quatre-vi ‘personnes sur” cent, Ïl persiflait tout le monde; interprétait tou | jours ce. “qu'on disait et ce ——— dans le pire

de tous Pas Su ‘emprunter la phrase de lady Het EL RE ex ;

Re Là

“au des mi tu ie And never gave to.truth and virtue {hat NP 7e ME CRAN PE Po TX:

Ka cettei ironie; ilne faut bee sagesse à un homme pour se faire considérer comme-un jugé subtil par ceux dont la bonne Hpiai 7 ne vaut “ae % peine qu’on la recherche,

On dit que Kneller, ce peintre rapace rt todos pressé d’avoir terminé ses portraits, renvoyait les dames qui venaient poser dans son atelier après avoiy fait l'esquisse de leur visage, pour achever la taille et les mains d'après sa servante. Telle était la méthode d’Horace Walpole quand il faisait lui aussi un portrait politique ou littéraire ; il ne copiait d'après nature que ces traits ét ces signes particuliers que pouvait saisir la plus supérficielle observation, remplissant à la hâte le reste de la toile avec quelques coups de pinceau, et prenant pour modèle le prémier sot ou le premier fripon venu. Quelle différence entre ses croquis + et les admirables portraits de Clarendon! ::

Lescontradictions abondent dans to boquiées d'Horace Walpole ; mais si nous voulions nous former une idée d’après lui seul de ses plus illustres contemporains, lord Chatham ne serait qu’un comédien am-

4° NN regardait chacun par son mauvais côté, 94 Et jamais la vertu, jamais la vérité : Nobtenaient rien de lui par leur simple mérite. | SHAKSPEARE. :

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