‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice sur (volume 2)Chapitre 10 sur 18 · DE LA COKFOSIIIOH DE U CHAMBRE SES COMMUNES · texte numérisé non relu

DE LA COKFOSIIIOH DE U CHAMBRE SES COMMUNES

On a tant écrit sur la bizarrerie du système électoral de l'Angleterre, que je n'abuserai point de votre temps, en entrant dans beaucoup de détails à cet égard. L'attaquer par des raisonnemens généraux est une œuvre facile, où l'on n'a d'autre écueil à éviter que les lieux communs. En prendre la défense, et chercher à rattacher à des théories ingénieuses des résultats qu'aucune théorie ne pouvait prévoir et qu'aucune théorie ne saurait reproduire, c'est une entreprise qui peut paraître séduisante à de certains esprits, mais qui tient de trop près à l'amour du paradoxe. Je me bornerai donc à prendre les choses telles qu'elles sont , et à vous donner sur la composition du parlement quelques notions bien incomplètes sans doute, mais plu» pratiques que celles qui ont généralement cours parmi nous.

Les élections anglaises peuvent se ranger sous quatre classes.

i°. Les comtés;

a". Les grandes villes où le vote est populaire;

3°. Les petites villes où le droit électoral appartient à une corporation;

4?. Les bourgs clos ( close boroughs), expression plus générale que celle de bourgs pourris, ou plutôt vermoulus, qui s'applique spécialement à ceux dont les électeurs ont peu à peu disparu, et où le droit d'élire est devenu une propriété privée.

Non seulement ces différens genres d'élections ont des caractères distincts , mais chaque classe prise à part offre encore plus d'une variété.

C'est dans les élections de comté que se développent à la fois tout l'éclat de l'aristocratie et toute l'énergie politique du peuple anglais. La richesse et l'importance des candidats, le nombre et la qualité des électeurs, la publicité du vote, la lutte active des partis, la solennité du triomphe , tout concourt à donner a ces élections un caractère éminemment national. Aussi l'honneur de représenter sa province est-il le plus haut objet de l'ambition des grands propriétaires; et, quoique les membres de comté n'aient aucune prérogative dans la Chambre des Communes, quoique leur voix ne compte pas plus que celle de leurs collègues , cependant

la nature même de leur élection, et la grande masse d'intérêts qu'ils représentent, leur donnent une prépondérance naturelle et légitime. Telle ou telle question pourra bien être décidée contre leur avis ; mais une administration qui serait habituellement en lutte avec la majorité des membres de comté aurait peine à se soutenir, même à l'aide d'une assez grande . supériorité numérique des autres votes.

Les dépenses énormes qu'entraîne une élection de comté restreignent le nombre de ceux qui peuvent y aspirer (t ). Ce sont ordinairement les fils et les parens des plus riches pairs du royaume, ou des gentilshommes dont les familles ont de vieilles racines dans le comté, et sont,

(i) Les frai» le» plus considérables sont ceux qu'entraînent les voyages des électeurs non residens, que les candidats sont souvent obligés d'amener de loin et à grand' peine sur le champ Je bataille. Les antres objets de dépense sont les publications de circulaires et d'annonces dans les journaux, le» honoraires des gehs de loi, la construction ■àt* husnmgt , les bannières, les rubarrt, la niusiqtre, les festins après l'clecrion t etc. , «te. , sans parler de ces gratifications que, par euphémisme, je ne désignerai point sons on autre nom. (Voyez à cet égard plusieurs articles de la Revue d'Edimbourg , en particulier celui de juillet 181a, et l'écrit très distingué de M. Cottu , snr Y Administration de lajuitict criminelle en Angleterre. )

SUE L ANGLETERRE. IQQ

pour ainsi dire, identifiées avec Ses intérêts. L'influence de ces gentilshommes repose même peut-être sur des bases plus solides que celles de la haute aristocratie. J'en connais qui ont remporté .les victoire» les plus signalées sur des concurrens qui leur étaient supérieurs par leur rang et par leur fortune territoriale dans le comté même, mais qui ne jouissaient pas d'autant d'estime et de confiance.

Si les élections sont pour les hommes graves un des premiers devoirs et des premiers intérêts de la vie publique , elles deviennent quelquefois pour les hommes frivoles un objet de mode, comme une loge à l'Opéra ou un pari à New- Markét. Mais il est rare que Ces prétentions ne viennent pas échouer devant le bon sens des électeurs, et qu'elles aient d'autre résultat que de folles dépenses.

En général les frais d'une élection sont d'autant moins considérables que le candidat est plus populaire* et jouit de plus de considération personnelle. On voit dans ce cas maint électeur payer de sa propre bouTse les voyages et les dépenses dont il Se croirait eu droit d'être défrayé dans toute autre circonstance , et des souscriptions suppléent aux ressourcés pécuniaires du candidat que l'opinion publique favorise.

C'est ainsi que Wtlberfbrce a long-teinps repré-

sente le comté de Yorkshire ; c'est ainsi que, dans le Westmoreland, Brougham parviendra tôt ou tard à ébranler la dynastie jusqu'ici absolue des Lowther.

Les élections contestées sont nécessairement beaucoup plus dispendieuses que celles où les candidats n'ont à lutter contre aucun adversaire, et les frais s'élèvent d'autant plus baut que les concurrens sont plus redoutables. L'une des dernières élections de lord Milton, pour le Yorksbire , n'a pas coûté moins de 1 20,000 liv. sterl. Vous serez sans doute surpris d'une telle somme; mais vous ne le serez pas moins de la manière dont elle a été payée.

Le comte de Fitzwilliam , père de lord Milton , est peut-être, de tous les grands noms de l'aristocratie, celui qui brille de l'éclat le plus pur. Il n'est pas un jour de sa longue carrière qui n'ait été marqué par quelque acte de justice, de patriotisme ou de bonté; pas un où il n'ait fait de son immense fortune l'usage le plus généreux et le plus éclairé. Le ministère de lord Castlêreagh n'a peut-être jamais encouru plus de blâme en Angleterre que lorsque, bravant toute* les convenances morales , il a privé le comte de Fitzwilliam du gouvernement du comté de Yorksbire.

Mais ne nous jetons pas dans cette digression.

L'élection de lord Milton glorieusement ter-

SUR t ANGLETERRE.

minée, il fallait en payer les frais. Un mémoire de i5o,ooo liv. sterl. (trois millions) ne laissait pas que d'être considérable , même pour les plus grandes fortunes de l'Angleterre; mais la difficulté fut bientôt levée. Tandis que lordFitzwilliam s'occupait des moyens d'acquitter la dette de son fils, ses fermiers, pleins d'affection pour leur vieux, maître, comme d'attachement aux libertés publiques, dont sa famille est un des appuis héréditaires , se réunirent d'euxmêmes et s'engagèrent d'un accord unanime à payer tous les frais de l'élection. Ils ouvrirent à l'instant une souscription , et le produit en ayant dépassé la dette énorme dont ils s'étaient chargés, l'excédant fut consacré par eux à élever dans le parc de Wentworth un monument delà victoire électorale à laquelle ils avaient concouru. En retour de cette générosité patriotique, ils ne demandèrent que l'assurance qu'on ne hausserait pas leurs baux pendant un certain nombre d'années. Mais cette condition même était bien superflue avec un homme tel que lord Fitzwilliam ; car on m'a assuré que dès-lors il avait réduit volontairement d'un tiers le prix de tous ses fermages , que la baisse des grains rendait peut-être trop onéreux; et, en même temps, voulant compenser la diminution de revenu qu'il s'imposait par cet acte de générosité, il a

ouvert un nouveau canal, qui est à la fois un bienfait pour le pays et une source de richesse pour lui-même.

Qu'après de pareils traits on attaque encore la prépondérance de l'aristocratie anglaise, cela se peut; je dirai même que cela -se doit; mais qu'on ne lui fasse pas du moins l'injure d'appeler du même nom les prétentions de quelques gentillàtres ou les vanités de quelques courtisans. Sur les quarante comtés de l'Angleterre, qui envoient chacun deux chevaliers à la Chambre des Communes , il y en a aujourd'hui neuf où la députation est ministérielle , cinq où elle vote avec l'opposition , et vingt-six où les deux influences se balancent , et où la députation est partagée entre les torys et les whigs; en sorte que des quatre-vingts députés de comté, trentesix votent avec l'opposition, et quarante-quatre avec le ministère. Cette proportion est, comme vous voyez, beaucoup plus avantageuse à l'opposition que celle qui se déduirait de la généralité des élections. Faut-il attribuer ce résultat à ce que , dans la haute aristocratie , les whigs ont une supériorité marquée de fortune , d'influence et de talent ; ou devons-nous croire simplement que les élections de comté sont l'image fidèle de l'opinion dss masses? C'est ce que je n'oserais décider,

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Les douze comtés du pays de Galles sont représentés par douze députés, dont neuf votent avec le ministère et trois avec l'opposition.

Je ne vous parle pas des élections de l'Ecosse, qui sont illusoires , ni de celles de la malheureuse Irlande , que l'on peut à peine comprendre dans la sphère de la constitution anglaise.

Les élections de comté , ainsi que nous venons de le voir, appartiennent à la fois aux intérêts agricoles et à l'influence de la haute aristocratie. Le caractère républicain prédomine, au contraire, dans les élections des grandes villes; et cela pour deux raisons : d'abord , parce qu'il existe une alliance naturelle entre les idées démocratiques et les intérêts du commerce et de l'industrie ; ensuite , parce que la presque universalité de la population participe à des élections de ce genre. En effet, dans plus d'une ville, la capacité électorale n'est pas attribuée aux seuls francs-tenanciers, elle appartient encore à tout individu payant une contribution quelconque ( scot and lot) ; on peut même dire à toute personne qui n'est pas assistée par la taxe des pauvres. En un mot, c'est le peuple entier exerçant ses -droits , comme dans Rome ou dans Athènes; et, par un contraste qu'on ne peut asses remarquer, le même pays et te même temps offrent lé rapprochement unique de la démo-

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cratie des républiques anciennes, de la féodalité du moyen âge, et des lumières philosophiques de la civilisation moderne.

C'est sur la place publique, c'est au milieu des huées de la populace, que les candidats viennent conquérir les suffrages par la franche profession de leurs sentimens politiques, les capter par le charme de leur éloquence, ouïes entraîner par la verve de leurs saillies populaires. Nul n'imaginerait déroger, en se conformant à cet usage. Je ne vous parle pas de Fox, de l'homme du peuple, faisant retentir la voix de la liberté au milieu de la foule assemblée dans Westminster ; mais Burke lui-même , Burke , le champion de l'aristocratie, a prononcé peu de discours plus remarquables que celui qu'il a adressé au peuple de Bristol , réuni pour son élection.

Sir Samuel Romilly est, je crois, le seul exemple d'un candidat qui, dans une élection de Westminster, ait été dispensé de monter sur les hustings, de haranguer le peuple , et de subir les honneurs de la promenade triomphale (chairing) qui succède à l'élection. Cette exception est doublement honorable, et pour Romilly, et pour les électeurs de Londres, qui ont su ne pas attribuer ses refus à une froideur orgueilleuse, et discerner au contraire dans la calme réserve de ce grand citoyen un sentiment plus.

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énergique et plus vrai de la dignité du peuple , que dans l'empressement qu'un autre aurait pu mettre à venir chaque jour solliciter des voix et recueillir les applaudissemens de la multitude. On a souvent remarqué combien il est étrange que dans un pays tel que l'Angleterre , quelques unes des principales villes de manufactures ne soient pas représentées dans le parlement, et que , tandis qu'on voit de chétifs bourgs de quelques centaines d'habitans envoyer deux députés à la Chambre des Communes, des cités importantes, telles, que Manchester, Birmingham, Leeds , Sheffîeld , n'aient pas même le droit d'en élire un seul. C'est là en effet une absurde anomalie qui ne saurait tenir long-temps contre les réclamations unanimes des gens de bon sens.

Toutefois, telle est, en Angleterre même, la supériorité de la richesse agricole sur la richesse commerciale et manufacturière, qu'en r8i4, sous. le régime de Vincome-ïaxe , l'impôt sur les profits du négoce et de l'industrie ne s'élevait qu'à 2,800,000 liv. sterl., tandis que la taxe sur les revenus territoriaux en produisait plus de 7,700,000.

Il est donc assez légitime que les intérêts agricoles aient dans la représentation nationale la même prépondérance que dans la nation même ; et quoique la race des gentilshommes campa-

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gnards ne soit pas plus amie en Angleterre qu'ailleurs du perfectionnement des institutions et du progrès des lumières, on me saurait nier cependant qu'elle n'ait quelque droit à former la base de la Chambre des Communes. C'est elle, en taqt que représentant le statu yua, que les partisans des innovations doivent chercher à convaincre, et toute mesure qui passerait sans avoir été comprise et adoptée de la masse des propriétaires fonciers , s'aurait pas de véritables conditions de force et de durée.

SUR LAHGLFTERRE.

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