LETTRE PREMIÈRE
Vous désirez, Monsieur, que je donne suite à notre correspondance, et vous m'y encouragez en m'assurant que les premières lettres que je vous ai adressées n'ont pas été sans utilité.
En les publiant par déférence pour vos conseils, je ne laissais pas que d'être préoccupé de plus d'une inquiétude : je craignais de dire trop ou trop peu. Trop, si je m'adressais à la masse du public , qui n'a sur l'Angleterre que des notions vagues et incomplètes, trop peu si je ne parlais qu'à ceux qui, comme vous, ont étudié l'histoire, la constitution et les lois. Je craignais surtout qu'un patriotisme banal ne m'accusât d'anglomanie, et ne repoussât même les réflexions qui m'étaient inspirées par l'amour le plus sincère pour mon pays.
L'indulgence avec laquelle mes lettres ont été reçues a dû me rassurer, mais c'est bien moins en flattant ma vanité qu'en me faisant éprouver un plaisir d'un ordre plus élevé. J'ai pu me convaincre par mon expérience personnelle que le goût et le besoin de la vérité sont le caractère
(i) Voir la Note encontre.
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distinctif de notre époque, et que dans aucun pays de l'Europe ce goût n'est plus réel et plus prononcé qu'en France. On m'a rendu la justice de croire que je cherchais la vérité de bonne foi, avec cerje disposition bienveillante qui est parmi les conditions nécessaires pour avoir une impression juste des objets que l'on observe, et dès-lors la droiture de mes intentions m'a tenu lieu de mérite littéraire.
Aujourd'hui je puis donc parler au public avec une sorte de confiance, je dirais presque de familiarité ; je me sens à l'aise comme dans un entretien où sans arrière- pensées les interlocuteurs ne songent qu'à s'aider mutuellement pour arriver à une solution qui les satisfasse.
J'ai dû éprouver aussi un plaisir d'un autre genre, en voyant se réaliser l'espérance que j'avais conçue lorsque je vous adressai mes premières lettres. Ces lettres sont devenues je ne dirai pas la cause, mais l'occasion qui a déterminé à l'étude pratique de l'Angleterre des observateurs doués d'un esprit juste et ingénieux. Beaucoup de choses que j'avais en vue ont été dites mieux que je ne saurais les dire, et à plusieurs égards, je pourrais considérer ce nouveau volume comme superflu; mais s'il reste encore quelques préjugés à dissiper , quelques notions utiles à répandre , un tel but vaut toujours la
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peine d'être poursuivi, et je n'ai ni assez de talent, ni assez de prétentions, pour en chercher un autre.
Qu'il y ait des erreurs, des bévues même dans la première partie de ma correspondance, c'est ce dont je suis plus convaincu que personne ; peut-être devrais-je les corriger, mais ce serait donner à mon travail plus d'importance qu'il n'en mérite ; je n'ai point prétendu d'ailleurs à une exactitude rigoureuse, ce que j'ai tenté et ce à quoi je voudrais avoir réussi , c'est de donner sur l'ensemble des institutions, des mœurs etdes opinions de l'Angleterre, quelques notions plus pratiques que celles qui se rencontrent d'ordinaire dans les livres. Poursuivons donc la même marche puisque vous m'y encouragez , et si, dans un langage familier, il est permis d'emprunter les expressions de l'Écriture, laissons les choses qui sont derrière nous pour nous occuper de celles qui sont en avant.
Mais un embarras d'un nouveau genre m'arrête dès le début ; lorsque j'ai commencé à vous écrire, j'avais vu l'Angleterre à des époques différentes et à plusieurs reprises; l'amitié dont m'honorent quelques uns des hommes les plus marquans par leur situation sociale et leur carrière publique, m'avait permis de jouir de leur conversation et de m 'éclairer de leurs lumières.
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Je pouvais donc croire sans trop de présomption que j'avais eu pour observer l'Angleterre des avantages particuliers , et qu'en continuant à l'étudier je finirais par la connaître, par m'en former du moins une idée nette , et qui me satisferait moi-même. J'y suis retourné; j'ai désiré revoir ce pays dans le moment où une élection générale agitait les esprits et mettait en action tous les rouages de la société politique; eh bien , je dois vous l'avouer, loin que mes idées se soient éclaircies, je me sens plus incapable que jamais de concilier taut d'élémens divers, et de suivre la ligne de la vérité au milieu de contrastes si multipliés. Dois-je m'en prendre uniquement à un défaut de perspicacité, ou y a-t-il dans les faits mêmes une explication légitime du doute où flotte mon esprit, c'est ce dont vous serez juge, et en tout cas, l'aveu que je vous fais ne restera pas sans utilité s'il peut prémunir d'autres que moi contre le danger des observations superficielles et des conclusions précipitées.
A beaucoup d'égards mon admiration pour l'Angleterre est restée la même ; je ne cesse point de penser que sa civilisation est plus avancée que la nôtre } et que pendant long-temps encore nous pourrons et devrons profiter de son exemple ; mais je ne suis pas moins convaincu
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que son organisation sociale exige des réformes fondamentales , et je n'oserais affirmer que ses institutions politiques suffisent pour amener progressivement ces réformes, sans avoir des crises dangereuses à traverser.
A cet égard peut-être notre position est-elle plus favorable que la sienne; peut-être, après de longues secousses, commençons-nous à entrer dans une voie plus simple et plus droite : la comparaison de la marche des deux pays pendant les années qui viennent de s'écouler, semblerait presque l'indiquer.
En Angleterre, le gouvernement s'est peu a peu retiré de la fausse route où une politique machiavélique l'avait embarqué; il s'est recruté d'hommes de talent qui, pour la première fois, ont tenté de mettre l'administration au niveau de la science , et dont les mesures économiques, quoi qu'en aient pu dire des esprits prévenus, ont été couronnées de tout le succès qu'il était permis d'en attendre. D'où viennent donc les troubles et la misère de Manchester? d'où viennent les souffrances de la malheureuse Irlande? d'où vient , en pleine paix , avec toutes les conditions et tous les caractères extérieurs d'une prospérité sans égale, ce malaise à peine contenu par des institutions vigoureuses et par un profond sentiment religieux ?
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Tournons no* regards vers la France ; je n'ai nulle envie de faire ici de la politique, et je crois être, en tous écrivant, dans la situation d'esprit la plus impartiale; mais notre gouvernement n'aura pas droit de se plaindre, si, en jugeant . l'état du pays , on fait une abstraction complète de son influence. L'équité ne saurait aller audelà ; car s'il fallait juger de ses intentions par ses tentatives , et de son influence par ses actes , il faudrait tenir un autre langage. Prenons-le donc pour ce qu'il est réellement, pour une gêne, pour un obstacle incommode au développement moral et politique de la France, mais pour un obstacle qui n'est pas assez puissant pour étouffer les éléineos de prospérité et de raison qui germent dans le pays. Si malgré cet obstacle la prospérité s'est accrue, si la raison publique a fait des progrès , ne sera-t-il pas évident qu'il faut en chercher les causes dans la constitution même de la société, dans les mœurs et dans l'état des propriétés.
C'est mi sujet constant de méditation que le spectacle de deux pays voisins en relation continuelle de commerce et d'affaires , faisant un échange journalier de livres et d'idées , aussibien que de denrées et de marchandises, régis par des lois politiques analogues , puisque notre Charte n'est qu'une imitation imparfaite de la
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constitution anglaise, et restant néanmoins tellement divers dans leurs moeurs et dans leur tendance, qu'on peut dire, à certains égards, qu'ils sont placés aux deux extrémités de l'échelle sociale.
Ce contraste est d'autant plus frappant, qu'il ne paraît pas que la différence des caractères et des esprits suffise pour en rendre compte ; j'oserais même affirmer contre l'opinion cornmune, qu'il existe à cet égard entre la France et l'Angleterre plus d'analogie qu'on n'a coutume de le penser, et que malgré la communauté de l'origine germanique, les peuples allemands se rapprochent moins que nous des Anglais par leurs dispositions naturelles ; cette analogie se montre de plus en plus, depuis que le caractère français a cessé d'être dégradé par l'exemple d'une cour frivole et corrompue , ou comprimé par le despotisme militaire. Nous commençons à devenir sérieux , pratiques, et prompts sans étourderie; et ce sont là, à mes yeux du moins, les traits les plus saillans du caractère anglais.
Et néanmoins quelle distance immense sépare les deux peuples!
D'un côté, des institutions consacrées par le temps , et qui ont poussé de profondes racines dans les esprits; une administration de la jus-