LETTRE PREMIÈRE
PHÉCADTIONS A PRENIIRE DANS l'ÊTDDË ET l'oBSEEVATIOU
de l'Angleterre.
L'histoire et les lois constitutionnelles de l'Angleterre forment depuis long-temps l'objet de vos recherches. Vous en avez étudié l'esprit avec suite et sagacité. Aujourd'hui, Monsieur, vous désirez connaître les résultats de ces institutions que vous avez méditées, et vous voulez bien me demander compte des notions pratiques que j'ai pu recueillir dans le cours de mes voyages en Angleterre. Je suis loin de me croire capable de
Higilizedby G00gle
vous satisfaire ; mais je livre sans crainte à votre bienveillance les observations éparses qui se retracent à mon souvenir.
A toutes les époques de l'histoire , mais surtout dans le temps où nous vivons, l'intérêt qu'inspirent les nations est proportionné bien moins à leur puissance ou à l'étendue de leur territoire qu'au degré de liberté dont elles jouissent. La petite république d'Athènes occupe plus de place dans la pensée des hommes que les innombrables troupeaux de barbares soumis au sceptre des despotes de l'Asie; et si nous ob : servons l'Europe moderne, nous verrons qu'elle offre le même phénomène moral. Un article de la gazette officielle qui nous enseigne la volonté du maître , est tout ce qu'il nous importe de connaître delaRussie; L'Allemagne elle-même, mal- ■ gré les progrès qu'y ont faits la littérature et la philosophie, semble comme effacée du monde politique; mais partout où se manifeste un rayon de liberté , là se porte l'attention des penseurs et l'intérêt des hommes de bien. Cet intérêt devient plus vif encore , lorsqu'il s'agît d'un pays qui réunit à la liberté civile une haute culture intellectuelle et une grande prépondérance politique.
En nous entretenant de l'objet de vos recherches , nous n'aurons point de peine à écarter de
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stupides préjugés qu'on a ridiculement décorés du nom d'amour de la patrie. On peut être fort bon Français sans croire que l 'Angleterre soit un pays de mœurs sauvages, où les femmes se vendent an marché comme des bestiaux, et où les hommes sont abrutis par l'ivrognerie. Notre patriotisme ne me parait pasplus engagé à admettre de semblables niaiseries , que celui d'un Anglais à adopter comme article de foi que les Français sont une nation de maîtres à danser et se nourrissent de grenouilles. Mais, tout en abordant la question qui nous occupe avec un désir impartial de chercher la vérité, il nous restera encore beaucoup de difficultés à vaincre.
Parmi les auteurs qui ont écrit sur la Grande- Bretagne , les uns ont formé , au gré de leur es* prit, uu ensemble systématique de ses lois constitutionnelles; ils ont cherché à en expliquer l'origine par des conjectures historiques, ou a les enchaîner par des hypothèses plus ou moins fondées; mais ils ont négligé d'observer l'état réel des choses. C'est un tableau idéal qu'ils ont tracé ; quelques traits de la nature s'y retrouvent sans doute, mais ce n'est pas une image fidèle.
D'autres, au contraire, nous ont présenté comme des faits simples et n'ayant besoin d'aucun commentaire , les lois ou les institutions les plus curieuses, celles dont l'intelligence semblait '
exiger le plus impérieusement une explication philosophique , et dont l'action réciproque était le plus difficile à saisir. Telle est en général la marche qu'ont suivie les jurisconsultes et les puhlicis tes anglais. Le comment et \e pourquoi leur sont pour ainsi dire restés indifférons; Us ressemblent à des ingénieurs qui planteraient des jalons, sans s'enquérir de la ligne qui doit unir entre eux lés différens points que leurs observations ont déterminés. Et il est remarquable que ce soit un étranger, Montesquieu , qui ait le premier rassemblé sous un point de vue philosophique les grandes institutions fondamentales de l'Angleterre, et que l'ouvrage d'un autre étranger, Delolme, soit encore aujourd'hui l'exposé le moins incomplet de la constitution britannique.
Il est une dernière classe d'écrits sur l'état politique de la Grande-Bretagne , dont je suis loin de nier l'utilité , mais qu'on aurait grand tort de consulter sans une extrême précaution , surtout si l'on prétend tirer quelque conclusion générale des données qu'ils renferment. Je veux parler des compilations d'actes authentiques et de faits matériels.
Il y a deux manières de faire de la statistique. L'une est de tracer d'avance des cadres sur un plan uniforme, qui embrasse tout l'ensemble
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d'un pays, et de contraindre les faits à venir se ranger comme ils peuvent dans les compartimens qu'on leur a préparés. L'autre est de constater telle ou telle série de faits avec une grande précision , de les soumettre à l'investigation la plus scrupuleuse, et d'en déduire ensuite des résultats généraux par le calcul ou par le raisonnement.
La première de ces méthodes est celle qu'on suit d'ordinaire dans les gouvernemens absolus. Ces grands tableaux synoptiques qui répondent par un chiffre ou par une phrase à toutes les questions que leur adresse une curiosité superficielle, satisfont la vanité d'un roi ou d'un ministre. Tant pis pour les faits rebelles qui ne se prêtent point à entrer dans ce lit de Procuste , aucune voie n'est ouverte à leurs réclamations ; ils seraient importuns de venir déranger la symétrie d'un si beau travail.
Les pays libres, au contraire, ne sauraient être soumis à cette uniformité si commode; là, il faut que le gouvernement se plie à la variété infinie de la nature réelle. Si, d'une part, les résultats généraux sont plus difficiles à obtenir, de l'autre, il est d'une tout autre importance de bien constater les faits ; les intérêts lésés auraient trop de moyens de se plaindre, et la publicité ferait justice des erreurs.
Rien n'est comparable en exactitude et en utilité pratique aux documens que renferment les rapports des différens comités du parlement britannique; mais tirer de ces données partielles, quelque fidèles qu'elles 1 soient, des conclusions générales sur l'état du pays, c'est un travail qui exige une profonde réflexion et des connaissances très variées.
Je vais plus loin : je suppose qu'un homme doué d'un esprit juste et philosophique, ait étudié avec soin tous les documens écrits que l'on peut réunir sur l'Angleterre, et j'ose affirmer que s'il n'a pas soumis ses recherches à l'épreuve de l'expérience, s'il ne les a pas comparées avec le spectacle du pays, il est exposé à commettre les plus graves erreurs dans ses déductions , lors même qu'elles seraient conformes aux meilleurs principes du raisonnement.
Quelques exemples éclaircirontma pensée.
En Angleterre, les fortunes de l'aristocratie sont immenses, le luxe est poussé à un excès inouï chez les hommes de la classe supérieure. La propriété foncière est concentrée dans un assez petit nombre de mains ; l'étendue des fermes est fort considérable; l'exploitation des terres emploie d'énormes capitaux ; l'agriculture se fait en grand et selon des méthodes scientifiques. Des lois prohibitives ont porté le prix
SDK LANGLHTliRKE. Il
des grains à un taux exagéré. La classe des nonpropriétaires est beaucoup plus nombreuse qu'en France; près d'un dixième delà population est assisté par la taxe des pauvres.
Voilà des fai ts sans liaison et que je prends au hasard , mais dont la vérité est incontestable.
Quelles conclusions doit naturellement en tirer un homme habitué à raisonner juste, mais qui n'a pas vu l'Angleterre de ses propres yeux ? quelle idée se fera-t-il de ce pays d'après de semblables données?
Les fermes sont d'une grande étendue, se dira-t-il, l'agriculture est scientifique, elle emploie plus de machines et moins de bras que sur le continent. 11 faut donc que les champs soient vastes et couverts de récoltes uniformes; que des haies , des fossés , des barrières ne gênent point la marche de la houe , du semoir et des autresiiistrumens d'uue agriculture perfectionnée. Dès-lors on doit voir cà et là d'immenses établissemens ruraux ; mais la campagne n'est point > parsemée de ces maisons de paysan dont l'osil est réjoui dans quelques unes de nos provinces.
Cette déduction n'a rien que de logique, et cependant elle conduit au résultat le plus contraire à la réalité. Les campagnes, dans la plus grande partie de l'Angleterre, sont aussi coupées de haies que celles de la Suisse où du Bocage de
la Vendée; leurs récoltes sont variées, des groupes d'arbres les embellissent et sont respectés par la charrue, qui se détourne pour les ménager avec une sorte de vénération superstitieuse; l'aspect général de la contrée est celui d'un pays de petite culture , et rien n'offre une plus douce image d'aisance et de bonheur que le cottage d'un paysan anglais.
Un faux système de lois prohibitives , se dira encore l'homme que j'ai pris pour exemple, avait, il y a quelques années, élevé les grains à un prix exorbitant , et tenté l'agriculteur par des profits que la nature du sol ne pouvait pas lui promettre. "Quelle a dû en être la conséquence? On aura ensemencé tous les terrains capables de produire du blé , les plaines d'Angleterre doivent ressembler à celles de la Beauce ou de la Brie, et rien n'aura été laissé en friche de ce qui était susceptible de culture.
Ce raisonnement serait juste encore, et néanmoins conduirait à une erreur que dément le spectacle de l'Angleterre, puisqu'en effet, malgré le grand nombre de lois pour le partage des communaux ( enclosure àills) qui ont été adoptées depuis quelques années , aucun pays , à population égale, ne renferme encore une aussi grande étendue de terrains vagues, abandonnés à la vaine pâture.
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Si de l'aspect du pays notre logicien passe à celui des habitans, quelles seront ses conjectures? D'une part , il sait que l'aristocratie jouit de fortunes colossales , et de l'autre , qu'une population nombreuse est soutenue par la charité publique. Sans doute, se dit-il, le voyageur qui parcourt l'Angleterre est attristé du contraste d'un luxe effréné avec les horreurs de la misère ; les portes de palais somptueux-sont assaillies de mendians ; le même contraste se retrouve dans la nourriture , dans les vêtemens , dans tous les détails de l'économie domestique.
Cette supposition ne serait point déraisonnable encore , et pourtant que nous dit l'étude des faits? C'est que dans aucun pays de l'Europe il n'y a si peu de différence entre les jouissances physiques des diverses classes de la société, et que le progrès de tous les genres de manufactures tend de jour en jour à diminuer les inégalités à cet égard. Où donc est le peuple? demandaient, en arrivant à Londres, les souverains alliés, étonnés de n'apercevoir aucun signe extérieur de misère dans la foule curieuse qui se pressait sur leurs pas.
Que conclure de tout ceci? L'Angleterre aurait-elie été placée par la nature en dehors des lois du raisonnement et des relations générales de cause et d'effet? Ce qui est vrai partout ail-
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leurs cesserait-il d'être vrai par-delà le détroit? — Non sans doute; mais quand un problème est compliqué, il ne faut pas prétendre le résoudre sans en avoir soigneusement réuni toutes les données.
Nous venons de voir combien , en étudiant l'état actuel de l'Angleterre , on devait se garder de tirer précipitamment des conséquences même logiques de quelques données partielles. On ne doit pas user de moins de prudence en remontant de l'effet à la cause, ni se hâter de rendre raison de tel ou tel phénomène en le dérivant d'une source unique , et sans examiner s'il n'est pas le produit de plusieurs causes diverses , étrangères, opposées peut-être à celle qu'on lui attribue.
C'est pour avoir négligé cette précaution que tant de gens commettent de si grossières erreurs dans leurs jugemens sur l'Angleterre. L'un affirme que la supériorité commerciale et maritime de la Grande-Bretagne est due à son système colonial. Mais pourquoi l'Espagne, qui a eu si long-temps des colonies plus vastes et plus favorisées du ciel que celles de l'Angleterre, estelle restée pauvre et sans commerce? La pro- . spérité commerciale de l'Angleterre a donc d'autres sources que la possession des colonies.
Un autre attribue hardimtmt aux prohibi-
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tions la prospérité des manufactures anglaises , sans remarquer que dans la plupart des pays de l'Europe les prohibitions ont amené des résultats tout opposés, sans remarquer non plus qu'en Angleterre tous les hommes instruits, tous les manufacturiers éclairés eux-mêmes, réclament contre l'absurdité de ce système , et n'en ont surmonté les inconvéniens que par des efforts inouïs d'activité et d'intelligence, jusqu'au moment où une administration nouvelle , ouvrant les yeux sur les véritables intérêts de son pays, a commencé à démolir tout ce gothique édifice.
Un troisième vous dit sans hésiter : La véritable force de l'Angleterre, le palladium de sa liberté, c'est cette aristocratie riche, puissante, toujours prête à prendre la défense des droits du peuple contre les empiétemens de la couronne; ce sont ces fortunes héréditaires que les substitutions et les lois de primogéniture conservent dans les mêmes familles , et qui leur assurent une influence salutaire. —Je suis loin de contester les services que l'aristocratie anglaise a rendus àla liberté de son pays , mais encore vaudraitil la peine d'examiner pourquoi ces substitutions auxquelles on attribue de si heureux résultats en Angleterre , n'ont produit en Espagne ou en Italie que la dégradation des propriétés et l'a-
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brutissement des possesseurs. Et si dans la phipart des pays de l'Europe, la noblesse est devenue frivole, ignorante et servile, n'est-il pas évident qu'il faut expliquer , par des raisons particulières, pourquoi l'aristocratie anglaise s'est maintenue à la tête du mouvement social vers les lumières et la liberté?
Dans la nature inorganique , les phénomènes n'ont en général besoin d'être expliqués que par une seule cause. Cette pierre abandonnée à ellemême tombe vers ta terre; cette autre se meut sur un plan incliné avec une vitesse accélérée ; elles suivent une loi commune , celle de la pesanteur , et dans quelque lieu qu'un corps soit soumis à l'action de la même force , il lui obéira exactement de la même manière. Si nous entrons dans le monde végétal, les phénomènes deviennent plus complexes. Telle plante peut prospérer dans un pays et languir dans un: autre, quoique soumise à la même culture et exposée au même degré de chaleur : c'est qu'il faut tenir compte et de l'influence du climat, et de la nature du sol, et de la qualité des eaux qui l'arrosent, et de beaucoup d'autres circonstances accessoires. Mais si nous nous élevons jusqu'aux êtres animés, quelle foule de phénomènes variés, inexplicables s'offre à nos regards! Que d'aspects divers ne prend pas la force vitale !
SUR L ANGLETERRE. fj
quelles modifications surprenantes ne fait-elle pas subir à la matière soumise à son action ! Nierons-nous pour cela que des lois organiques ne président à l'existence des êtres vivans : non sans doute; nous reconnaîtrons seulement qu'elles sont plus difficiles à saisir, et exigent une étude plus réfléchie.
Un pays libre est dans l'ordre des sociétés humaines ce que sont les êtres animés dans l'échelle du monde physique. La où toutes les forces naturelles ont eu leur plein essor , on doit s'attendre à rencontrer non seulement des variétés infinies, mais des contrastes bizarres. C'est aussi le spectacle que nous offre l'Angleterre. On ne saurait rendre compte de l'état de ce pays par aucune de ces généralités banales qui plaisent tant aux esprits communs, ou, ce qui est la même chose , aux esprits superficiels. Toutes les questions qui s'y rapportent veulent être étudiées et approfondies en elles-mêmes ; et il n'est guère d'observation générale qui, présentée d'une manière absolue, ne pût être combattue par une observation toute contraire.
S'appuiera-t-on sur la résistance obstinée qu'oppose la chambre des pairs aux plus légitimes réclamations des catholiques, pour déclarer que l'Angleterre est intolérante; on sera injuste si l'on n'ajoute pas que, malgré cette
Oëbvhks du *°" Ane. de Staèl. m. a
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anomalie, malgré les graves inconvéniens qui résultent de la confusion de l'état civil et de l'état religieux, il n'est aucun pays en Europe où la liberté pratique du culte et de la prédication jouisse d'une pareille latitude; aucun pays où il soit loisible à chaque citoyen de bâtir des temples, de les ouvrir au public, et d'y expliquer la parole divine selon ses sentimens et ses lumières.
Dira-t-on que l'Angleterre, libre chez elle, a été machiavélique dans ses relations extérieures, qu'elle a favorisé,sanctionné l'asservissement des autres peuples, on n'aura que trop de preuves à produire à l'appui de cette assertion ; et cependant l'on sera injuste encore si l'on n'ajoute pas que, même sous l'empire de l'alien bill, l'Angleterre est toujours l'asile des malheureux que poursuit le despotisme continental, et qu'aucun peuple n'est opprimé, qu'aucune injustice ne se commet sans que des voix éloquentes s'élèvent dans le parlement britannique et prennent la défense de quiconque souffre pour la cause de la liberté.
Il me serait aisé de multiplier les exemples , mais ceux-ci peuvent suffire pour justifier ce que j'ai avancé. J'ai visité l'Angleterre à deux époques différentes: je l'ai vue pendant la lutte héroïque quelle a soutenue contre la puissance
SDR L ANGAETERBE, IO,
de Napoléon : je l'ai parcourue neuf ans plus tard, après les changemens que la paix a introduits dans son économie intérieure aussi-bien que dans ses relations politiques , et plus l'étude de ce pays a captivé mon intérêt, plus j'ai reconnu que la prétention d'expliquer des résultats si variés par un petit nombre d'axiomes généraux, serait le comble de la présomption ou de la légèreté.
RAPPROCHE 11 BUT ENT8K LA MAKCHE DE Là CIVILISATION Kl» FKAHCE ZT Eï» ANSLETEKU.
L'oit ne saurait observer l'Angleterre avec un esprit dénué de prévention , sans être forcé de reconnaître que la civilisation y est plus avancée que dans aucun pays du continent, que les lumières y sont plus répandues, la science du gouvernement mieux comprise, tous les mouvemens de la machine sociale plus rapides et plus habilement combinés. C'est uu fait qui pourrait s'établir a priori, et que l'expérience démontre pleinement Le nier serait en quelque sorte contester l'importance de toutes les institutions politiques qui font depuis des siècles l'objet des méditations du sage comme des efforts des nations. Si un pays qui a joui pendant de longues années d'une constitution libre , où le peuple a pris part à la direction des affaires et à l'administration delà justice, où il est éclairé par la liberté de la presse, où la pensée, libre d'entraves, peut suivre toutes les routes ouvertes à son essor, si un tel pays n'était pas supérieur en lumières à ceux qui ont gémi sous le despo-
SUR LÀKGLBTERRB. ai
tîsme militaire, ou végété sous le gouvernement des maîtresses et des favoris, il faudrait renoncer à étudier la politique comme une science, et prétendre que les affaires humaines sont régies par un aveugle hasard , ou attribuer aux nations ces privilèges de naissance que nous contestons avec raison aux individus. Je suis loin de nier entièrement l'influence des races ; mais il faut n'avoir pas étudié l'histoire pour mettre cette influence en balance avec celle des institutions, et il ne me paraît pas plus donné à-un peuple qu'à' un gentilhomme de tout savoir sans avoir rien appris.
Mais ces grands phénomènes d'ordre social que nous offre l'Angleterre, à quelles causes devons-nous les attribuer? Sont-ils l'effet d'une' combinaison fortuite de circonstances heureu- * ses , ou bien le résultat nécessaire de certaine» institutions ? et parmi ces institutions, lesquelles sont de nature à produire des résultats analogues, dans quelque pays qu'elles soient transportées, lesquelles, au contraire ont besoin du sol natal pour prospérer, et ne -sauraient s'adapter à la France? Ce sont là d'immenses questions que je- ne puis aborder ici. Toutefois, en parcourant par la pensée l'histoire des deux pays, je suis frappé d'un parallélisme remarquable ; je retrouve dans l'une et dans l'autre des séries
d'événemens presque semblables, et chacune des phases de l'histoire d'Angleterre précède d'un siècle, et demi la phase correspondante en France-
En i a 1 5 , les barons imposent à Jean-sans- Terre cette Grande Charte que le peuple anglais révère encore aujourd'hui comme le fondement de ses libertés. Cent quarante-un ans plus tard, les États généraux de i356, profitant de la captivité du roi Jean de France, exigent des garanties nationales pour prix des subsides qu'ils accordent à son fils.
Après la guerre des deux Roses, la haute no- ■ blesse se trouve mutilée et épuisée ; Henri VII et Henri VIII en profitent pour établir le despotisme en favorisant les progrès des communes. Cent cinquante ans plus tard ,. aprè$ les guerres de la Ligue , Richelieu obtient d'une politique semblable un succès de même nature, et bien plus étendu. .
Le siècle d'Elisabeth offre une analogie frappante avec celui de Louis XIV. Sous l'un etjl'autre règne, la grandeur du monarque , plus réelle toutefois chez Elisabeth, la. victoire au-dehors, afudedans la splendeur de la cour et l'éclat des lettres consolent les peuples de l'absence de la liberté. Un siècle et demi sépare l'époque d'Elisabeth; de celle de la plus grande puissance de Louis XIV.
Le long parlement commence en i64ola lutte
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du peuple anglais contre Charles I". Cent quarante-neuf ans après, les États généraux sont convoqués à Versailles.
Cent quarante-quatre ans séparent la mort de Charles I er de celle de Louis XVI.
Enfin la restauration de Charles II précède de cent cinquante-quatre années celle de la maison de Bourbon. Et si on lit simultanément l'histoire desdeux révolutions, que de ressembla» ces étonnantes dans la marche des événemens, dans l'ordre des idées, et jusque dans les moindres circonstances ne viennent pas frapper nos regards !
Il ne faut pas donner à un rapprochement de ce genre plus d'importance qu'il n'en mérite, et il serait surtout déraisonnable d'en conclure que l'ordre social en France soit d'un siècle et demi en arrière de l'état actuel de l'Angleterre. Notre révolution est un événement d'une tout autre importance que ne l'a été la révolution anglaise: les mœurs et les idées en ont reçu dans le monde entier une impulsion bien autrement rapide, qui a hâté tous les.genres de développemens. Ne perdons pas de vue d'ailleurs une distinction fondamentale que M. Guizot a établie avec tant de supériorité d'flspïit dans ses Essais sur l'hit-. taire ■&. France , c'est qu'en Angleterre les progrès, dft la. civilisation .ont. toujours marché de
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front avec ceux de ta liberté, et n'en ont même souvent été que la conséquence, tandis qu'en France ils les ont précédés, ou en sont restés indépendant Il s'en faut donc de beaucoup que nos voisins aient sur nous , en fait de civilisation , la même supériorité qu'ils possèdent incontestablement dans l'ordre politique.
Toutefois, qu'un sentiment d'orgueil national ne nous fasse pas illusion. Nous tomberions dans l'erreur , si nous voulions juger de l'état des deux peuples, en comparant les sommités intellectuelles. Ce rapprochement donnerait à la France un avantage apparent qui serait malheureusement démenti par l'observation de l'état réel des masses.
Je crois certain que l'on rencontre dans l'élite morale de la nation française, plus d'esprits doués de la faculté de généraliser leurs idées, de les rattacher à des principes philosophiques, et de les exprimer d'une manière brillante ou originale, soit dans les livres, soit dans la conversation. Je crois aussi qu'en descendant à l'autre extrémité de l'échelle, on trouve dans les classes dénuées d'instruction plus de vivacité naturelle, plus d'aptitude à saisir des idées neuves, plus de cet esprit instinctif que le soleil inspire aux habitans des contrées qu'il favorise. Mais ce ne sont pas quelques hommes ; d'esprit
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ou même de génie , quelques penseurs hardis , ou quelques théoriciens ingénieux qui constituent la force morale et politique d'une nation. Cette force consiste dans les lumières moyennes, dans la connaissance générale des principes et des institutions pratiques auxquelles appartient la direction des affaires humaines. Ce sont ces lumières moyennes qui font l'homme d'État, le jurisconsulte, le manufacturier, le commerçant, en un mot, tous les membres actifs d'une communauté bien organisée. Et sous ce] rapport nul pays en Europe ne soutient le parallèle de l'Angleterre. Nul peuple n'a une telle homogénéité intellectuelle , et par conséquent une telle force de cohésion , si l'on peut se servir de cette expression scientifique.
Nos géomètres sont plus profonds, nos ingénieurs plus savans; leurs mécaniciens, leurs manufacturiers surpassent les nôtres et en nombre et en habileté pratique. Dans tel de nos départemens, l'instruction primaire sera plus répandue que dans tel comté de la Grande-Bretagne : l'Alsace est certainement très supérieure en ce point aux provinces du centre et du midi de l'Angleterre (car le Westmpcejan.d'.et le midi.de l'Ecosse l'emportent sur tou.t, autre pays de. l*Eu>. rope , quelques portions de laSuisse exceptées); mais où trouverait-on, de l'autre, côté de, la
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Manche, une province entière où, comme en Bretagne, il y ait à peine, sur cinq cents individus de population , un seul enfant qui aille à l'école ? Où trouverait-on des villes populeuses, des chefs-lieux de département privés de toute ressource intellectuelle , sans un institut d'éducation, sans un cabinet de lecture , sans un magasin de librairie, à moins qu'on ne veuille dtwmer ce nom à une chétive boutique où quelques livrés de messe vont accouplés avec deux ou trois mauvais romans ? Tel est pourtant le triste état de la plupart de nos provinces , et tel est le pays où le gouvernement, loin d'appeler à son aide tous les moyens possibles de culture intellectuelle, loin d'accueillir avec reconnaissance les efforts de la philanthropie particulière, semble prendre à tâche de les décourager et de les entraver.
Bacon a dit avec cette fermeté dépensée pour' laquelle il est sans égal parmi les modernes: Axiomata infima /ton multum (ffr 1 experientia nuda discrepant ; suprema veto et generalissima rationalia sunt et abstràcta , et nU-hubént sùlidi At média suntaxlomataiilavera, et ioHda, et vitra ; in quibus ktomanee res et fortanœ sitee sanl(v)i Ces paroles, que leur grande 1 concision-
(i) Les' axiomes vulgaires ne s'élèvent gnèï'e ati-dessns
SDR L ANGLETERRE. Y]
rend difficiles à traduire , pourraient faire la devise intellectuelle de l'Angleterre. En France nous' n'avons eu que trop à'axiomata suprema et generalissima , et de là sont résultés deux graves inconvéniens : l'un , que les conceptions des penseurs ne sont pas sorties du domaine de l'abstraction ; l'autre , que les hommes doués de quelque intelligence pratique, en voyant combien peu ces spéculations étaient applicables, ont conçu une indifférence dédaigneuse pour toute espèce de théorie , et qu'en se renfermant dans le cercle des axiomata infima , ils se sont condamnés à ne jamais s'élever au-dessus de la médiocrité, qu'ils auraient évitée peut-être s'ils eussent rattaché leur expérience journalière à quelque principe dirigeant
L'histoire des deux pays paraît expliquer suffisamment les directions différentes qu'y ont reçues les esprits. En Angleterre , où le peuple a joui de temps immémorial d'institutions imparfaites sans doute, mais qui renfermaient en
du simple empirisme. Les axiomes d'une extrême généralité ne sont que des abstractions rationnelles, et n'ont rien de Solide. Mais lés principes moyens sont les seuls vrais , les seuls pratiques , les seols vivans : ce sont eta <prï régissent
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elles le germe de l'ordre et de la liberté, on a dû s'appliquer surtout à perfectionner ce qui existait, à défendre les droits acquis, et à Les assurer par des garanties réelles. Ainsi se sont formées des croyances fortes et des idées pratiques. Le jugement par jurés, la liberté de discussion , le vote de l'impôt, le droit de s'assembler, sont devenus des articles de foi politique, que tout citoyen adopte pour ainsi dire en naissant, et qui influent sur tout l'ensemble de ses idées et de sa conduite, le plus souvent sans qu'il cherche à s'en rendre compte.
Entre cent Anglais qui, dans une réunion publique, boivent à la cause pour laquelle Hampden est mort sur le champ de bataille et Sidney sur l'échafaud , il en est peu sans doute qui soient en état de définir le droit de résistance, et d'en assigner philosophiquement les limites; mais tous connaissent leurs droits et leurs devoirs, tous sont jaloux, non pas seulement de leurs prérogatives, mais de celles de chacun de leurs concitoyens, et savent quelles institutions les garantissent , et quel est le mode d'action de chacune de ces institutions.
En France , avant la révolution, les publicîstes se disputaient sur la question même de savoir s'il y avait ou non telle chose que des lois fondamentales ; mais chacun était d'accord que les
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unes étaient tombées en désuétude , et que les autres ne méritaient pas d'être conservées. Dèslors les philosophes ont dû naturellement se donnée pleine carrière dans l'utopie, tandis que les esprits frondeurs ont enveloppé dans un dénigrement plein de verve non seulement les abus qui les choquaient ajuste titre, maïs les habitudes même et les idées auxquelles il leur aurait été le plus difficile de se soustraire. Qui peut lire Voltaire sans demeurer convaincu que personne ne se trouverait moins à l'aise que lui au milieu des nouvelles formes sociales, à l'avènement desquelles ses écrits ont le plus puissamment contribué?
Telle fut la disposition d'esprit dans laquelle on aborda les États généraux. De même que les abus avaient régné sans contrôle, les principes abstraits crurent que leur temps était venu , et que la philosophie allait se donner le plaisir de reconstruire tout l'édifice social sur un nouveau plan. Les intentions étaient pures, les idées étaient vastes; on se crut en droit de regarder avec une sorte de dédain cette Angleterre, où l'on était obligé de compter les résistances pour quelque chose, de ménager les forces existantes, de transiger même avec des préjugés de plus d'un genre. A Dieu ne plaise que je conteste les bienfaits dont nous sommes
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redevables à l'Assemblée Constituante : que des hommes , pour la plupart sans expérience, aient pu en si peu de temps triompher de tant de difficultés, balayer un si grand nombre d'abus et d'injustices , restera à jamais un fait honorable et pour eux-mêmes et pour la nation du sein de laquelle ils sont sortis. Mais comme en matière d'institutions sociales, les imaginations les plus ardentes ne vont guère au-delà de ce qui existe et de ce dont chacun a l'habitude, quand il fut question de réédifier, on s'étonna de la timidité de ceux-là même qui avaient été les plus hardis à détruire et les plus ambitieux dans leurs espérances.
Aujourd'hui nous sommes un peu moins novices, les esprits ont acquis quelque chose de plus pratique, cependant il nous reste encore bien des traces d'une timidité dans l'application qui contraste avec notre orgueil dans la théorie, et avec l'exigence du public en fait d'idées neuves. S'agit-il, par exemple, de liberté de la presse,' on voit des hommes qui occupent un rang élevé dans le monde politique, nous proposer sérieusement d'interdire d'une façon péremptoire aux écrivains et aux journalistes toute espèce de mention des circonstances de la vie privée , et de condamner à une peine quiconque aurait imprimé le nom d'un citoyen étranger aux
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affaires publiques, quelles que pussent être d'ailleurs la nature , la couleur, la tendance de l'article incriminé. Certes une pareille idée n'entrerait pas dans la tête du plus simple citoyen de l'Angleterre ou de l'Amérique; son bon sens lui dirait bien vite qu'elle est impraticable , et que fût-elle même possible à réaliser, elle priverait la liberté de la presse du plus précieux, du plus moral de tous ses avantages , celui d'habituer les hommes à vivre en présence de leurs semblables, de contenir par le frein de l'opinion, de stimuler par l'éloge ou le blâme ceux que leur sentiment moral ne suffirait peut-être pas pour maintenir dans la ligne du bien ; de substituer a la délicatesse pointilleuse des salons le besoin noble et viril de produire ses actions au grand jour, et d'appeler sur sa conduite l'examen de ses concitoyens. Et cependant il s'en faut que ceux qui ont mis en avant parmi nous une semblable idée soient étrangers à la méditation de la science politique; bien loin de là, nous les comptons, l'un d'entre eux surtout, parmi les plus distingués de nos publicistes; mais aucune portée d'esprit ne supplée à- la longue habitude des mœurs d'un pays libre.
Si l'on réclamait aujourd'hui pour la France l'application du jury à toutes les causes civiles, et le droit presque illimité pour les citoyens de
s'assembler et de délibérer sur les affaires publiques, combien peu d'hommes se trouverait-il , je ne dis pas parmi les amis du pouvoir ou parmi les gens timides, mais dans les rangs les plus avancés de l'opposition , qui ne vissent avec crainte l'établissement de ces deux institutions dont l'Angleterre est en paisible jouissance , et que plusieurs esprits élevés considèrent comme des conditions indispensables d'une bonne administration de la justice et d'une véritable liberté! Cette timidité dans l'application est d'autant plus frappante, que nos écrivains et nos orateurs philosophiques s'élèvent à de plus hautes considérations , et posent les principes généraux avec plus de fermeté de raisonnement Je lisais un jour quelques unes de nos brochures politiques les plus remarquables par la force et l'étendue des idées, avec un homme, sir James Macintosh , dont le nom me dispense de dire qu'aucune région de la pensée humaine ne lui est inconnue. Quelle est votre impression? lui demandai-je. C'est remarquablement spirituel, me répondit-il ; mais dans ce pays-ci nous tenons tout cela pour accordé, we takc ail this for granted. Et en effet, ce qui est théorème pour nous est axiome pour eux; et ils emploient à agir le temps que nous donnons à enseigner ou à démontrer. C'est un immense avantage ; car les
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axiomes Mot à l'usage des misses , tandis que Ici théorèmes S» sont à la portée qoe du petit nombre -qui peut-ett suivre U démonstration. Si un marin, avant de. prendre hauteur, était obligé de remonter aux principe» de trigonométrie et de physique 1 a uc lesquels repose cette opération , et d'en donner la preuve à son équipage , au lies de se servir de formules toutes calculées , le navire courrait) grand risque de faire fausse voûte. Eh Jjien, les insttuitioias et les habitudes qui «d découlent sont les formule» de la politiqwe. Il faut sans dente comparer tes formules à la théo* ri«, pour s'assurer .qu'elles y sont conformes; mais cette comparaison une fois faite, c'est perdre da temps que do remonter siw*i cesse- au principe.
Toutefois un tel- raisonnement n'est sans réplique que dans les sciences mathéflMrtiques , dont les théories sont 'immuables comme 'les données f ut lesquelles elles reposent. Dans l'ordit-, social, au contraire, où les théories parties peut à la mobilité des idées et des intérêts hu* mains, on.est tenu en toattemps de les légitimer aux veux de la raison ainsi que les formules qui en dériveati Sans nier la supériorité pratique des Anglais, il est certain qu'ils poussent trop loin le respect de ce qui existe; et pour me servir d'un langage dont ou -a reproché FaboBà nos
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doctrinaires , les faits dont ils sont entourés se présentent à eux comme des nécessités trop insurmontables, alors même qu'il serait le plus facile de sortir d'embarras en remontant à un principe philosophique.
Depuis plus de trois ans le parlement s'est occupé de. la réforme des lois sur le mariage : l'ancienne législation était hérissée de difficultés et d'injustices; les modifications qu'on y. a introduites ont amené des complications signalées d'avance par d'érainens jurisconsultes. Les discussions à cet égard ont été vives, violentes même ; de part et d'autre on a déployé un grand savoir, une dialectique serrée; et au milieu de tout ce conflit d'opinions, l'idée si simple de faire du mariage un contrat civil , et de laisser à la conscience de chacun le choix de là sanction religieuse; cette idée véritablement morale, dont notre législation offre l'exemple, et qui n'a chez nous que des avantages, ne parait pas s'être présentée à un seul esprit, ou du moins ceux qui auraient été disposés à l'adopter n'ont pas jugé praticable de la mettre en avant.
J'ai été témoin d'un exemple plus frappant aicore de cette disposition qu'ont les Anglais à renfermer toutes les questions dans le cercle des circonstances particulières à l'Angleterre. M. Canning a fait , dans la session de 1 82a , une
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motion tendant à rouvrir l'entrée de la chambre haute aux pairs catholiques, privés de ce privilège par suite de la conspiration, réelle ou prétendue, connue sous le nom de complot papiste (popisk pîot). Cette motion, après avoir été adoptée par la chambre des commune», vint échouer dans la chambre des pairs, après un débat des plus remarquables. J'eus le bonheur d'assister à cette séance, et mes souvenirs me retracent peu de fêtes intellectuelles comparables à une discussion sur un sujet de cette importance entre des orateurs placés si haut par leur talent et par leur situation sociale. Lord Erskine, lord Holland, lord Grey, lord Grenville, lord Liverpool, le Chancelier, la plupart des chefs des diverses phalanges politiques prirent une part active à ce débat. Le but avoué de la motion était de préparer l'émancipation des catholiques, c'était sur ce terrain qu'elle était attaquée par ses adversaires , comme défendue par la minorité. Il était donc naturel, à ce qu'il semble, de supposer que les principes généraux de la tolérance joueraient un grand rôle dans une pareille discussion. Point du tout; ils ne furent pas même abordés : je dirai plus, personne n'en eut la pensée. Les intérêts spéciaux de l'Angleterre absorbaient toute l'attention des orateurs comme du public. L'on peut dire sans
doute que les argumens généraux se trouvaient usés par dix-sept années'de discussion, et que d'ailleurs la tactique de la minorité, dans cette circonstance , était de resserrer la question dans ses plus étroites limites ; mais je n'en soutiendrai pas moins qu'en thèse générale ma remarque subsiste. , " -'
Lord Holland parla avec cette vivacité de dialectique que l'héritier du nom de Fox peut seul unir à tant d'effusion de sentiment; mais dans ce discours , qui rappelait, me disait-on , les plus heureuses inspirations de son oncle , il s'attacha uniquement à prouver, avec use connaissance profonde de l'histoire de son pays , l'absurdité des témoignages qui avaient entraîné la condamnation des pairs catholiques, ou à réfuter des objections toutes spéciales. Et quelque familières que lui soient les hautes questions de morale et de philosophie, il ne songea pas un seul instant à entrer dans cette sphère.
Sous un autre rapport, je ne fus pas moins frappé du discours du chancelier. La base de son argumentation était dans le fait ce raisonnement bizarre : Si la religion protestante cesse d'être dominante en Angleterre, il faut que la religion catholique le devienne. Et à l'énergie de sort débit', à là verve de son improvisation / il était évident que sa conviction était sincère, et
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qu'u?> jurisconsulte profond» qu'un homme blanchi sous te harnais de là législation et de la politique, n'avait jamais admis sérieusement l'idée qu'on pût se passer de religion dominante': tout ce qui es* paraît ce qui doit être.
Transportez cette même discussion à la tribune française, nul doute que la liberté de conscience, les rapports de fautorité civile avec l'autorité religieuse, les principes généraux sur lestjnels repose la tolérance, n'eussent fait ta aatiêre de tous les- discours. Nul doute non plus que ,dans des circonstances favorables, l'esprit publio ne se fût passionné pour la question , au point de rendre toute résistance impossible. Jusqu'ici l'avantage est à nvkm, oui du noms tm peut le pen&er. Mais ces discours, pleins de talent peut-être , n'auraient fait qu'ode Impre*-' sion passagère. La question promptefoeni gagnée , si le torrent de L'opinion ou oetoi du pouvoir avait pris cette direction, eût été totrt aussi pTomptemeM reperdue 1 si ce même torrent eût pris unedircotian contraire? ■
En Angleterre, les vieihW croyances sont plias' difficiles ai ébranler,; les résistanoea soWt opiniâtres en fait d'idées comme* en fait d' intérêts ; «ais lorsqu'à; forcé de- lutter Fopitaïdn a- fait une conquête, t'est poûe toqjewM : elle ne se la laisse pli» enlever.
Mous avions fait, en 1819, un grand pas dans la carrière de la liberté, nous avions obtenu sur la répression des délits de la presse une loi qui, malgré de légères imperfections, avait été reconnue par les maîtres de la science, par les jurisconsultes anglais eux-mêmes , pour la plus philosophique et la meilleure qui existât jusqu'alors dans aucun pays. Mais cette loi, mal comprise du public, harcelée d'objections déraisonnables par ceux-là même qui auraient dû le mieux en apprécier les avantages, ne dut son succès qu'au talent d'un ministre et à la complaisance de la majorité. Quelques mois s'écoulèrent à peine, le pouvoir changea de mains, ou, ce qui est pis, las dépositaires du pouvoir changèrent de foi; la nouvelle législation de la presse périt sans laisser de traces ni dans la jurisprudence ni dans les moeurs , et de longues années s'écouleront peut-être avant que la France puisse espérer d'en -être remise en possession.
En Angleterre, la lutte a été longue. M. Fox dans le parlement, lord Erskine au barreau , ont livré plus d'un combat, terrassé plus d'un redoutable adversaire, avant d'obtenir pour le jury l'importante prérogative de prononcer sur la criminalité de l'écrit aussi-bien que sur le fait de la publication. Mais plus le débat s'est prolongé , plus le public y a pris intérêt , plus les;
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esprits se sont pénétrés de l'importance de la question; et lorsqu'enfin lord Erskine obtint du Boi la plus noble devise qui jamais ait orné l'écusson d'un homme d'État, Trial byjurj (jugement parjurés), le principe dont l'on proclamait ainsi le triomphe était devenu pour l'Angleterre un article de foi politique, qu'aujourd'hui les plus grands amis du pouvoir songeraient à peine à contester.