‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice sur (volume 2)Chapitre 3 sur 18 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

StTR LÀ MVI5I0N I

XiA <&vàùort de* owpriété* est ome que*tk*B d'*a« s* haute HopoEtaftee, soit qu'on l'envisage; en elle-même ou dans ses conséquences, politiques et morales, et il y a sur ce point une telle divergence entre nos idées et celles qui sont dominantes en Angleterre, que je me propose d'en faire le sujet de quelques unes des lettres que vous me permettez de vous" adresser.

J'aborde la discussion avec la satisfaction de penser que, sur ce point, nous sommes plus près de la vérité, ou du moins plus disposés que nos voisins à la chercher avec impartialité. En France, le partage égal des biens entre les enfans a passé des lois dans les mœurs, ou plutôt des mœurs dans les lois; cette égalité nous paraît si naturelle , que s'il y avait absence -de législation à cet égard, les choses n'en iraient guère autrement qu'elles ne vont aujourd'hui. Cependant, malgré cette tendance générale de l'opinion, les esprits philosophiques ne se refusent point à l'examen du système opposé; ils reconnaissent . que la propriété, -surtout la propriété

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foncière* est uta création de l'ordre social, et conçoivent que la distribution puisse en être modifiée au gré de la- communauté t pour le plus grand avantage de tous. En Angleterre, an contraire, les habitudes et les préjugé» dominent tellement, tes esprits sur ce point, qu'à un très petit nombre d^exceptuanupsèB, il» sont deremia tbmttt incapables de nùsoWner dam un ordre «Vidées aatre que celui dont' il» e-otf pris la routine. Kl. les nommes 1 même les pins éclairés s'occupent fatCM plutôt de chercher des argurneus pour défendre ce qui exâte caee eux y que d'eraminet impartialement ee^auL est désirable pdttr ht. bieti-ëtne physique et mural de t'espace b«*

«laine, ...

Mais si nous sommes, plu» libremb' préjugés anr la question en «Ue-mëdiev d »?«■ **«* dte beaucoup que noua- en soyons exerftpw sur ce qwt se passe- dhdz. no* Toiàiis; îflows ptamonu çuns m» peu au hasard les- mob> du sefcstïtûW toonsyda concentration dekt pnop«iété,<de misèredes dasees inférieures,! do tue de» paw v»t&* et y ainsi que je vmuuJtedûmsi d&tii tttotèi mes peenaièias. lettres^ nous nrtu* figerons' tatA i- propos- b'Aasgferoire rosamïiioruïi»* ufc dépèw wdilei contraste enttralaï richesse «&orMt*ntd d'un petit nombre d'êtres privilégiés, «t laosottfd irauçe dt* peuple. Bien- tfW pliet -loin «te ta

vérité.- Essayons donc d'abord de rétablir les faits. .

Les fortunes sont moins inégalement réparties en Angleterre qu'on ne le pense communément, l'aspect de la capitale en est un indice certain que confirme l'observation du pays en général. Le seul almanach des adresses de Londres, connu sous le nom de Court guide (Guide de la cour) , fournit à cet égard une donnée qui peut paraître superficielle, mais qui mérite pourtant d'être prise en considération. Cet almanach, qui renferme environ Huit mille adresses, ne contient d'autres noms que ceux des personnes qui habitent la partie occidentale dé Londres, ou ce qu'on appelle le quartier à la mode, fashionable, expression à laquelle les Anglais attachent beaucoup plus d'importance qu'on ne devrait le supposer, d'après la gravité naturelle de leur caractère et la beauté sérieuse de leurs institutions. Habiter ce quartier et voir son nom inscrit sur le Guide de la cour, est une déclaration de notabilité qui fait l'objet habituel de l'émulation de la classe moyenne, et qui représente à l'imagination des uns les plaisirs de la frivolité, aux autres les jouissances libérales de l'étude et de la conversation des hommes éclairés. Or il est généralement reconnu que la moindre fortune qui permette à?

sur l'Angleterre. #3

une famille de s'établir dans l'ouest de la ville et d'en adopter les habitudes, est un revenu de 3,ooo liv. sterling (75,000 fr.). En supposant donc que sur les huit mille noms qui figurent dans l'almanach des adresses, il n'y ait qu'une moitié de chefs de famille, voilà dans la seule ville de Londres, sans parler des capitales des deux autres royaumes , sans compter le très grand nombre de personnes riches et aisées qui vivent toute l'année en province, quatre mille fortunes, dont la moindre passerait pour de l'opulence dans la plupart des pays de l'Europe. Mais, pour peu qu'on descende au-dessous de ce taux, le nombre de ceux qui vivent dans l'aisance va ; croissant avec une extrême rapidité. La taxe sur les revenus (property tax), qui a été établie par M. Pitt en 1798, et a fini avec la guerre, a fourni sur ce point des données remarquables. Le ministre, dans son plan primitif, avait exempté du nouvel impôt toutes les personnes dont le revenu était au-dessous de aqo Hv. sterling (5,ooo fr. ); il. estimait à 10 millions sterling le produit présumé de l'impôt, mais il ^'aperçut bientôt qu'il s'était graudément- trompé-. dans son calcul, et qu'il serait nécessaire de baisser la limite inférieure. En effet, on est descendu progressivement jusqu'au minimum de 5o liv. sterling de revenu , et dès-

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km le prddui* de la taxé a dépassé *4 millions et demi t preuve certaine que la richesse est répartic entre un beaucoup plus grand nombre d'individus qu'on ne le croit généralement.

C'est surtout dam* les fortunes provenant du commerce «t de l'indiMISf ie que la division se tait remarquer. Les comptes de la taxe sur les revenus pour l'aimée i8i», offrent k cet égard des renseigneMons très curieux. OH y roi t que, dans le nombre des personnes occupées de professions Jwcrjflàvqs r il t?en trouvait alors tient vingvsept laiMe dont le revenu était eowpris entre Jes limiter de 5o et 100 lfv. sterling; vingtdeux mille de sn&k 1,000; trois mille de 1,000 à 5,eoo ;■ et six cents de 5,oôo- et au-dessus. Un let résultai est déjà- bien frappant-; mais ii fout «ttiarCfueti que le calcul est San* 1 doute au-des*- 90US de la réalité, car si. des individus, en certain nombre j ont déclaré fidèlement leur fortune, si qwelques uns même ont pu être rotes-easés à la faire passer pour plus considérable -qu'elle ne l'était en effet , la très grande majorvdé des contribua>bie3 *■ ïWi s'efforcer de réduire autafltque poswble reVshiatiow de ses revewna.- 1 ftms Apu te les propriétés foncières sont moins divisées que les capitaux ; mais il n'en est pas ntorrrt vrav qwe nous avons sur le continent des ■d'ées>trèg exagérées sur la concentration delafor-

sur i.'ajsoibtkrre. 45

tune territoriale ep Angleterre- Les fo^que j'ai pu recueillir , et Us coutfe*sii.ionR que j'ai eue* à cet ég^u-d a*ec leg boteraes les mieux informés, me portent aoèmeàcroûrf) que, depuis . quel* ques aunfas, cette concentration «a diminuant d'une ujanière sensible. Je n'ignore point qu'il y a encore telle province, de i' Angleterre qù lef parcs de quelques grands seigneurs occupent ujq espace s) immense, qu'ils donnent ou pays l'aspect des forêts iueultea de l'Amérique, et qu'à plusieurs lieues à la ronde on ne trouverait pas une seule maison qui ne fût occupée par des hommes i&peiulansde ees possesseurs çigaôtes" ques. Je n'ignore pas non plus qu'il y a quelques autres, comtés où. lei principaux propriétaires étant en même: temps: les plus riches capitalistes, ils: 1 manquent rarement d'accroltue leur domaine des terres qui sont mises en v^nte dans leur voisinage. Mais, malgré ceâ exceptions, je persista à erçire que la tendance actuelle est à la division des propriétés; et un des indices, de la vérité de ce que j'avance» c'est qu'ilest généra lenient reconnu que la manière la plus avantageuse (fe se défaire d'une terre est de la partager en un grand nombre de lots.

On ouvre rarement un journal anglais sans f voir mis. .en venté .des immeubles > surtoutdes. maisons, -dont le pris) est a la portée des forte*

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nés médiocres; et dans quelques provinces du nord, dans le Westmoreland eu particulier, Ton compte un grand nombre de paysans propriétaires, statesmen , qui tirent de leurs fonds un revenu de. 5o à aoo liv. sterl. Je remarquerai en . passant que le bien-être de ces provinces , quoiqu'elles ne soient pas les plus favorisées de la nature, l'indépendance de caractère unie à l'esprit de conservation qui en distingue les liabitans, témoignent hautement des avantages moraux attachés à une distribution peu inégale de la propriété. L'accroissement du nombre des électeurs est encore un indice de la division progressive des fortunes. Les seules provinces de Yorkshire et de Lancashire comptent environ soixante mille électeurs, et il n'y en a guère moins de quatre cent mille dans toute l'Angleterre.

Si de l'état du pays nous passons à celui de la législation, nous trouverons que les idées répandues à cet égard sur le continent ne sont pas moins erronées. On attribue généralement à des substitutions perpétuelles la durée héréditaire des grandes fortunes dans les mêmes familles. Cette assertion n'est vraie que pour l'Écosse;là, en effet , les substitutions sont à perpétuité , et l'usage eu est fort répandu; il faut toutefois se bâter d'ajouter qu'il w'y a pas , dans ce pays, un

SUR L,'A.ff0LETERRE. 47

seul homme éclairé, un seul jurisconsulte faisant autorité, qui ne gémisse de l'existence d'un si déplorable système.

. En Angleterre, les cours de justice reconnurent de bonne heure les inconvéniens sans nombre des substitutions , et se montrèrent toujours disposées à les resserrer dans des limites étroites. Ce sont même les fraudes pieuses des tribunaux qui, sanctionnées par le parlement, ont fixé l'état actuel de la législation. Aujourd'hui tes substitutions anglaises ne sont point perpétuelles, elles ne peuvent s'étendre par-delà l'époque où l'héritier encore à naître du dernier des individus vivans appelés à recueillir le majorât aura atteint sa majorité ; elles sont résiliables du commun consentement du détenteur actuel et de son héritier immédiat; les baux concédés par l'usurruitieï^sont obligatoires pendant vingt-un ans pour son successeur, et malgré ces sages restrictions, les entails (substitutions) sont encore une source féconde d'inconvénienset d'abus.

Du reste, les donations fidéicommissaires deviennent aujourd'hui beaucoup plus communes que les majorais. C'est donc moins à la loi des; substitutions qu'à celle de laprimogéniture qu'il convient d'attribuer la transmission héréditaire de la fortune à l'aîné, au préjudice de ses frères. Remarquons ici que cette loi n'a pour objet que

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la propriété foncière, et qne les biens meubles en sont exempts; or, dans un pays tel que l'Angleterre, les fonds publics, les actions de canaux ,les-capiïia us placés dans unwfoule d'entreprises de commerce et d'industrie , forment une partie très considérable des fortunes. Remarquons- aussi que cette loi ne trouve son- application qu'en cas de mort ab intestat, et qu'en Angleterre le droit de tester est illimité, eh sorte que, hors lès casdesufastitution , rien n'empêche un père de famille de distribuer sa fortune à son gré entre ses enfans , et de les déshériter même entièrement. ■ '

Ce n'est donc point enearfc la législation qui raetf obstacle à un partage moins inégal de la propriété foncière. Cet obstacle se trouve surtout dans l'état des moeurs et de l'opinion ; et de même qu'en France le changement des lois qai régissent les successions n'influerait guère aujourd'hui sur la distribution de la propriété, pour peu que la volonté du testateur ne fût pas trop contrainte; de même, en Angleterre, l'abolition de la loi de <primogénitnre ne détruirait peint, ou du moins ne détruirait que fort lentement l'opinion presque universelle , qui veut que l'aîné hérite delà fortune, et soit chargé de maintenir l'éclat de sa race. Fonder une famille, faire w* jHt afnê f ainsi que disent les Anglais ,

SDB L'ANGLETERRE. 49'

est la première pensée de celui qui s'enrichit dans une profession quelconque ; et ce qui souvent nous frapperait comme une injustice, leur semble si naturel et si nécessaire -, que les objections qu'on pourrait leur présenter arriveraient à peine jusqu'à leur esprit.

Je causais un jour avec le chef d'une ancienne maison, héritier d'une fortune immense , dont il est prêt à faire l'usage le plus noble, quand le patriotisme ou l'amitié réclament de lui des sacrifices; nous parlions de sa famille, et je lui demandais quelle était la situation de ses frères. Ils sont fort à leur aise, me répondit-il; mon père les a très -bien partagés dans son testament; il leur a laissé à chacun un capital de tant -de milliers de livres sterling. Or ce capital , qui , sur le continent, passerait en effet pour considérable, équivalait à peine au tiers d'une année des revenus de l'aîné. Et cependant cetatné, dont la générosité n'est point contestée, loin d'être choqué lui-même d'une telle disproportion, considérait la condition de ses frères comme avantageuse, et s'en félicitait avec moi. Quoique j'aie quelque habitude des mœurs et des opinions de l'Angleterre, je trouvai là quelque chose de si fort en désaccord avec nos idéeS'et nos sentimens moraux; que je ne pus m'empècher, par forme d'expérience , d'exprimer mon étontie- OEuthes du ■"■ Aog. de Staël, m. 4

5o LETTRES

ment à quelques personnes prises dans des classes et des opinions différentes. Je n'en rencontrai aucune qui le partageât Toutes trouvèrent qu'en effet tes frères cadets avaient été bien traités par Leur père* et qu'il y avait peu de familles où ils jouissent des mêmes avantages. Je dirai plus, c'est que les cadets eux-mêmes sont si intimement convaincus de l'importance du droit de primogéniture , que si on leur proposait de partager avec le chef de la famille, ils refuseraient pour la plupart sans hésiter.

Que cette façon de penser soit généralement répandue dans les rangs élevés de la société, n'est pas encore chose fort suprenante; mais ce qui l'est davantage, c'est qu'elle domine également dans les classes ouvrières et chez des hommes qui n'ont d'autre source de richesse que le travail de leurs mains. J'ai ouï conter à cet égard une anecdote qui est assez caractéristique poux que je vous demande la permission de vous l'écrire.

Un maître de forges français voyageant en Angleterre pour s'instruire des progrès qu'y a faits la fabrication du fer, descendit, il y a quelques années, au fond d'une mine de charbon située dans un des districts où les opinions rar dicales étaient le plus répandues parmi le peuple- Arrivé dans les galeries soutemàncs, il s'entre-

sun l'amoutoiire. 5i

tint avec les ouvriers de la nature et de là dorée

de leur travail, «V leur salaire* de l^r^ou*rirare, de tous les déduis de leur condition. Les. ouvrier v à leur tour, intéressés par le conversation*! un horawe <]ui montrait une conoaissen<é précise deteorsintérêteet deleniraiBaoiai, attirés d'ail* leurs par la libéralité des apm'iaoB afa}tl:matn* ftstaityhu adressèrent à leur tburauiekpaei questions sur Uétatdela cksselabcotetiseéaËnmcesj Combien d'ouvriers employez^vousir' fuit demaiw dèrent-ils.—* Quatre ou cinq cents. — ■G'e&tque^qae chose; et quel est leur salaire? Que<coute, dans la partie de U France -que vous habitez*!» nourriture -et l'entreties d'une famille?— Leur salaire est inférieur au vôtre; mais cette infériorité est plus 'que Compensée parie bai prix des objetsdeprensiwre nécessité, :-*"Voufeaviearaisiort < lui répondirent les mineurs, après avoir fait entre eux an peta Dilflul qui leur prouvait qu'en effet lacot]d«ii»iiBkS'Oarw ; iereétHhineilleureenFrarice' qu'en Angletepr* ;' mais combien de temps «a '■> vaillent**!* pat- jotfr ? -«liait hewres , terme moyen. —Pifs plus! Çt^qwé fonjt-'tts ditvefaé'lde} leur journée ?-+-Il3 duUWetit' leur héritage -et travaillehrpour leufl praprè codpte.^-JQu&ditétr 1 vous jlcur héritage ? Ils sont donc propriétaires^ ils ont un chaiiip,unetnaik>n à eux?—' Oui', sans doute; du moins la plupart -de ceux que jVm-

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ploie. A ces mots, l'étonnement se peignit sur toutes les physionomies. Et cet héritage , reprit le plus intelligent des mineurs» que devient-il à la mort du père?-* 11 se partage entre les enfans.— Quoi t également! —Oui, sans doute, ou à peu près. — . Mais une petite propriété partagée entre plusieurs enf'ans doit se réduire à rien. — Non ; car lorsqu'un d'^ux n'est pas assez riche poui"acheter la portion de sesfrères, la propriété se vend et passe entre les mains d'une personne qui peut la conserver entière et l'améliorer.

Ici finit le dialogue; mais ces deux idées d'ouvriers-propriétaires et de partage égal entre les enfans avaient si vivement frappé les mineurs anglais,, que le dimanche suivant ils en firent l'objet d'une discussion en règle dans un de ces clubs où les hommes , même de la classe pauvre , se réunissent pour lire la gazette ou pour s'entretenir de leurs intérêts communs; clubs où les formes d'une bonne délibération sont généralement, beaucoup mieux, observée* que nous ne le voyons en France dan^ les assemblées politiques d'un plus haut parage. Après un long débat , on alla aux voix ,.et la majorité prononça que tans doute il était bon que les ouvriers fussent : propriétaires ; mais que. l'héritage devait passer à l'aîné , et n'être point divisé, ... .

Voilà donc des ouvriers, des prolétaires, ra-

SDK LÎAirGLBTERRZ. 53

■dicaux par leurs opinions ou leurs passions politiques, qui se prononcent contre V égalité des partages en faveur du droit d'aînesse. 11 serait difficile de donner une preuve plus forte de l'empire universel que cet ordre d'idées exerce, en Angleterre.

DE Ll' MVlsiOH! DBS PROPRIÉTÉS DANS SES BiPPOBTS AVEC l'aSMCVLTUBZ ET U RICHESSE NATIONâ&K.

J'ai essayé de vous montrer, dans ma dernière lettre, que la transmission de la fortune à l'alné au préjudice de ses frères et sœurs était beaucoup plutôt «n Angleterre la conséquence d'une opinion générale que le résultat nécessaire de la législation. 11 nous reste à examiner si cette opinion est fondée en raison , et si les personnes qui voudraient introduire chez nous un système semblable, forment des vœux utiles et possibles à réaliser, ou si même elles se rendent bien compte de l'objet de leurs désirs.

Pour mettre un peu d'ordre dans une question si vaste qu'elle ferait à elle seule la matière de plus d'un livre , nous l'envisagerons d'abord sous le point de vue économique; nous nous occuperons ensuite de son influence morale et politique.

Une nation , comme un individu , ne saurait vivre que de son revenu, c'est-à-dire de la rente de ses terres , de l'intérêt de ses capitaux, et du salaire de son travail. Sans 1 doute , telle ou telle

SDR l'Angleterre. 55

distribution de la richesse peut améliorer la culture des terres, favoriser l'accroissement des capitaux, ou rendre le travail plus productif; mais néanmoins ces divers perfection nemens ont, dans la nature des choses , des bornes qu'il n'est pas donné à l'homme de franchir.

Quand une nation a réellement fait un progrès; quand, par son industrie, par ses ressources naturelles, par son économie-, de nouvelles richesses ont été créées, elle peut en donner la jouissance privilégiée à un certain nombre de citoyens, sans que, pour cela, le reste de la communauté se trouve appauvri.

Mais , dans un état donné de richesse , on ne peut favoriser une classe qu'aux dépens des autres ; ce qu'on donne à des privilégiés , à quelque titre que ee soit, est nécessairement prélevé sur le reste des citoyens, et une distribution différente ne rend l'ensemble de la nation ni plus riche ni plus pauvre,

Cette vérité est si triviale , qu'il paraît presque ridicule de l'énoncer, et cependant il n'en est aucune qui soit plus habituellement méconnue par la plupart de ceux qui raisonnent sur l'économie politique , je ne dis pas seulement au milieu des salons , mais dans des livres même écrits ex professa. Chacun enrichit telle ou telle clasae , assigne tel ou tel emploi aux capitaux , selon son

S6 UETTBES

opinion , son intérêt ou son caprice ; mais l'idée si simple que rien ne se fait de rien , et qu'en donnant à l'un on ôte à l'autre, ne se présente point à l'esprit de ces raisonneurs. Un pays livré à leurs spéculations serait à peu près dans la position de ce gentilhomme de Swift, qui avait une fortune de cent mille livres de rente , mais dont tous les gens prétendaient appliquer le revenu entier à la dépense dont chacun d'eux était spécialement chargé. Pour cent mille francs, disait le cocher, mon maître doit avoir une belle écurie; avec cent mille francs, disait le cuisinier, on peut tenir table ouverte ; et de la sorte le pauvre gentilhomme se trouvait ruiné.

C'est cette erreur commune qui a conduit des hommes , même très versés dans la science financière, entre autres le célèbre Hamilton des États- Unis^ considérer une dettepublique comme une richesse, parce que, disait-il , cette dette est une valeur échangeable qui attire les capitaux étrangers; sans réfléchir que dans ce cas le capital étranger ne fait que prendre la place du capital national qui a été consommé , et que l'intérêt produit par ce nouveau capital est exactement compensé par l'impôt levé sur les contribuables.

C'est par suite de la même erreur que les ennemis trop absolus du système des emprunts, ou les hommes qui ont intérêt à faire leur cour

sor l'Angleterre. 57

aux propriétaires fonciers, proposent la réduction du capital ou des intérêts de ta dette , le changement arbitraire des conditions stipulées avec les créanciers, en un mot, la banqueroute générale ou partielle comme un moyen efficace de soulager la nation de son fardeau. Ils ne songent pas que les propriétaires de fonds publics sont appauvris de toute la somme dont on gratifie le» contribuables, et que par conséquent la richesse- totale du pays reste la même, à cela près qu'un déplacement violent des fortunes porte la ruine et le désespoir dans les classes dépouillées, et qu'en suspendant d'abord , et en changeant ensuite la nature de la demande, ce déplacement dérange toutes les combinaisons industrielles et commerciales.

Enfin , c'est encore la même erreur qui sert de base à ce lieu commun que ne manquent jamais de répéter les partisans du droit de primogéniture.

L'aîné, nous disent-ils, en restant dépositaire de toute la fortune , maintient la considération de sa famille; il sert d'appui à ses sœurs, qui, bien que privées de dot, trouvent par l'éclat de son nom des mariages honorables ou avantageux, et qui en tout cas ont un asile assuré dans la maision "paternelle. De leur côté, les frères cadets n'ayant point reçu de fortune de

leur pèrç, sentent la nécessité de s'en créer une par leur propre industrie ; il» adoptent quelque profession lucrative, font de riches mariages, ou obtiennent par l'influence de leur aîné des emplois civils, militaires ou ecclésiastiques, et s'ils échouent dans leurs efforts , ils reviennent s'établir auprès du chef de la famille, et vivre d'une partie de ses revenus. De cette manière, la branche aînée conserve sa fortune et son éclat, et les branches cadettes, à> leur tour, peuvent devenir la souche de nouvelles familles riches et considérées. Si au contraire la fortune se partage entre les enfans, elle se dissipe au bout d'un petit nombre de générations, et une pauvreté générale est la conséquence forcée de cette subdivision progressive.

Je n'ai point à examiner maintenant si c'est une condition bien douce pour des cadets que de ne jouir d'aucune indépendance, que d'être obligés d'adopter tes goûts de leur aîné, de se plier à ses caprices, d'avoir à recourir à sa générosité pour toute entreprise qui exige quelques ressources pécuniaires. Je me suis promis de ne considérer ici les droits de primogéniture que comme une question d'économie politique. Suivons donc , pour nous rendre compte du raisonnement banal des partisans de ce système, la méthode des géomètres, quisuppo-

sur l'ahclwterre. 5g

sent le problème résolu -pour examiner quelles en sont les candi tiens .

Imaginons un pays où les richesses de tout genre appartiennent exclusivement à l'aîné de chaque famille. Que deviendront les cadets? Ils n'auront que deux alternatives, où de vivre dans la maison de l'aîné et de jouir de sa fortune , ou de s'enrichir en remplissant des fonctions publiques. Dans le premier cas, en admettant que ce soit une obligation stricte pour l'aîné de fournir i l'existence de ses frères, les cadets seront de fait copropriétaires du revenu, ce qui, sous le rapport pécuniaire et en laissant de côté les considérations morales, revient ait même que s'ils possédaient une portion du capital correspondante à ce revenu. Dans le second cas, celui où ils s'enrichiraient par des emplois publics, les revenus de l'État qui formeront leur salaire, seront le produit des impôts, c'est-à-dire des sacrifices des contribuables, qui , dans notre hypothèse , ne sont autres que les aînés ; les cadets deviendront donc par là propriétaires d'une portion du revenu ou du capital des aînés, suivant que les impôts seront de nature à affecter l'un ou l'autre ; et sous le rapport économique, sans entrer maintenant dans le domaine de la politique, l'état général du pays sera encore le même que si le partage

des fortunes s'était opéré dans le sein de chaque famille , au lieu de se faire indirectement par la voie des impôts.

L'on pourrait raisonner d'une manière analogue sur la question des mariages. Que l'aîné, possédant seul l'héritage de son père , fasse un mariage sans fortune, tandis que le cadet s'enrichit en épousant une femme dont la fortune égale celle de son aîné; ou que les deux frères , après un partage égal du bien de leur père, doublent leur avoir par un mariage qui leur apporte un bien égal au leur, la condition des nouveaux ménages sera exactement la même dans les deux hypothèses. Ne nous payons donc point de vaines paroles, et ne nous imaginons pas qu'une distribution particulière des fortunes dans un pays crée ipso facto de nouvelles richesses, qu'après avoir tout donné aux aînés, il existe encore une espèce de fonds commun où les cadets puissent aller puiser, sans prendre part aux biens dont jouissent leurs frères. Les droits de primogéniture influent sans 'doute beaucoup sur la richesse de telle famille ou de telle classe; mais ils n'augmentent nullement celle de l'ensemble de la nation.

Vous généralisez trop la question, va-t-on me dire ; il ne s'agit pas de la totalité des richesses d'un pays, mats seulement de la propriété

sur l'argletebhe. 6%

foncière, et vous ne nierez pas qu'une terre partagée également entre plusieurs enfans ne se subdivise bientôt en portions tellement exiguës, qu'il devient impossible de les cultiver avec quelque profit. Comment de si petits propriétaires pourraient-ils faire des défrichemens, dessécher des marais, améliorer les races de bestiaux, perfectionner les instrumcns aratoires; en un mot, appliquer à la culture des terres des capitaux sufBsans pour en tirer le parti le plus avantageux ?

Remarquons ici que la discussion change entièrement de face. On ne nous parle plus des avantages attachés à la concentration de la fortune entre les mains de l'aîné, mais de la supériorité d'une grande sur une petite exploitation agricole.

Nul. doute que l'application de capitaux considérables à la culture des terres ne soit avantageuse, et qu'elle n'augmente beaucoup ce qu'on a coutume d'appeler leur produit uet.

Mais le choix, .entre l'exploitation régulière et uniforme par grands .corps de fermes , avec le secours des forces scientifiques, et l'exploiter tion bigarrée- que L'on désigne sous. le nom de petite culture, et qui emploie plus de bras et moins de capitaux, ce choix, dis-je, est déterminé par des circonstances qui ne sont mille-

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meut du domaine de-la législation , telles que la configuration du pays, la qualité du sol, la nature du climat. Cette question est même tellement distincte de celle de la distribution des fortunes, que l'on conçoit aisément Comment la petite culture serait conciliable avec la concentration des propriétés , et la grande culture avec la division égale des biens. La Toscane et la Brie pourraient nous servir d'exemple à cet égard. Dans l'une, des terres considérables sont cultivées en petites portions par de pauvres métayers qui n'ont d'autre capital que la force de leurs bras; dans l'autre, de riches fermiers réunissent souvent en une même exploitation des héritages distincts qui, par la nature ou là position du terrain, facilitent le succès de leur entreprise agricole.

Mais s'il est avantageux , comme nous vêtions de le dire, que de grands capitaux soient appliqués à l'agriculture, deux conditions sont indispensables pour arriver à ce résultat : l'un**, que les capitaux existent; l'autre, que des entraves peu judicieuses mises à la vente des immeubles -n'empêchent pas les terres d'aller à ceux qui possèdent les capitaux» Or je crois incontestable que, dans l'état actuel de la France, rien ne saurait favoriser l'accroissement graduel de la richesse autant que cette division des

SUR l/ABGtETERRE. 63

propriétés , qut inspire à une classe nombreuse des habitudes d'ordre et d'économie. Une agriculture savante, qui appliquerait de grands capitaux à des masses de terres plus considérables , donnerait, il est vrai, plus de produits; mais que gagnerait-on aujourd'hui à introduire chez nous ce système , à Concentrer les propriétés foncières dans Un petit nombre de mains, et à les perpétuer dans les mêmes familles par des substitutions ou des droits de primogéniture? La somme du capital applicable à l'agriculture étant donnée, il faudrait, pour le éonsacrer a' l'exploitation en grand d'an certain nombre de propriétés, laisser. en friche le reste des terres , ou plutôt l'on retomberait dans ce triste état de choses dont l'Espagne , l'Italie et la France, avant la révolution, nous offraient ('exemple, et l'ou verrait de grandes terres dépérir ettfire les mains de riches oisifs, qui consumeraient en- misérables frivolités le capital qui les aurait rendues fertiles.

- C'est bien moins en augmentant la subdivision des propriétés qu'en les faisant passer en des mains plus industrieuses, que In révolution a si puissamment accru le bien-être matériel de la France. Cette subdivision est beaucoup plus ancienne que ne -se plaisent à le penser ceux qui s'«n prennent à la révolution de tous les

mécomptes de ,leur esprit ou de leurs passions. Machiavel remarquait, déjà que, bien que la France fût un pays pauvre, le peuple y était plus heureux qu'ailleurs , parce qu'il n'y avait guère de paysan ..qui ne powédât quelque petit héri- ' tage. Le partage égal des biens a existé de tout temps dans les provinces de droit écrit, et c'était avant la vente des biens nationaux qu'Arthur Young s'effrayait pour la France des conséquences de ce système. Dès-lors la subdivision a augmenté, d'immenses capitaux ont été absorbés par les guerres de la révolution; et néanmoins, qui peut comparer la France d'aujourd'hui avec la France de 1789, sans être frappé des progrès de la richesse nationale?

Je n'hésite pas à penser que toute direction factice imprimée aux capitaux par le législateur, taute entrave mise à la distribution ou à la circulation ffe la propriété, est funeste dans une hypothèse quelconque; mais s'il y. a un pays «u monde où l'introduction d'une loi de substitution soit décidément absurde , c'est sans doute la France, puisque dans l'état actuel des choses , te premier effet d'une pareille loi serait précisément de consolider cette division de la propriété que certaines gens regardent comme si fâcheuse.

Quelle est en effet la première condition nécessaire pour former de grandes propriétés, -si ce

suit l'ahgletehue. 65

n'est de pouvoir en acheter plusieurs petites pour les réunir en une seule? Quoi donc de plus contraire à ce but que de rendre inaliénables des terres aujourd'hui fort divisées?

Cette réflexion est d'une évidence si triviale, qu'il serait superflu de la démontrer, et pourtant il ne parait pas qu'elle se soit présentée à l'esprit de ceux dont le projet favori serait de couvrir la France de petits majorais bourgeois, comme si l'aristocratie se faisait à la main , et comme si elle pouvait naître d'autres élémens que du temps, des mœurs, et du libre développement des forces individuelles.

Nous avons vu plus haut qu'on se formait, sur le continent, une idée fort inexacte de la distribution des propriétés en Angleterre. Les Anglais ne se trompent pas moins sur les résultats qu'a, chez nous, le partage égal de la fortune entre les enfans. Les raisonnemens de leurs écrivains les plus distingués en économie politique, ont sur cette question quelque chose de vague et de désultoire qui contraste avec la fermeté de leurs idées sur les autres points de la science, et qui semble même indiquer qu'ils éprouvent une sorte de lutte intérieure entre les principes et les préjugés. Malthus et Mill eux-mêmes, l'un dans ses Principes d'économie politique , l'autre dans l'article Cottage sjrstem de l'Encyclopédie d'Édnn-

CEcviw do i" Ado, k Staïl. tn. 5

bourg, n'ont pas échappé à ce défaut. Ricardo n'a point traité la question dans ses écrits, mais je l'ai entendu manifester une opinion plus favorable au système de la division des propriétés, et son nom seul vaut une armée.

Les familles étant beaucoup plus nombreuses en Angleterre qu'en France, par diverses causes que j'aurai peut-être l'occasion d'examiner avec vous , les Anglais qui attaquent l'égalité des partages , se figurent pour l'ordinaire l'héritage du père divisé entre dix ou douze autres enfans, chacun de ceux-.ci se mariant et ayant à son tour dix ou douze autres enfans , dont chacun ne recueillera plus que la centième ou la cent quarante-quatrième partie du bien de son aïeul.

Les choses ne se passent pas ainsi dans le monde; et en effet, si l'accroissement de la population suivait une pareille progression , une seule famille couvrirait la terre habitable en moins de dix générations.

Quel est donc l'état réel de laFrance? Le morcellement des propriétés y va-t-U croissant d'une manière si effrayante? En aucune façon. Nous voyons au contraire que dans le voisinage des villes riches , et en général sur tous les points où les capitaux s'accumulent par le commerce ou par l'industrie, les propriétés foncières tendent à se concentrer. Il est bien vrai que dans les

SDK LAHGLETERRE. 67

provinces qui ne jouissent pas de cet avantage, comme en Bretagne, par exemple, la division des héritages est poussée beaucoup trop loin; mais dans ces provinces-là même l'intérêt de l'agriculture mettra un terme à ce morcellement. Déjà il n'est pas rare, dans diverses parties de la France , de voir une famille de paysans convenir que l'un'des frères restera propriétaire de la ferme paternelle. Les autres reçoivent de lui ou une somme d'argent, ou une partie du revenu, et lui restent attachés comme domestiques de campagne, afin de ne pas renoncer aux avantages d'une culture en grand, ou même afin de conserver la considération qui s'attache à la longue possession du même héritage. Car il est à remarquer que, dans l'état actuel des esprits, ce genre de penchant aristocratique est beaucoup plus répandu dans les classes inférieures que dans les classes moyennes.

Rien n'est plus commun encore , soit en France, soit en Suisse, que de voirie possesseur d'un fonds peu considérable devenir le fermier d'une propriété plus étendue; je dirais même qu'en grande majorité les fermiers sont propriétaires. Souvent le journalier qu'ils emploient possède à son tour une cabane qui sert d'abri à sa famille, un jardin qui nourrit ses enfans, un petit champ qu'il peut cultiver lorsqu'il est sans

occupation, et qui lui permet de soutenir d'une manière moins inégale la terrible lutte de la pauvreté laborieuse contre la richesse exigeante. De cet ensemble de choses naît un bien -être qui ne serait déjà pas à dédaigner, lors même qu'il ne serait accompagné d'aucun autre avantage, mais qui devient un des plus heureux résultats que l'ordre social puisse produire, lorsque, ainsi qu'on le voit dans la Suisse protestante, il est garanti par quelques institutions libres , et ennobli par une instruction généralement répandue.

L'objet universel de l'ambition des paysans français est de devenir possesseurs d'un petit coin de terre, ou d'accroître celui qu'ils ont reçu de leurs pères. Ce penchant date de loin, et la révolution n'a fait que le fortifier chez eux en leur offrant l'occasion facile de le satisfaire. Sans doute leur désir n'est pas toujours bien réfléchi à cet égard ; ils achètent en général les terres beaucoup plus cher qu'elles ne valent réellement, parce que le travail étant la condition nécessaire de leur existence, ils le comptent pour rien , lorsqu'ils font le calcul du produit de leur champ, en sorte que telle propriété qui, vendue en masse, serait achetée en raison de la rente, abstraction faite des intérêts du capital circulant et du salaire des ouvriers , sera achetée

sus i/anglbtkbbe. 69

en détail en raison de son produit brut. Nos paysans pourraient donc tirer un parti plus avantageux de leurs économies, soit en les plaçant dans les fonds publics ou les caisses d'épargne , soit en se faisant fermiers de la propriété d'autrui , eten employant à acheter des bestiaux et des instrumens aratoires leur petit capital, qui de la sorte leur rapporterai t un intérêt beaucoup plus élevé. Mais leur prédilection superstitieuse pour la propriété foncière s'explique aisément. Dans un pays où une suite non interrompue de banqueroutes publiques avait anéanti la confiance, où l'industrie et le commerce étaient gênés par mille entraves, où la justice était sans force , où les rapports entre le puissant et le faible , entre le riche et le pauvre étaient livrés à l'arbitraire , les hommes de la classe laborieuse ont dû s'habituer à n'ajouter foi qu'à une richesse matérielle et palpable.

En Angleterre, au contraire , où foute espèce de droit garanti par les lois est inattaquable , où la stabilité de toutes choses est poussée jusqu'à l'excès, où la morale publique, d'accord avec la science financière, a toujours fait respecter les engagemens de l'État envers ses créanciers; en Angleterre, dis-je, le possesseur d'un petit capital a pensé avec raison qu'acheter des terres n'était point l'emploi le plus profitable qu'il en

pût faire. Celui-là même que ses goûts et ses habitudes attachaient à l'agriculture, a mieux aimé devenir fermier que propriétaire, et la longue durée des baux a donné aux fermiers plu* sieurs des intérêts comme des jouissances attachées à la propriété. Et en effet, si Ton calcule les chances de la vie humaine elles circonstances de tout genre qui peuventen abréger le cours ou changer la condition des individus, on trouvera qu'une jouissance assurée pour un long terme d'années diffère bien peu de la possession absolue, et que c'est l'imagination plutôt que la raison qui les distingue.

Que l'Angleterre se soit élevée au-dessus de presque tous les autres pays de l'Europe par les progrès de son agriculture, c'est ce qui n'est pas contestable; mais je n'ai point à examiner ici quelles sont les causes diverses qui, sous l'égide toute puissante de la liberté, ont produit ce résultat. Je n'ai point à démontrer non plus qu'il n'est dû en aucune façon aux substitutions ou aux droits de primogénîture. Qu'on réfléchisse en effet qu'en Italie, en Espagne, partout ailleurs où le système des majorats a été introduit, il a amené le dépérissement des terres et l'appauvrissement de ceux-là même pour l'avantage desquels il avait été inventé , et l'on demeurera convaincu que c'est à d'autres sources

SUR LAKGLSTKRRB. ?I

qu'il faut attribuer la prospérité agricole de l'A ugleterre. Qu'un arbre plein de sève se trouve planté dans une terre féconde, on le soumettra peut-être impunément à un mauvais système de culture, sa vigueur naturelle pourra triompher des entraves mises à son accroissement ; mais on se gardera d'attribuer à Terreur de l'agronome ce qui est dû à la force de la végétation.

SUITE DE LA DIVISION SES PROPKIÉÏÉ9 ; SON INFLUENCE SDK LA POPULATION ET SUE LES MŒURS.

Notre correspondance est trop rapide pour nous permettre, je ne dis pas d'approfondir, mais d'aborder même toutes les questions qui se rattachent a la division des propriétés. Il eu est pourtant de si importantes que nous ne saurions les passer sous silence , et de ce nombre est l'influence de l'égalité des partages sur l'accroissement de la population. C'est par le principe de la population que l'économie politique entre dans le domaine de la morale et de la religion ; et c'est sous ce rapport surtout que Malthus a fait faire un si grand pas à la science; mais, plus les découvertes sont importantes dans cette question, plus les erreurs peuvent devenir funestes.

L'un des argumens le plus souvent répétés en Angleterre contre l'égalité des partages, c'est la tendance qu'on lui attribue à augmenter la population dans une progression infiniment plus rapide que l'accroissement des subsistances. « Par la division des propriétés, nous dit Arthur

SDH l'aHGLBTF.RHE. •}$

« Young , vous arrivez bientôt au point où la «terre, de quelque manière qu'on la cultive, a oe saurait nourrir un plus grand nombre* dé « bouches; et pourtant les hommes conservent « cette simplicité de mœurs qui favorise les ma- * riages précoces. Comment les conséquences « d'un pareil système ne seraient- «lies pas les « plus effroyables que l'on puisse imaginer ? En y « persévérant, on dépasserait bientôt en popu- « lation la Chine , où l'on voit de malheureuses « créatures qui ne semblent avoir été mises au « monde que pour périr de misère et d'inanio tion, se disputer avec avidité les cadavres in- « fects des chiens, des chats, des souris et les « restes impurs de tous les animaux. De petites «propriétés qui se subdivisent sont la plus a grande source de misère que l'on puisse con- « ce voir; et ce funeste système a déjà exercé « de tels ravages en France, que la loi devrait « incontestablement y interdire toute division « des terres au-dessous . d'un certain nombre ■ d'arpens. » ( Arthdb Youkg , Voyages en France, tome i", pag. 4*3, tfi40

Voilà donc, comment s'exprime un voyageur, justement célèbre par ses connaissances agronomiques; et le savant auteur de l'article Cottage System, dans l'Encyclopédie d'Edimbourg, en citant ce passage, à l'appui de ses argumens ,

74 LHTTItES

semble se l'approprier et lui donner tout le poids de son autorité. Est-il, je le demande, de plus étrange preuve de l'influence d'un préjugé dominant sur les esprits les plus éclairés? Et en effet, tant que de certaines idées ne s'emparent que des masses inertes, il n'est pas difficile aux hommes indépendant de s'y soustraire et de les combattre ; mais lorsqu'elles s'étendent à la presque universalité d'un pays, les esprits les plus justes se trouvent modifiés par leur influence; et, semblables à l'aéronaute qui entreprend de naviguer dans uo seul élément , la boussole de la vérité cesse de leur servir de guide, ils sont entraînés avec l'atmosphère qui les entoure , et n'ont plus de terme de comparaison pour juger de leur marche.

Prétendre, comme l'ont fait plusieurs voyageurs ignorans ou superficiels, que la France soit dans un état: de misère progressive , et que l'excès de sa population , comparé a ses moyens de subsistance , la menace à chaque instant des horreurs de la famine, serait un tel excès d'absurdité, qu'on n'ose pas précisément nous le soutenir en face; -mais attendez, nous dit-on; cette funeste égalité de partages n'a pas encore porté tous ses fruits, peut-être même a-t-ellc ea ce moment quelques avantages trompeurs, et ce n'est que dans l'avenir que se révélera l'abîme de' maux qu'elle vous prépare. Nous avons déjà

sur l'Angleterre. 75

eu occasion de remarquer que la division des propriétés date de beaucoup plus loin chez nous qu'on n'a coutume de le croire. Mais la-France est-elle d'ailleurs le seul pays où l'égalité des partages soit en vigueur ? La Suisse n'es t- el te pas régie depuis des siècles par une législation analogue? la division de la propriété foncière n'y est-elle pas poussée fort au-delà de ce 'dont aucune province Française nous offre l'exemple? et cependant qui peut avoir étudié, qui peut avoir parcouru seulement ce beau pays, sans y avoir reconnu les signes évidens de la prospérité et de la morale, qui est à ta fols- l'effet et la cause du bien-être des habitaos?

La terre de Coppet est située dans cette partie de la Suisse française qui après avoir été- préparée à la liberté par 1? religion protestante, par l'instruction publique, et par le régime paternel , si ce n'est éclairé , de la république bernoise , jouit maintenant avec calme et avec bonheur des bienfaits de l'indépendance. Autour de moi les terres sont tellement divisées , que le plus grand nombre des propriétés 'reste au-dessous d'un arpent Je crois néanmoins pouvoir affirmer qu'aucun point de l'Europe n'offre une pareilleimagedeprospérité. Loin 1 que la population y 'surabonde, la main-d'œuvre y est plus chère que dans aucun autre pays dùcbntlnent.

A peine la charité active des gens de bien .y trouve-t-elle de la misère à soulager; et les secours reçus avec reconnaissance, lorsqu'ils sont donnés avec affection, seraient repoussés avec fierté, s'ils étaient offerts d'une main dédaigneuse. Nulle jalousie haineuse envers ceux qui sont plus favorisés de la fortune , nul orgueil qui détourne les hommes d'aucune profession utile; point de cette disposition servilequi se dédommage de l'humilité auprès des forts, par l'arrogance envers les faibles, et partout l'indépendance et le bonheur. Sans doute l'extrême division de la propriété peut avoir une tendance fâcheuse à rendre les mariages trop précoces; mais elle est utilement combattue par ce sentiment de prévoyance, fruit de la morale, de l'instruction et du bien-être, qui dit à l'homme qu'il ne doit pas devenir Le chef d'une famille avant d'avoir acquis les moyens de pourvoir à sa subsistance, ni donner le jour à plus d'enfans qu'il n'en peut élever dans une condition égale à la sienne. Depuis quarante ans, l'accroissement de la population a été peu sensible dans la partie de la Suisse qui m'est plus particulièrement connue, et pendant le même espace de temps , les progrès les plus rapides se sont fait remarquer, soit dans La culture des .terres , soit dans le bienêtre des habitans.

SUIt LAHGÏ.ETEKHE. ■ 77

L'exemple de l'Irlande est toujours cité par les économistes anglais , à l'appui de leurs argumena contre la division de la propriété, et l'on conçoit en effet que leur esprit soit préoccupé d'un si triste spectacle. Voyez, nous disent-ils, avec quelle effrayante rapidité la subdivision des terres a accru la population outre mesure, et porté la misère à son comble. Avant 1784» l'Irlande était encore un pays de pâturages divisé en fermés d'une grande étendue. Dès-tors un système erroné de primes sur l'exportation des blés et des autres matières premières, a produit une hausse factice dans tes prix, dont la conséquence a été la mise en culture de tous les terrains qui en étaient susceptibles. Mais comme le manque de capital rendait impossible de trouver des fermiers capables d'exploiter de grands domaines, les propriétaires se sont vus obligés de les diviser d'abord, et de les subdiviser ensuite entre les enfans de leurs fermiers. D'autres, poussés par le désir d'accroître leur influence politique, en multipliant les électeurs dévoués à leur volonté, ont concédé à vie un grand nombre de petites métairies à des paysans qui ont acquis par là le droit de voter ; d'autres enfin ont adopté un système (cottier system) devenu aujourd'hui presque général en Irlande, et qui consiste à donner aux gens de campagne, au lieu de gages,

un petit espace de terrain à cultiver,' sans le» rendre toutefois propriétaires du sol. Qu'estil résulté de cet ensemble de fausses mesures? La population de l'Irlande a augmenté dans une proportion exorbitante; elle était à peine de quatre millions d'âmes en 1790; dès 1 8a 1, elle approchait de sept millions (1). Le plus humble aliment qui puisse entretenir la vie humaine, la poqune de terre, est devenu le régulateur des salaires , comme la seule limite de l'accroissement de la race agricole , et aujourd'hui la malheureuse Irlande est couverte d'un peuple sans prévoyance, sans ressources contre la moindre variation dans le cours des saisons, constamment menacé de la famine et des maladies qu'elle traîne après soi, et toujours prêt à passer d'une servile apathie à une férocité qui ne connaît plus de frein.

Je ne nie aucun de ces faits, sans avoir eu, du reste, l'occasion de les vérifier, puisque je n'ai point parcouru l'Irlande; mais je suis loin d'en tirer les conséquences que Ton prétend en induire contre l'égalité des partages. Et d'abord, une considération générale s'offre à mon esprit;

(t) En Angleterre, on compte 3 { acre» par habitant; en Irlande , seulement a \ en moyenne , et à peine nn acre dan» te» prorinces les plut populeuse».

SDR L ANGLETERRE. JQ

c'est que de même qu'en fixant ses regards sur la prospérité de l'Angleterre, il ne faut jamais perdre de vue l'influence toute-puissante de la justice et de la liberté; de même aussi lorsqu'on recherche les causes du malheur de l'Irlande, on doit mettre en première ligne, dans tous ses calculs, l'intolérance religieuse, le défaut d'instruction , le mauvais choix des magistrats, et en un mot toutes les conséquences funestes d'un régime oppresseur. D'ailleurs, et c'est ici le véritable point de la question , il n'y a pas au monde deux conditions plus distinctes , je diras presque plus opposées , que celle du pauvre métayer au service d'un grand seigneur, et celle du petit propriétaire indépendant Le sentiment de la possession , les devoirs et les jouissances qui y sont attachés, la responsabilité qu'elle impose-» développent chez l'un toutes les vertus sociales auxquelles l'autre reste à jamais étranger. Avec la propriété , naissent la prévoyance et le désir d'améliorer sa condition , et la crainte de voir déchoir celle de sa famille, et le respect pour les droits d'au trui, conséquence naturelle dec«r lui qu'on réclamé pour ses propres droits; taudis que le malheureux cultivateur irlandais, toujoars prêt à manquer du plus strict nécessaire, toujours dépendant des caprices d'un maître ou d'an xétgisseur, cherche dans les bras de sa femme la

seule jouissance qui lui soit commune avec le reste de l'humanité , se fiant, pour la subsistance de ses enf'ans, à la pitié de sou maître, jusqu'au moment ou, poussé à bout par la misère, il tirera une vengeance cruelle des injustices de la société.

C'est cette distinction essentielle qu'ont entièrement perdue de vue, ou qu'ont du moins fort négligée les économistes anglais qui ont examiné la question de savoir si la répartition de petits lots de terres aux familles indigentes serait une manière efficace d'arrêter les progrès de la taxe des pauvres. Presque tous se sont prononcés pour la négative. Je dirais hardiment: Non , s'il s'agit de petites métairies ; oui , s'il s'agit de petites propriétés. Mais cette question de la taxe des pauvres est si vaste et si importante, que nous nepouvonsla traiter ici ; et je me borne à vous demander la permission de vous en entretenir plus tard, si notre correspondance se prolonge.

Remarquez encore , avant de passer à d'autres considérations, que l'exemple de l'Irlande ne prouve quoi que ce soit en faveur de l'influence de la primogéniture sur l'étendue des exploitations territoriales. En effet , la loi des successions est à peu de chose près la même en Irlande qu'en Angleterre , et néanmoins ces deux pays sont placés aux extrémités opposées de l'échelle agri-

sur l'Angleterre. 8l

cole. Pourquoi cela, si ce n'est que dans l'un, de grands capitaux ont formé de grandes fermes, tandis que dans l'autre, le capital ayant fui devant l'oppression, on s'est vu obligé de diviser le sol en petites métairies?

Les économistes anglais, ordinairement si habiles à observer les faits et à en tirer de justes conséquences, ont pour la plupart l'esprit si faussé sur la question de la division de la propriété, et de son influence sur la population, que les vérités les plus palpables leur échappent. La population de la France était, en 1789, selon le travail de l'Assemblée Constituante, de a6,3oo,ooo âmes; elle est aujourd'hui d'environ 3o millions. Voilà le résultat que certains écrivains anglais nous représentent comme si effrayant, et ils oublient que, dans le seul intervalle de 1801 à 1821, le nombre des habitaus de l'Angleterre et du pays de Galles s'est élevé de 9,168,000 à 1 3,218,000 âmes. Ainsi la population de la France s'est accrue de 1 4 pour cent en trente-cinq ans, ce qui fait 8 pour cent en vingt ans; et pendant les mêmes viugt années l'augmentation de la population anglaise a été de 33 pour cent, c'est-à-dire quatre fois plus considérable.

Un accroissement si rapide prouve assez que la concentration de la propriété foncière n'a

OEOVISI DU 1™ AUO. DE SliÏL, III, 6

point toute l'efficacité qu'on Lui attribue pour maintenir un juste équilibre entre les subsistances et le nombre des consommateurs. J'irai même plus loin, et j'oserai affirmer que les substitutions et les droits de primogéniture tendent à multiplier le nombre des enfans dans les classes supérieures, à peu près de la même manière que la taxe des pauvres tend à l'accroissement des familles indigentes, c'est-à-dire en empêchant le père de s'occuper avec prévoyance du sort qui attend ses enfans après lui. Tel homme n'aurait, eu, sous le régime de l'égalité des partages, que le nombre d'en fans auquel il pouvait promettre les jouissances de la fortune ; sous le régime de la primogéniture, il est assuré que l'éclat de son nom sera maintenu par son fils atné, sa vanité est satisfaite. Ce sentiment si commun dans la classe riche, même en Angleterre, cesse de venir chez lui à l'appui de la prévoyance, et l'âge ou la santé de sa femme sont désormais la seule limite du nombre de ses enfans. Sans nier que la pureté des mœurs ne soit une des raisons principales qui expliquent pourquoi, dans les rangs élevés de la société, les familles sont beaucoup plus nombreuses en Angleterre qu'en France, je n'hésite pas à croire que le motif que je viens de vous signaler a sa part de ce résultat. *

SDH L' ANGLETERRE. 83

Vous méconnaissez, disent souvent les Anglais aux étrangers qui discutent arec eux la question qui nous occupe, vous méconnaissez la .puissance et la beauté de l'esprit de famille. Non , sans doute; mais il y a quelque chose de plus beau et de plus fort que l'esprit de famille , c'est l'affection de famille. L'un peut naître de l'orgueil ou de l'intérêt; l'autre a sa source dans le cœur. L'un peut être développé d'une manière factice par des institutions qui sacrifient le bonheur des individus à l'éclat de la race ; l'autre naît spontanément de la similitude des conditions, de la communauté des intérêts et des jouissances.

La seule relation de famille qui soit en Angleterre dans toute sa beauté, c'est le lien conjugal. Nulle part on ne trouve au même degré protection fidèle d'un côté, dévouaient tendre et religieux de l'autre. Nulle part on ne voit les femmes partager avec autant de courage et de simplicité les peines et les dangers de leurs maris , dans quelque carrière que le devoir tes appelle. Cette tendresse conjugale n'est sans doute pas sans influence sur l'amour réciproque des parens et des enfans ; mais c'est à cette époque de la vie surtout où te sentiment paternel se confond avec l'amour conjugal. Quand les fils entrent dans l'âge viril, quand les pères approchent de

8,'t LETTRES

la vieillesse, on ne saurait nier qu'il n'y ait de la rudesse dans leurs rapports mutuels.

Le mot même dont se sert un enfant pour adresser la parole à son père, Sir (monsieur), semble indiquer un respect obligé plutôt qu'une confiance affectueuse. Le fils aîné, assuré dès sa naissance que le titre et la fortune de son père lui appartiendront, s'habitue de bonne heure à se considérer comme un être indépendant; ce qu'il reçoit de ses parens est à ses yeux une dette plus qu'un bienfait; souvent même il se croit en droit de contrôler la conduite de son père dans l'emploi d'une fortune qu'il regarde d'avan ce comme la sienne. Le père , à son tour , suivant la disposition de son caractère, place son orgueil sur l'héritier de son nom , et néglige pour lui le sort de ses autres enfans; ou bien, au contraire, il voit un rival dans son successeur, et ne s'occupe que de lui dérober tout ce qu'il peut soustraire à l'empire du majorât.

La mort d'un père , celle d'un frère aîné dont on attend l'héritage , sont sur la scène anglaise l'objet de plaisanteries que l'on tolère, que l'on applaudit même, et qui chez nous révolteraient le public le moins délicat. Je suis loin de donner à ces remarques une injuste généralité ; mais j'ai vu des exemples de ce que j'avance, et le seul fait que de pareils sentimens puissent germer

SUR l'angleterre. 85

dans un pays aussi moral et aussi religieux que l'Angle terre, prouve un vice dans les institutions.

Espérer que les affections puissent rester entièrement étrangères aux intérêts, et qu'elles ne soient point altérées par des lois qui rendent si disproportionnée la condition des membres d'une même famille , c'est attendre dé la nature humaine plus que sa faiblesse et sa corruption ne permettent.

Quoi qu'il en soit, disait le docteur Johnson , là primogéniture a un grand avantage, c'est qu'elle ne fait qu'un sot par famille (onefool in eackfamily). Cette plaisanterie renferme deux assertions : l'une, que je crois fort contestable , est que l'absence de fortune stimule l'activité des cadets : l'autre, qui est vraie en général, mais ne s'applique point à l'Angleterre, est que la jouissance assurée d'une grande fortune éteint les facultés intellectuelles de l'aîné.

La première de ces assertions peut être fondée en tant qu'on l'applique seulement aux familles les plus opulentes, dans les premiers rangs de la société. Si l'on conçoit qu'un homme ait i5,ooo liv. sterling (36o,ooofr.) de rente, et qu'il les partage également entre cinq enfans , chacun d'eux héritera d'un revenu de 73,000 fr-, c'est-à-dire précisément du degré de fortune qui lui assurera des jouissances faciles, sans

toutefois loi permettre de rien entreprendre sur une grande échelle, d'améliorer l'agriculture, de perfectionner l' exploitation des mines* d'ouvrir des canaux utiles au commerce; en un mot, de contribuer à l'avancement de son pays, en travaillant à son propre bien-être. H devient donc probable que chacun de ces cinq enfans passera sa vie dans l'oisiveté , et que son inutile existence ne laissera pas de trace sur la terre. Si, au contraire, la totalité de la fortune avait été laissée à l'atné, les cadets, habitués, dans la maison de leur père , au spectacle des grandeurs de ce monde, et sachant en même temps qu'ils ne peuvent compter que sur leurs propres efforts pour y parvenir, commenceront de bonne heure à exercer leurs facultés avec énergie , et remonteront, par leur talent, au rang où la nais* sance a placé le chef de famille.

L'aîné, de son côté, chargé de la direction d'une immense fortune, sera obligé d'acquérir du moins quelques connaissances ; son intelligence se développera par des occupations pratiques, et au lieu de cinq êtres médiocres, vous aurez peut-être un homme utile et quatre hommes distingués. Tel est du moins le raisonnement que j'ai fréquemment entendu répéter en Angleterre. Maïs les familles qui ont 36o,ooo fr. de rente sont si peu nombreuses , et si peu im-

sur l'asglstehhe. 87

portantes dans l'ordre général de la société, qu'une législation qui ne serait bonne que poor elles ne vaudrait vraiment pas la peine de s'en occuper. Si nous descendons de ces fauteurs privilégiées» nous trouverons que, pour un fils cadet dont le manque de fortune a excité l'ambition, et qui a* fini par triompher de tous les obstacles , il en est cent qui échouent dans leurs entreprises, et passent leur vie dans l'oisiveté, faute d'un capital qui leur permette de se livrer utilement à une branche quelconque d'industrie.

Dans tous les pays du continent où le système des majorats a été introduit, la nullité intellectuelle de la noblesse est devenue proverbiale, et les grands d'Espagne me dispensent de chercher d'autres exemples de ce fait incontestable. Si la Grande-Bretagne forme une eiception à cet égard , comme à tant d'autres, gardons-nous donc, je le répète, d'attribuer ce phénomène à l'institution même qui en a gêné le développement; remontons à ses véritables causes, et ne tombons pas dans cet éternel sophisme des esprits communs ; Post hoc, ergo propter hoc ,

Je suppose qu'on vînt nous dire ; Il existe dans le monde un pays où les grandes fortunes sont eu partie substituées, et où toutes sont soumises à la loi de primogéniturc- Les fils aines

jouissent seuls des biens de leur père, à l'exclusion de leurs frères et de leurs sœurs. Ils sont traités dès leur enfance en princes héréditaires, et s'habituent dj» bonne heure à ne voir dansleurs parens que les usufruitiers d'une fortune qu'ils sont assurés de posséder un jour en entier. Dans ce pays, les nobles, c'est-à-dire selon le sens anglais de ce nom , les hommes titrés et leurs fils aînés , jouissent de nombreuses prérogatives , indépendamment de leurs privilèges constitutionnels. Ces prérogatives commencent dès le collège ; ils sont assis à une table distincte, séparée de celle des simples gentilshommes ou des bourgeois. Des jeunes gens, déjà leurs égaux ou leurs supérieurs en talent, et destinés peut-être un jour à devenir leurs supérieurs en dignité, se tiennent debout pendant qu'ils dînent, et ne commencent leur repas qu'après qu'ils ont achevé le leur. Au sortir de l'université, ils prennent, par le seul droit de leur naissance , ces degrés que d'autres n'obtiennent qu'après les examens les plus sévères. A peine devenus majeurs, leur place est marquée d'avance dans le sénat, sans autre peine que de se présenter parmi tes candidats', et de faire quelques sacrifices pécuniaires que la fortune de leur père rend peu onéreux. Pendant tout le cours de leur vie, quelle que puisse être

sur l'àhgleterre. 89

leur médiocrité, le titre qu'ils portent est entouré d'égards et' de respect; depuis le chétif plaisir de passer les premiers dans tin salon , jusqu'au privilège important d'être les gouverneurs héréditaires de leur province, jusqu'à la noble prérogative d'influer par leur vote sur les destinées de leur patrie , il n'est aucun avantage social qui ne leur soit assuré par leur rang , sans avoir à le mériter par aucun effort , sans avoir à craindre qu'il leur soit enlevé , lors même qu'ils ne le légitimeraient ni parleur talent, ni par leur caractère.

Maintenant qu'après avoir tracé a priori le tableau d'un pareil pays, on demande à des hommes de bon sens, dans quelque lieu que le sort les ait fait naître : Quel doit être le résultat d'une semblable organisation sociale? Quelle influence doit-elle avoir sur le développement moral et intellectuel des classes supérieures ? En est-il un seul qui hésitât à répondre ! La noblesse du pays dont vous me parlez ne peut manquer de tomber dans un état progressif de dégradation intellectuelle. L'ignorance et la sottise sont le produit naturel du système que vous m'avez exposé.

Aurait-il tort de tirer une telle conclusion ? Non , sans doute. Eh bien , je n'ai rien invente; le pays dont je parle est la Grande-Bretagne; et

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pourtant il suffit de par courir la liste de la chambre des lords, pour demeurer convaincu qu'aucune classe d'hommes ne surpasse ou n'égale même l'aristocratie anglaise .en lumières, en talons et en vertus. C'est que cette aristocratie , loin d'être exclusive, comme sur le continent , est toujours accessibleà quiconque devient digne d'y prendre place; c'est qu'elle n'est pas soustraite au principe fécond de la concurrence; c'est que l'opinion publique d'un peuple libre est plus puissante pour stimuler les facultés , que lesjjriviléges de naissance et de fortune ne sont habiles à tes éteindre.

Elle dit au jeune héritier d'une famille patricienne : Les usages de l'université vous donnent le privilège d'obtenir sans effort les honneurs qui sont pour d'autres le fruit d'un travail assidu ; mais l'amour de l'étude, mais l'estime de vos condisciples est au-dessus de ce privilège. Elle dit au noble parvenu à la jouissance de son rang : Les lois et les mœurs de votre pays voue accordent de grandes et faciles prérogatives; vous pouvez en jouir dans l'oisiveté; personne ne vous les contestera, personne ne viendra vous contraindre de faire quelque chose pour un ordre social qui a tant fait pour vous; mais si votre cœur est animé de pensées généreuses , j'ai de plus hautes récompenses à vous offrir;

SUa LAMOLBTERRE. Ql

venez mériter le respect des gens de bien et les applaudissemens d'un public éclairé.

Voilà le secret de la supériorité morale de l'aristocratie anglaise, et non point les majorais , non point les droits de primogéniture. Ne nous persuadons pas que les privilèges puissent, comme le satyre de la fable , souffler le froid et le chaud ; faire des bétes en Autriche ou en Espagne , et des hommes distingués en Angleterre.

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