LETTRE VII
i Et DÉ HOCHAT IK.
Je vous disais dans ma première lettre qu'on ue pouvait guère énoncer de généralité sur le compte de l'Angleterre, à laquelle il ne fût aisé d'opposer une généralité toute contraire. Cette remarque ne m'a point été dictée par l'amour du paradoxe; elle est fondamentale, et mérite quelques développemens.
L'Angleterre est le seul pays de l'Europe où tous les élémens de la civilisation moderne se soient développés librement , le seul où ils aient eu leur plein essor. Tandis que d'autres nations ont été soumises à des formes factices , qu'elles ont reçu l'empreinte d'une législation étrangère, ou qu'elles ont été gênées dans leur croissance par des régleraens composés à plaisir dans le conseil d'un roi, ou dans le cabinet d'un ministre, l'Angleterre seule s'est faite elle-même ce qu'elle est; seule aussi, tout en s' enrichissant des conquêtes progressives de la raison humaine , elle n'a rien sacrifié de l'héritage des siècles passés. Hardiesse à entreprendre, ténacité à conserver; tels ont été les caractères de la nation,
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dès le temps où les barons s'écriaient d'un commun accord : Nolumus leges Angliœ mutari :
tels sont encore les caractères qui la distinguent. De là vient l'attrait particulier qu'offrent l'étude et le spectacle de l'Angleterre. C'est le pays des contrastes; c'est une tragédie de Shakespeare, c'est tin roman de Walter Scott : tout s'y trouve réuni, et tout y est plein de vie et d'originalité.
Sans doute les élémens divers qui se trouvent là rassemblés en si grande abondance, auraient souvent besoin d'être soumis à un ordre plus systématique; il y a des broussailles à élaguer, des routes droites à tracer-, mais là où la végétation est riche et vigoureuse, le travail du jardinier est facile. Chaque jour corrige quelque abus : la publicité dans le monde social, comme le soleil dans la nature physique, répare les fautes des hommes et féconde leurs travaux. De jour en jour on voit l'ordre général naître spontanément de l'emploi bien dirigé des forces individuelles. Mais cet ordre .n'est point la froide symétrie à laquelle on peut soumettre la matière inerte , c'est l'ordre vivant de la nature : mille forces diverses se combattent ou se font équilibre, et varient à nos yeux le spectacle de l'univers, sans troubler l'harmonieuse beauté de l'ensemble.
Que notre organisation politique offre un ableau différent ! Sur le papier rien de plus mé-
thodique. Le terrain est bien nivelé , la symétrie est admirable, les plates-bandes d'un jardin hollandais ne sont pas mieux alignées; nous pouvons rendre compte de tout par tenant et aboutissant. S'agit-il d'administration, le maire s'adresse au sous -préfet, celui-ci au préfet, le préfet ail ministre , dont l'arrêté sur grand papier , avec force chiffres et tableaux, redescend par la même filière jusqu'aux administrés, terme technique par lequel on désigne le peuple français. S'agit-il de justice , la hiérarchie n'est pas moins bien réglée ; nous avons trois cent soixante tribunaux de première instance, puis vingt-six cours royales, puis une cour de cassation. Nous avons des juges, puis des conseillers, puis des présidens, et des procureurs du Bol, et des procureurs généraux ; chacun a. ses attributions, son costume et son traitement Bien n'est plus commode à apprendre par cœur. Ce n'est pas tout; nous avons une charte en soixante-seize articles., L'article 1" nous proclame égaux devant la loi; l'article 4 dit que notre liberté individuelle est garantie ; l'article 8 assure que nous avons le droit de publier nos opinions ; suivant l'article i3, les ministres sont responsables; l'article 35 nous donne une chambre élective; l'article 65 maintient le jugement par jurés. Veuton d'autres libertés, on n'a qu'à chercher quel-
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qu'autre article à son numéro. On aurait mauvaise grâce de n'être pas satisfait de droits si
clairement enregistrés.
Maintenant qu'un curieux vienne nous dire :
Sans doute vous avez là des institutions précieuses et une belle méthode de gouvernement. Mais si au milieu de votre arrangement systématique, les fonctionnaires publics s'érigeaient en une aristocratie oppressive , si un maire se permettait des actes arbitraires envers ses administrés, comme vous les appelez; si ces actes étaient confirmés par le préfet, sanctionnés par l'autorité supérieure; si le gouvernement rendait les élections illusoires par la force ou par l'intrigue; si un ministre, ambitieux pour son compte ou pour le compte du parti auquel il serait asservi, renversait même vos institutions fondamentales; -si la liberté de. la tribune, si la publicité des débats judiciaires étaient attaquées, quels seraient, je vous prie, vos moyens de résistance? Possédez -vous quelques garanties réelles? et si ces garanties existent, avez-vous l'activité, l'énergie , la jalouse vigilance par qui seules on peut conserver des droits acquis et en obtenir de nouveaux?
Qu'aurions-nous, hélas! à répondre? et ne serions - nous pas forcés de convenir que, dans notre organisation politique, tout manque de OEuvhxs nu i« Àue. de Staïj,. m. 8
vie et de réalité, et que l'ordre méthodique et uniforme qui règne a l'extérieur de nos institutions et de nos mœurs cache au fond le plus grand des désordres sociaux, l'absence totale de moyens de résistance, et l'absence plus pernicieuse encore du sentiment de nos droite et de nos devoirs de citoyen.
J'aurai plusieurs, fois , dans le cours de notre correspondance, l'occasion de tous faire remarquer les divers genres de contrastes qu'offre l'Angleterre; mais je ne voudrais pas m'écarter maintenant du sujet auquel nous nous trouvons naturellement conduits par mes dernières lettres.
L'Angleterre est un pays éminemment aristocratique ; elle l'est par ses institutions, par ses opinions, par ses mœurs. Elle l'est plus qu'aucun pays de l'Europe , plus que la marche générale du siècle ne semblerait le rendre possible ; plus enfin, je n'hésite pas a le dire, que son bonheur et ses véritables intérêts ne le rendent désirable. Cette observation est surtout frappante pour nous , qui, à la liberté près , avons tontes les habitudes de la démocratie, et qui, suivant notre situation eu notre caractère, considérons les supériorités 1 sociales avec une parfaite indifférence ou aveb une humew chagrine et jalouse.
Division inégale ées propriétés, primogéni-
sdr l'ahgleterbe. Il5
ture , substitutions , pairie héréditaire, influence électorale» distinction des rangs, prérogatives honorifiques, corporations privilégiées, partout se trouve l'élément aristocratique. Mais règnet-il seul ? Non , sans doute. S'il est vrai de dire que l'aristocratie a de plus profondes racines en Angleterre que dans aucun pays du continent , il ne l'est pas moins d'affirmer que nulle part en Europe la démocratie n'est aussi réelle et aussi active.
Je ne parle pas même des élections populaires, des assemblées de comtés, des réunions publiques de tout genre, où les premiers personnages de l'État sont obligés de venir recevoir l'éloge ou le blâme de la multitude. Mais considérons seulement l'organisation communale de l'Angleterre. Quoi de plus républicain de ce côté-ci de l'Atlantique? Quel est lé pays en Europ* où l'universalité des citoyens dirige par elle-même la plupart de ses affaires ecclésiastiques, administratives et financières, où elle nomme les officiers de police, les percepteurs, les administrations des pauvres* les inspecteurs de la voierie? Et n'allea pas croire qu< ce soient là de vaines formalités que l'on remplit sans intérêt, ou des obligations onéreuses dont on s'acquitte avec' répugnance. Son, ce sont des droits appréciés et exercés journellement
par les moindres citoyens de l'Angleterre. Chaque commune est uir petit État démocratique; il y a telle paroisse de Londres, et d'autres villes de l'Angleterre, où la lutte animée des partis et des intérêts locaux rappelle pour ainsi dire les républiques italiennes du moyen âge. Elles ont, . comme Florence, leurs fuoruciti, qui, chassés du pouvoir par un parti contraire , parviennent , après de longs efforts, à reprendre la prépondérance, et à reconquérir la confiance de leurs concitoyens. L'élection d'un magistrat, l'adoption de telle ou telle mesure d'intérêt local met en mouvement les esprits, soulève les passions: on se réunit, on parle, on écrit, on plaide; rien ne coûte pour assurer le triomphe de son opinion ou de son parti. Mais sous la main toutepuissante de la justice, l'ordre public n'a rien à craindre de cette effervescence qui fait pénétrer la vie jusque dans les dernières ramifications de l'ordre social. Le mot de patrie cesse d'être une vaine abstraction ;il représente à chaque citoyen non plus une idée vague ou une gloriole nationale, mais l'image vivante des sentimens et des intérêts de toute sa vie.
Ce rapprochement de l'aristocratie et de la démocratie qui nous frappe dans les institutions politiques dé l'Angleterre , n'est pas moins remarquable dans ses usages et dans ses moeurs.
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La régularité avec laquelle sont fixées toutes les préséances, depuis le Roi jusqu'au laboureur, nous parait pédantesque, et non point sans raison; toutefois, considérée de plus près, on lui trouve l'avantage de tranquilliser les amourspropres en faisant pénétrer le droit jusque dans l'empire de la vanité. Dans les pays où les distinctions sociales sont arbitraires, c'est porter un jugement individuel que de donner a un homme la première place dans un salon, la droite ou la gauche dans un repas ; c'est lui dire : J'ai plus de considération pour vous que pour votre voisin. En Angleterre, c'est purement reconnaître un fait établi. Un marquis de vingt ans a la préséance sur M. Pitt , premier ministre ; le moindre baronnet , chasseur de renards, passe devant M. Wilberforce, sans qu'il entre jamais dans l'esprit de personne de s'enorgueillir ou de s'offenser d'un usage fixé par la loi- Dans ce pays où tous les élémens bons et mauvais de l'ordre social se trouvent réunis en plus grande abondance que partout ailleurs, l'orgueil nobiliaire sans doute trouve aussi sa place. Ce ne sont pas seulement les prérogatives constitutionnelles que l'on recherche; les charges de cour, les armoiries, les écussons, les devises , tout le vieux cortège de la féodalité est conservé avec une importance quelquefois ridi-
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cule. On trouve des familles qui, fieras de leu# ancienneté et de leurs alliances, n'échangeraient pas laqualitéde simple gentilhomme (comneoner) contre des titres héréditaires , et qui croiraient presque déroger en acceptant la pairie. Il y a même un comté , celui de Chester, où les gentilshommes de la province se croient le droit de traiter en parvenus jusqu'à des lords , pour peu que leur origine soit plus récente que la leur. Mais ces petites anomalies, ces préjugés locaux, ou cet orgueil de famille attirent peu l'attention du public , dont les regards et l'ambition se dirigent avant tout vers les distinctions honorifiques intimement liées à des fonctions utiles, , ou à des garanties constitutionnelles; et les taches de la vanité de famille- ou de coterie se perdent dans l'éclat de la dignité d'homme et do citoyen. J'irai plus loin , et je ne serai démenti par aucune des personnes qui connaissent l'esprit de l'Angleterre. A côté de ce penchant marqué pour les distinctions de rang, il y a sur quelques pointa une plus grande absence de préjugés aristocratiques, une manière plus simple et plus Traie de considérer les différentes conditions sociales , que dans notre France même , quelque tamisée qu'elle ait été par la révolution. Qu'un artisan gagne une fortune indépendante par son industrie, qu'il s'établisse dans, la propriété qu'il
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a auqtaae du irait de aes épargnes , qu'il y vive «h honnête hemme, et moratre quelque zèle et quelque intelligence peur les intérêts publics , bientôt jl se-wot considéré comme un gentleman, il est porté -sur la liste des juges de paix , 3 se réunit aux quarter sessions avec les personnages les plus considérables de son comté , il «utre en relation avec eux , il est admis à leur table , et reçoit avec simplicité des politesses qu'aucun ton de pBo t ec tinm ne rend humiËantee. J'en connais maint exemple. '»
Mais, me dtrez-vous, les personnes dont vous me parlez ont quitté leur profession ; en seraitil ide marne si elles continuaient à l'exercer ? Auenn préjugé ne les repousserait-il ? aucun préjugé ne détournerait-il le fils d'une ancienne famille de gentilshommes d'adopter telle ou telle occupation lucrative? Je vous dirai non, sans hésiter, et je pourrais -vous le prouver par plus d'un fait. Les fils cadets de lords entrent journetleraent dans le commerce, sans que l'idée de dénogeauce se présente même à leur esprit. Le frère d'un homme qui serait distingué par sa naissance, s'il ne l'était mille fois [plus par son talent , s'est fait marchand de vin , sans que ixi sa famille, oi ses amis , ni le public , aient songé à le trouver étrange.
Un prince étranger assistait , il y » quelqaesa»-
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nées, à une séance du parlement; il entend un .membre de l'opposition traiter les ministres avec .une familiarité vigoureuse qnil'étonne etconfond les habitudes compassées d'une cour despotique. « Quel est cet orateur? demande-t-il à son voisin; — C'est M. Whitbread. — M. Whitbread le brasseur ? — Oui, sans doute. — Quoi lun brasseur traiter ainsi le ministre des affaires étrangères! i — Et pourquoi pas? — Etce brasseur est-il reçu dans le grand monde? Qui a-t-il épousé? — La soeur de lord Grey, une femme issue du sang royal -■d'Angleterre. — Est-il possible? — Très possible, monseigneur, et même si simple, que vous seul -dans cette salle pouvez vous en étonner.» Cette conversation m'a été contée par un de ceux qui en ont été témoins.
Vous allez me dire que M. Whitbread n'était pas un brasseur comme un autre , que sa grande fortune, son talent, son caractère, lui avaient assigné un rang à part. Oui, sans doute. Qui songe à le nier? Je ne prétends pas qu'il suffise d'être brasseur pour s'allier à une famille entourée de tout l'éclat de la naissance, du talent et de la vertu. De pareilles idées ne sont que les rêves grossiers d'une ivresse démagogique. Ce qui importe à une société bien organisée , c'est que tous les genres d'illustration soient accessibles à tous les efforts honorables ; c'est que tous les
avantages que peuvent donner le rang , ta fortune, le talent, soient sûrs d'être appréciés à leur juste valeur, sans s'exclure et sans se nuire réciproquement; c'est que si la part de l'imagination est faite dans le respect des anciens souvenirs, celle de la raison le soit aussi dans la considération acquise au mérite individuel. ■
J'évite , autant que possible , dans notre correspondance , de prononcer des noms propres.
Les Anglais ont pour les éloges imprimés autant, peut-être plus, de répugnance que pour les critiques. Et , quoique leur sentiment , à cet égard, -ne soit pas exempt d'orgueil, les bontés dont j'ai été honoré depuis long-temps en Angleterre, les Habitudes de familiarité que j'y ai contractées, me font un devoir de le respecter. Toutefois, puisque nousavons parlé de M. Whitbread, quelques mots sur son fils serviront à vous donner l'idée du véritable état des esprits sur le sujet qui nous occupe.
M. Charles Whitbread , aujourd'hui membre du parlement pour le comté de Middlesex , est l'héritier de la fortune et de la considération -dont jouissait son père. Élevé à Cambridge , il y a réclamé et obtenu les honneurs universitaires sans examen , comme issu du sang royal , .du chef de sa mère. Pensez-vous qu'il se soit enorgueilli de ce privilège un peu bizarre ? Nul-
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lemeiït; c'est le plus simple et le plus modeste des hommes. Il n'a voulu que constater un ■droit fondé sur l'usage. Possesseur de capitaux immenses, lié de parenté -et d'habitude arec les premières familles du royaume, croyez-vous qu'il songe à abandonner la brasserie qui a fait la fortune <de son père, ou que son amoarpropre s'attriste de voir son nom placardé sur l 'enseigne de la moitié des cabarets de Londres et du midi de l'Angleterre? Non certes , et je ne lut fais pas l'injure de supposer qu'il mît -en balance les plaisirs d'une vaniteuse oisiveté, et l'influence que lui donnent ses nombreuses relations avec des basâmes de toutes les classes de la société.
On a. vu souvent en France le manque de fortune conduire à des mariages disproportionnés , sous le rapport de la naissance. Mais lorsque l'héritière d'un ancien nom épousait un nouveau riche, lorsqu'un grand seigneur s'alliait à une famille de finance, par combien de propos insotens ou tout au moins de politesses dédaigneuses, n'avait-il pas soin de rappeler que l'état de sa fortune avait pu seul le déterminer À une telle union I Une plaisanterie si grossière que je suis honteux de la répéter , fumer ses terres, était presque devenue autrefois l'expression usitée pour designer ces mariages.
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où La naissance allait rechercher les jouissances du luxe, et offrir en échange celles de la vanité: Et -aujourd'hui même que l'égalité s'est introduite dans nos mœurs comme dans nos lois , il est bien rare que les familles nobles,' a&iées à de riches roturiers, se refusent le plaisir d'insinuer que si la révolution n'avait pas bouleversé toutes les existences , elles n'eussent jamais descendu à de pareils mariages.
En Angleterre , on recherche sans doute avec empressement les alliances, les connexions comme- on dit, qui peuvent donner soit du relief dans l'opiniou, soit surtout des moyens de crédit et d'influence politique. Ou attache un grand prix à l'ancienneté des races et aux traditions aristocratiques; mais les différentes classes de la société, quoique plus distinctes en apparence, sont réellement unies par des liens plus intimes et forment un tout beaucoup plus compacte.
Que le fils d'un simple marchand , d'un artisan même se distingue dans les écoles publiques , qu'il développe des talens supérieurs au barreau , il peut s'élever sans obstacle au rang de chancelier d'Angleterre ; il entre dans la Chambre des Pairs avec un titre héréditaire, dont l'éclat se transmettra à ses enfans, et servira de point de mire a tous les hommes qui t
nés comme' lin dans une situation inférieure, se sentiront animés d'une ambition généreuse. Une de ses .sosurs éppuse le descendant -des Howard ou des Percy, et devient' parente de toute la haute. noblesse historique de L'Angleterre. Une autre, mariée plus jeune, aépousé un homme de sa propre classe, et ne sortira point de la bourgeoisie. Un de ses frères suit la carrière des armes, il parvient à là pairie par son courage , comme lui-même Ta obtenue par son savoir et son talent; il s'allie à l'héritière d'un grand nom et devient la souche d'une nouvelle race. Un troisième v moins heureux, reste dans la boutique de son père ou dans l'étude d'un procureur, sans que ces situations si diverses des membres d'une même famille soient pour personne un objet d'étonnement. Je ne fais point là de suppositions gratuites : quiconque a, un peu étudié la constitution intérieure de l'Angleterre, sait comme moi que des combinaisons analogues ont existé et peuvent se reproduire.
Leigoùt des Anglais pour les titres et les distinctions aristocratiques est poussé jusqu'à la badauderie; on les voit se presser en foule pour regarder je ne sais quel prince étranger dont la fortune et l'importance politique n'égalent pas celles du moindre membre de la Chambre
sor l'Angleterre. ia5
dçs Communes. Il y a dans le respect que les gens du peuple témoignent aux classes supérieures quelqne»chose de si empressé et de si soumis . qu'au , premier abord ce respect peut paraître seivile ; mais en observant de plus près, on reconnaît bientôt que leurs égards pour le lang sont toujours unis , d'une part à une appréciation très juste et même très fine de la valeur réelle des personnes , de l'autre à un sentiment profond de leurs propres droits comme cito^ns d'un pays libre.
Loin que la familiarité ou la rudesse envers les supérieurs soit une preuve d'indépendance ou de dignité de caractère, rien ne s'allie mieux avec une complaisance servile envers la force , et une soumission apathique à l'injustice. Le muletier andaloux fume son cigare avec le grand d'Espagne : est-ce que (a philosophie ou la liberté les aient rendus égaux? Non certes, c'est que l'ignorance et le despotisme ont produit chez l'un des mœurs grossières, chez l'autre des sentimens et des habitudes, ignobles.
La première condition pour, obtenir, des égards dans une classe quelconque en Angles terre , c'est d'être ce qu'onappelle un gentleman, expression qui n'a point de terme correspondant en français-, et dont l'intelligence parfaite suppose à elle seule une as&sz longue habitude
des mœurs anglaises. Le mot de gentil homme s'applique exclusivement cher nous à U naissance', celui d'homme comme il faut aux manières et à la condition sociale ; ceux' de galant homme, d'homme de mérite à la conduite et au caractère, Uu gentleman est l'homme qui réunit à quelque» avantages de naissance, de fortune, de talent ou de situation, des qualités morale» assorties à la place qu'il occupe dans U société , et des manières qui indiquent mie éducation et des habitudes libérales. Le tact lu peuple anglais à cet égard est d'une finesse remarquable , et l'éclat même du rang le plus élfvé lui ferait rarement illusion. Qu'un homme dtla plus haute naissance s'écarte par sa condute ou seulement par sas manières, des convenances que lui impose sa situation, vous entendrez bientôt dire de lui, par des gens même de la dernière classe du -peuple: Though « lord he ù not a gentleman : quoique grand seigneur, ce n'est pas un gentilhomme.
Que ce grand seigneur commette la moindre injustice, qu'il manque à de certains égards envers l'homme qui ne l'abordait naguère qu'avec la plus humble soumission , et à l'instant vous verres une rude fierté succéder à ce respect que Von accorde au rang, mais' que l'on refuse à l'arrogance. Le sentiment du droit est si forte-
SUR LAHOLBTERKE. HI7
méat empreint dans les âme» anglaises, que toute considération humaine disparaît , dès que ce principe vital de la liberté et de la dignité sociale peut redouter la plus légère atteinte. Et dans ce pays si m onarcb ique , l'éclat de la royauté même ne couvrirait pas la moindre infraction à ce que tous les citoyens considèrent comme leur patrimoine commun.
George Hï donna un jour l'ordre de faire condamner dans aqn propre parc de Richmond , une -porte et un chemin qui servaient de passage aux piétons depuis plusieurs années. Un bourgeois de Richmond qui trouvait ce passage commode à lui-œêrae et aux antres habitans de sa petite ville , prit fait et cause pour ses voisins; il prétendit que lors même que le passage eût été abusif dans l'origine, il était devenu, par le laps de temps , partie delà voie publique; que la prescription était acquise, et qu'il saurait bien forcer le Roi a rouvrir la porte de son parc. Il porta plainte, sans hésiter, devant les tribunaux, et gagna son procès. S'il prenait fantaisie à quelque gouverneur du Louvre ou des Tuileries de fermer au public des promenades ou des passages dont il a joui de tout temps, aurionsHJous beaucoup de bourgeois de Paris qui portassent plainte et beaucoup de juge» qui leur donnassent gain de cause? '
J'ai vu à Londres la voiture d'un prince du sang saisie par ses créanciers au moment où il allait y monter pour se rendre à la cour. Croyezvous que les individus dont je vous parle fussent des républicains moroses; des ennemis de la royauté ou de l'aristocratie? En aucune façon; c'étaient des sujets très soumis, des hommes tout aussi accessibles que d'autres au goût et au respect des privilèges du rang. Mais en même temps c'étaient des citoyens anglais qui connaissaient leurs droits , et voulaient les faire valoir.
J'ai cherché inutilement en Angleterre, dans toutes les classes que j'ai pu observer, un sentiment qui n'est que trop commun parmi nous , cette passion d'égalité qui dégénère en humeur jalouse contre tous les genres de supériorité sociale; humeur dont les avantages fortuits de la naissance ou de la fortune ne sont pas toujours l'unique objet , mais qui attaque quelquefois jusqu'aux prérogatives naturelles du talent. Si un sentiment de cette nature existait quelque part eu Angleterre , ce serait tout au plus chez quelques hommes de lettres ou quelques journalistes du second ordre. Mais, dans cette classe même, il est bien rare que la violence de la polémique trahisse l'envie contre l'inégalité des positions sociales , ou la passion haineuse du nivellement.
Si je ne vous parle point ici des radicaux,
SUH L AMOLBTERRE. fSQ
c'est que noua aurons plus tard l'occasion de nous en entretenir; je vous dirai pourtant eu passant, que bien que la conséquence rigoureuse de leurs principes soit un bouleversement complet des rangs et des propriétés » la majorité d'entre eux n'en est pas moins de bonne foi aujourd'hui , en croyant que ses désirs se bornent à nne simple réforme politique.
Cette absence de jalousie des classes supérieures est d'autant plus remarquable, que la disparité desfortunesetdes conditions est poussée à un plus haut point. Je connais tel gentilhomme anglais dont la demeure est entourée de plus de dix mille arpens uniquement consacrés aux plaisirs de la chasse ou de la promenade; tel antre qui pourrait faire dans son parc une coupe de bots de plus d'un million , sans que ses ombrages parussent moins pittoresques. A plusieurs milles à la ronde , il n'y a pas une famille qui ne dépende d'eux , pas une maison qui soit la propriété de celui qui l'occupe , pas un jardin qui ne soit une concession temporaire faite à celai qui le cultive. Et au milieu d'un état si artificiel de la société, personne ne murmure, personne ne nourrit dans son sein le désir d'abattre le colosse et de se partager ses dépouilles. Qu'il en soit ainsi en Russie, où le seigneur apparaît à ses esclaves comme une espèce de demi-dieu
CEtlVKES DU B"" AUG. VI SlAËl.. III. Q
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sur la terre, cela se conçoit; mais ce calme respect de supériorités si exorbitantes, uni à un sentiment énergique de liberté et à un désir actif d'améliorer sa propre condition , c'est la le miracle de l'ordre social.
Toutefois l'égalité fait des progrès en Angleterre comme dans le reste du monde. C'est, grâce au ciel, la tendance nécessaire de notre siècle , tendance qui entraîne à leur insu ceux même qui ont la vaine prétention de la combattre. Mais l'Angleterre a cet immense avantage que c'est par l'élévation des rangs inférieurs et non par l'abaissement des rangs élevés que les inégalités se rapprochent. Le peuple ne conteste à l'aristocratie ni ses prérogatives, ni ses richesses; il est trop fier pour réclamer autre chose qu'une libre carrière, certain que le talent et l'énergie sauront bien lui frayer une route jusqu'à des honneurs accessibles pour tous.
Que l'équilibre soit à désirer entre les différens élémens de l'ordre social, comme entre les différentes facultés de l'homme, c'est ce qui n'est point contestable. Je ne croîs pas contestable non plus que le principe aristocratique a une trop grande prépondérance en Angleterre, et que la marche naturelle du genre humain vers l'égalité n'y est pas assez rapide; mais l'art du législateur comme celui du médecin consiste
sur i/ahglbtehke. i3i
à rétablir l'équilibre en fortifiant les organes faibles sans étouffer les organes forts; et c'est là, du moins je le pense , ce que nous verrons s'accomplir en 'Angleterre. La diffusion des lumières dans toutes les classes, les progrès inouïs de l'industrie et du talent tendent à y augmenter l'action du principe démocratique avec bien plus de force que la politique de tel ministre, ou les intrigues de tel parti ne sauraient tendre' à fortifier, le principe contraire. Mais ce développement s'opère sans secousses. De jour en jour les classes laborieuses se rapprochent des classes moyennes , et celles-ci des rangs élevés de la société, sans que l'aristocratie puisse. se plaindre d'être dépouillée d'aucun désavantages que lui a légués la tradition du passé. ! .