‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice sur (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

HOYElfl DE PDBLICITÉ. — JOtTftlUltX.

Du tous les moyens de publicité , aucun ne contribue plus que les journaux à cette diffusion générale des lumières moyennes dont je tous parlais dans une de mes premières lettres, comme du caractère distinctif de l'Angleterre.

«. La presse périodique est par tout pays un de» résultats les plecs hnportans de la civilisation moderne; mais nulle part elle ne constitue un élément aussi essentiel de l'organisation sociale que chez les Anglais, et chez les Américains, dont les mœurs ont à cet égard une parfaite analogie avec celles des Anglais. Ailleurs, les journaux son t une arme puissante dont le pouvoir ou les partis se saisissent tour à tour; en Angleterre et aux États-Unis, ils sont l'agent, l'intermédiaire indispensable de toutes les relations des hommes entre eux. Il y a peu de villages d'Angleterre où la lecture d'un journal ne soit devenue un objet de première nécessité; et , en Amérique, m'a-t-on assuré, on voit jusqu'à des domestiques en faire une des conditions de leur engagement.

Le cercle des lecteurs est incomparablement

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plus étendu en Angleterre que chez nous. On y compte environ mille cabinets de lecture {dreuiating Ubraries), et plus de trois cent» associations pour acheter des livres en commun ( book clubs ) ; ingénieuse institution qui me parait de nature à pouvoir utilement s'introduire en France. Un certain nombre de personnes Se réunissent dans le but d'acheter en commun des livres dont le prix dépasse les facultés pécuniaires de chacune en particulier. Les livres circulent parmi les membres de l'association , et à la fin dé l'année Us sont vendus ou partagés. En sorte que si un pareil club se compose de vingt membres, chacun d'eux jouit d'un nombre de livres dont la valeur représente vingt fois celle de sa souscription.

D'un autre côté , les sociétés philanthropiques et religieuses ont tellement multiplié les ouvrages élémentaires et les livres de piété, que, malgré te prix élevé de toutes choses en Angleterre, nulle part ces livres ne se vendent a si bon marché, et ne sont mis à la portée d'un aussi grand nombre de lecteurs.

Les journaux politiques ont quadruplé depuis quarante ans en Angleterre : leur nombre s'élevait, en 1782, à soixante-dix-neuf; et, en 1821, un rapport fait à la Chambre des Communes les porte à deux cent quatre-vingt-quatre. A l'excep-

tion de XÛbserver,' qui né parait qu'une fois par semaine, aucune de ces feuilles, beaucoup plus chères que celles qui se publient en France, n'a autant d'abonnés que le Constitutionnel ou le Journal des Débats ; le Tîntes même , aujourd'hui le plus considérable des journaux quotidiens de l'Angleterre (i), ne se tire guère qu'à huit ou dix mille exemplaires; mais chaque numéro passe par beaucoup plus de mains.

Le style des journalistes s'en ressent quelquefois. Ayant à satisfaire au goût du très grand nombre de lecteurs qu'ils comptent dans les classes inférieures de la société, ils sont obligés de recourir à des tournures dont la familiarité énergique dégénère de temps à autre en grossièreté, a Lorsque je me suis mis à la tète du « flortk- briton , disait le fameux Wilies, ce « journal avait pour rédacteurs deux hommes, » M. Churchill et M. Lloyd, dont l'un était un « bel esprit et l'autre un poète. J'ai bientôt vu « que cela ne pouvait pas aller ainsi. J'en ai fini <■ de leurs belles manières, et je me suis mis à « crier de toutes mes forces : à l'Ecossais, à « l'Écossais , à l'Écossais. Si bien que j'ai renversé « lord Bute. » En effet la plus grande force des

(i ) Le Times f m'a-t-on dit , s payé , dans nue seule année , 46,000 liv. sterl. ( i,t5o,ooo fr.) de droits de timbre.

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journaux est dans la répétition fréquente d'images simples, et de raisonnemens à la portée de toutes les intelligences.

Cette force est immense en Angleterre; la puissance des journalistes y va croissant de jour en jour, elledevient d'autant plus redoutable que les écrivains de cette classe sont généralement mécontens de leur position sociale. En effet iln'y a pas de proportion entre la considération dont ils jouissent, et le pouvoir réel qu'ils exercent, soit par leur talent, soit par l'arme terrible dont ils disposent; pouvoir que l'esprit de corps a doublé dans ces derniers temps, car, opposés comme hommes de parti , ils sont unis comme journalistes ; et ,' dès que l'un d'entre eux est attaqué en cette qualité, tous ses collègues, quelle que soit leur opinion, l'entourent d'une phalange impénétrable. En Amérique, la puissance des journaux est plus formidable encore, et la terreur qu'ils inspirent détourne quelquefois de la carrière publique des hommes qui, bien qu'ardens pour la cause de la [liberté , redoutent pour eux-mêmes, ou pour leurs proches, le torrent des invectives du parti opposé au leur.

L'esprit français est peut-être plus propre qu'aucun autre à la rédaction des journaux, genre de littérature qui exige avant tout de la

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promptitude d'aperçus, une répartie vive , des résumés clairs et rapides. Quelque passagers, qu'aient été les momens de liberté dont ont joui nos journalistes, quelque vicieuse que soit notre législation actuelle, des talens fort remarquables se sont déjà développés dans cette classe d'écrivains. J'ouvre rarement une de nos feuilles périodiques sans être frappé de l'élégance de style et de la sagacité de raisonnement qui se font remarquer dans un grand nombre d'articles; et j'ai vu cette opinion partagée par des Anglais qui, peu instruits des progrès que la France a faits en ce genre, ne pouvaient se défendre de laisser apercevoir une surprise légèrement dédaigneuse.

Mais nous n'en sommes pas .moins dans un faux système en fait de journaux : nous avons introduit la division du travail là où elle est non seulement inutile , mais nuisible. Nous séparons les journaux politiques et littérairesdes annonces commerciales , judiciaires et administratives , et des recueils périodiques de jurisprudence, Et comme fort peu de personnes sont en état de s'abonner simultanément à ces divers genres de publications, qui toutes intéressent pourtant d'une manière plus ou moins directe l'universalité des citoyens, il résulte de là que chaque classe de lecteurs demeure étrangère aux ques-

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tions qui ne sont pas dans le cercle immédiat de ses affaires ou de ses goûts, et que la publicité n'est jamais que partielle sur chacune de ces questions. Le fabricant de province n'est point instruit, ou n'est instruit que fort tard des progrès que fait l'industrie, soit à Paris, soit sur tout autre point de la France ; le capitaliste de Paris ignore quel emploi les départemens pourraient offrir a ses fonds. Les arrêts de nos vingtsix cours royales demeurent un mystère pour tout autre que les habitués du palais, tandis qu'une publicité plus large préviendrait peutêtre tel jugement en opposition avec un arrêt précédent de la même cour, telle décision contraire au sens commun , ou détournerait les plaideurs d'entreprendre des procès dont ils auraient à rougir au grand jour de l'opinion.

Les journaux quotidiens, dont la première affaire est aujourd'hui de natter les passions de leur parti, ou d'amuser les oisifs, acquerraient un caractère plus sérieux et plus utile, lorsqu'ils deviendraient les dépositaires d'un si grand nombre de faits, et qu'ils seraient obligés de se mettre en garde contre les démentis que ces faits mêmes pourraient donner a leurs assertions.

Un journal anglais est une espèce de microcosme, où est représentée l'universalité des cir-

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constances qui intéressent la communauté. On

y voit chaque jour les discussions du parlement, les plaidoiries des avocats et les décisions des tribunaux fidèlement rapportées, non pas seulement, comme chez nous, dans quelques procès qui peuvent piquer la curiosité, ou servir les vues d'un parti , mais dans toutes les causes civiles et criminelles. Les instructions judiciaires et les affaires de simple police sont comprises dans la même publicité. Quelque fortement prononcées que soient les différences d'opinion dans ce pays, quelque violente qu'y soit la polémique , le respect des faits est poussé trop loin pour qu'un journaliste se permette de les altérer. Jamais , ou presque jamais il n'arrive que la même séance du parlement, le même procès présente un aspect entièrement différent, suivant qu'on en lit le résumé dans telle ou telle feuille périodique. La première pensée des adversaires est de fixer loyalement le terrain du combat

Les discours prononcés dans les assemblées de comté, dans les réunions de tout genre, religieuses, philanthropiques, politiques ou commerciales, les séances de la compagnie des Indes , celles du conseil de la Cité et des autres corporations de quelque importance, tout se publie dans les journaux. C'est par la voie des

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journaux que le gouvernement fait connaître les conditions de ses marchés ; que le candidat au parlement recherche les votes des électeurs , et remercie ses partisans de leurs efforts; que les rivaux , dans tous les genres de concours , font valoir leurs titres, et sollicitent les suffrages. La naissance, le mariage, la mort des personnes de quelque importance, leur arrivée ou leur départ, la société qu'elles ont réunie chez elles, les moindres circonstances de leur vie, tout se sait, tout s'imprime. Il semble que la Grande-Bretagne entière soit la maison de verre du philosophe romain.

De là nait une hardiesse, une franchise dans tous les rapports, qui est inconnue sur le continent. Les esprits ont besoin de publicité, comme tes corps d'exercice en plein air, et chacun est tellement fait à ce régime, que les hommes même les plus susceptibles sur le point d'honneur, n'imagineraient pas de s'offenser des plaisanteries dont telle ou telle action , tel ou tel propos pourraient être l'objet dans les gazettes. Il y a, sous- ce rapport, entre les citoyens d'un pays libre et ceux qui ont contracté les habitudes étroites que donne le despotisme, la même différence qu'entre les athlètes endurcis aux exercices du gymnase et ces hommes élevés à l'ombre (tnuorptpti), dont la Grèce, aux beaux

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temps de sa gloire, parlait avec tant de mépris.

Peut-être faut-il excepter de cette observation les coryphées de la mode et des futilités aristocratiques. Les salons se ressemblent dans le monde entier; et, de toutes les passions, la plus uniforme est la vanité. Les gens de cette sorte sont fort partagés dans leurs vœux sur la liberté de la presse. Si, d'une part, ils sont flattés de ce que la curiosité semble s'attacher à tous leurs mouvemens, de ce qu'on publie chaque jour les noms elles titres des hommes qui ont dîné chez eux, la toilette de leurs femmes et de leurs filles à un bal ou à un lever, le nombre des pièces de gibier qu'ils ont tuées à la chasse, et je ne sais combien de minuties pareilles ; de l'autre , leur susceptibilité délicate redoute les . rudes attouchemens des journaux. Il est même probable que, dans ce conflit de deux vanités, la liberté de la presse aurait le dessous, si les habitudes du citoyen ne l'emportaient heureusement sur les faiblesses de l'homme du monde.

Quant à l'aristocratie de cour, considérée comme parti politique , un grand changement s'est opéré depuis quelques années dans son système, si ce n'est dans ses sentimens. Autrefois elle était décidément contraire à la liberté de la presse; aujourd'hui elle trouve plus profitable de la faire tourner à ses fins, et de lancer

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des journalistes a se» gages contre lés amis de la liberté, tandis qu'en même temps elle fait harceler de poursuites judiciaires les écrivains d'une opinion opposée à la sienne. L'aristocratie anglaise n'est pas la seule qui ail fait cette belle découverte; et, sous ce rapport, d'autres pays sont fout-à-fait au niveau de la Grande- Bretagne.

Je dois pourtant le dire à notre honneur, nous n'avons rien de comparable en violence et en bassesse à un journal tel que le John Bull; et c'est un phénomène inexplicable pour moi que l'opinion publique n'ait pas dès long-temps fait une plus exemplaire justice des ignobles calomnies que ce journal déverse à plaisir sur les meilleurs citoyens de l'Angleterre.

La liberté de la presse a échappé récemment à un des plus grands périls qui l'aient jamais menacée. Une société s'était formée à Londres , sous le nom indigne m eut usurpe d'Association constitutionnelle, dans le but de faire poursuivre, à frais communs, tous les écrits qu'on se plaisait à qualifier de libelles contre la reugion et contre l'État. Vous concevez aisément ce qui faisait le danger d'une pareille institution ; c'est que soustraite par l'anonyme au frein de l'opinion publique, elle poursuivait sans crainte des écrits que les avocats de la couronne au-

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raient en bonté d'attaquer à visage découvert , et sapait ainsi, par sa base, la liberté des journaux dont la pudeur publique est une des plus sûres garanties. Mais la liberté est comme ces plantes vivaces dont la végétation puissante étouffe les mauvaises herbes qui sembleraient devoir arrêter leur croissance : l'Association constitutionnelle n'a pu tenir contre la droiture du sens moral des Anglais; le jury en a fait justice, elle est tombée dans le mépris, et sera bientôt oubliée.

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