‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice sur (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · DES ASSEMBLÉES DE COMTÉ · texte numérisé non relu

DES ASSEMBLÉES DE COMTÉ

De toutes les réunions publiques de l'Angleterre, les plus frappantes peut-être pour un étranger, ce sont les assemblées de comté. Ces assemblées se- tiennent ordinairement en plein air, sur la place publique , dans la cour d'un palais de justice, dans quelque promenade fréquentée; car la foule des intéressés ou des curieux est trop considérable pour qu'aucun édifice public puisse les contenir. Et en effet, quoique les francs-tenanciers , habitans du comté, aient seuls le droit d'y voter, on admet assez indistinctement quiconque veut y assister. Il ne s'agit pas là de prononcer en législateurs ou en juges , sur des intérêts et sur des droits positifs, mais de consulter ou de diriger l'opinion des masses.

Je vous donnerai mieux l'idée de l'effet que doivent produire des assemblées de ce genre, en vous décrivant une de celles auxquelles j'ai assisté. Quelques circonstances particulières l'ayant rendue assez curieuse, le récit n'en sera pas sans intérêt pour vous.

Dans l'automne de 1 8aa , la baisse des grains et le taux élevé des baux à ferme passés pendant la guerre, lorsque le prix du blé était exorbitant, avaient plongé la classe agricole dans un état de gêne et d'inquiétude. Cette gène qu'on a fort exagérée , et qui n'était que transitoire , comme l'événement l'a prouvé, n'était pourtant pas sans réalité à cette époque. Les propriétaires , dont les dépenses s'étaient accrues en raison de la hausse de leurs fermages , ne se résignaient qu'avec peine à quelques réductions dans leurs jouissances de luxe; les fermiers qui, séduits par le prix excessif des denrées, avaient souscrit des baux dont ils ne pouvaient plus remplir les conditions, se plaignaient amèrement; tes journaliers étaient sans onvrage, ou n'obtenaient que des salaires irtsuffisans. De toutes parts s'élevaient des murmures, et Ton n'entendait que cris de détresse au milieu du pays le plus florissant que l'imagination poisse se représenter.

Dans nos monarchies continentales, le peuple ne connaît guère d'autre alternative qu'une soumission apathique, ou la révolte. On tolère patiemment les plus grandes injustices, ou l'on s'en prend à l'autorité des maux qu'il est le moins en son pouvoir d'empêcher. Il n'en est pas de même en Angleterre. Lorsqu'une classe de ta communauté est en souffrance, c'est, avant

SUR L'ANGt.KTEHRE. I j5

tout, de ses .propres efforts qu'elle attend ie soulagement de ses maux; on parle, on écrit, on se rassemble, jusqu'à ce qu'on ait trouvé le remède dont on a besoin, ou que la marche naturelle du temps ait rétabli l'équilibre; et, s'il est permis de se servir d'une comparaison vulgaire, si magna licet componere parvis, le pays entier offre l'image d'une fourmilière.

Quelque accident vient-il en troubler l'économie, on voit à l'instant toute la république se mettre en mouvement, et ne se reposer que lorsque l'édifice commun est reconstruit

A l'époque dont je vous parle, il y eut dans presque tous les comtés de l'Angleterre des assemblées destinées à discuter les moyens d'améliorer la situation de la classe agricole , the landed interest. De nombreuses pétitions furent adressées a la Chambre des Communes; et, dans presque toutes, on finissait par invoquer la réforme parlementaire , espèce de panacée à laquelle bien peu de gens songent lorsque l'état du pays est prospère, mais dont on attend des effets merveilleux dès qu'on éprouve quelque malaise.

L'assemblée à laquelle j'assistai alors fut celle du comté de Kent, un des plus importans par son étendue, sa richesse et sa population. Les habitans de ce comté, fiers de quelques an-

cïennes prérogatives , se désignent encore emphatiquement par le nom d'hommes de Kent, men ofKent. La réunion était indiquée dans la ville de Maidstone, à trente-cinq milles de Londres. Je partis le matin avec quelques grands propriétaires whigs de la province, qui m'honorent de leur amitié. Nous traversions un pays d'une richesse admirable, et, sur toute la route, mes compagnons de voyage étaient l'objet de ce respect empressé que l'aristocratie anglaise obtient de toutes les classes du peuple, pour peu que le mérite personnel accompagne les avantages du rang et de la fortune. En approchant de Maidstone, nous rencontrons un grand nombre de propriétaires et de fermiers qui se rendaient comme nous à l'assemblée, presque tous a cheval; car, au milieu de la prétendue détresse du pays, il n'y avait guère de fermier qui ne regardât un ou deux chevaux de selle comme un objet de première nécessité.

Nous descendons à l'auberge, où nous trouvons déjà réunis en comité quelques uns des hommes les plus influens du voisinage. Un projet de pétition avait été préparé la veille; il énonçait les griefs de la classe agricole, réclamait des réductions de taxes, ainsi que des mesures pour relever le prix des grains, et demandait enfin la réforme parlementaire, comme

SUR L ANGLETERRE. IJJ '

l'unique remède à tous les maux de l'État. Ce projet semblait de nature à satisfaire les vœux les plus démocratiques. On le discute, ou y fait de légers amendeniens, et on se dispose à le présenter à l'assemblée générale, où tout portait à croire qu'il serait adopté sans résistance.

L'heure sonne; nous descendons sur la place publique. C'était jour de marché ; plusieurs milliers d'hommes étaient déjà réunis ; toutes les fenêtres des maisons voisines étaient encombrées de curieux ; au bruit de la foule se mêlaient le mugissement des bœufs, le bêlement des moutons, et tout le mouvement confus des acheteurs et des vendeurs. Le peuple impatient se pressait autour de quelques charrettes destinées à servir de tribune aux orateurs, et sur l'une desquelles deux planches de sapin, mises en travers, formaient le fauteuil et le pupitre du shériff, président de l'assemblée. Les uns montaient sur les roues; d'autres se bissaient sur une échelle, dans la position la plus gênante et la plus périlleuse, pour être bien assurés de ne pas perdre un mot des débats ; tant les dernières classes du peuple, en Angleterre, sont vivement sensibles aux plaisirs de l'éloquence politique !

Mais au milieu de tout ce tumulte, les charrettes, à l'exception d'une seule, restaient va-

CEuvus tD ]"' AtJfc. de Stâïl. 111. 12

I78 LBTTRSS

cantes; personne, même parmi les plus avides des plaisirs de la journée, ne songeait à les escalader; et pourtant aucune force armée n'était là pour les garder; aucune ordonnance n'en interdisait l'accès. Pour qui ces places sont-elles réservées? demandai -je à mon voisin. Pour les gentlemen, me répondit-il. Or quels étaient ces gentilshommes ? Était-ce des privilégiés qui pussent exiger cette marque d'honneur ? Nullement. Avaient-ils quelque signe distinctif pour se faire reconnaître? Aucun. La notoriété publique les désignait seule; et au milieu de la scène la plus confuse, un sentiment général des convenances indiquait à chacun que les meilleures places étaient dues aux pairs du royaume, aux membres de la Chambre des Communes, aux juges de paix, à tous ceux qui, par leur condition sociale, sont plus spécialement appelés à connaître et à discuter les intérêts de leur pays, à tous ceux enfin que Leur éducation et leur manière de vivre font comprendre dans le terme générique de gentlemen. Mais à peine les gentlemen eurent-ils occupé leurs places, à peine le shérif f eut-il déclaré que la séance était ouverte, qu'en un instant les charrettes furent prises d'assaut, et encombrées par la foule, au point que les orateurs mêmes, pour être à portée de se faire entendre, étaient obligés de se tenir

SUR L AMGLETEABE. 17g

comme en équilibre sur les bras et sur lesépaules de leurs amis.

Après que le shériff eut exposé le sujet de la réunion, un membre du parlement, représentant de l'opinion whig du comté, prit la -parole, et développa les motifs du projet de pétition. La conduite du ministère, l'accroissement des impôts, fruit de guerres ruineuses et impolltiques, furent naturellement le sujet de son discours, plus d'une fois interrompu par le tonnerre des applaudissemens de dix mille auditeurs.

L'assemblée paraissait unanime; toutefois le chevalier Knatchbull , député ministériel , quoique presque seul de son bord, ne crut pas devoir laisser le discours de son collègue sans réplique; et, après quelques complimens oratoires, dont les Anglais sont aussi prodigues dans les réunions populaires que sobres dans les débats des tribunaux et les discussions du parlement, il prit hardiment la défense des opinions ministérielles qui, la du moins, se trouvaient en si grande minorité. Son discours fut écouté sans faveur, mais avec impartialité ; on sut gré à l'orateur de s'être acquitté de sa tâche d'une manière franche et virile (manfy-), expression qui, dans le langage et l'esprit anglais, es t un des plus grands témoignages d'esljme.

La pétition n'éprouvait point de résistance , et déjà le shériff allait la soumettre au vote de rassemblée, lorsque, du milieu de la charrette la plus pressée par la foule, une voix s'élève et réclame la parole pour un amendement. Tous les regards se dirigent de ce côté, et l'on voit un homme à cheveux gris, mais d'une stature forte, et d'une expression hardie, se faire jour à travers ses amis , et s'avancer pour prendre la parole. Cet homme était le fameux Cobbett. Il est accueilli par un murmure général de désapprobation. À bas Cobbett! point de jacobin parmi nous! s'écrie plus d'une voix. Cependant un lord de l'opposition réclame la liberté de la parole. «Cobbett est-il franc-tenancier du comté ? demande-t-on de toutes parts. — Oui, je le suis, répond Cobbett d'une voix ferme. — Dèslors , reprend le shériff, vous avez le droit d'être entendu, et mon devoir est de vous maintenir la parole. » Voici , en peu de mots, le début du discours de Cobbett , autant que ma mémoire peut me le retracer.

« Je vois que l'assemblée ne m'accueille point a avec faveur; je serai court, et mon langage « sera si clair , que le journalier que voici devant « moi, en sarrau de toile , ne perdra aucune dé u mes paroles, et les transmettra, je l'espère, à « ses enfans. De toutes parts j'entends récla-

SDR 1 ANGLETERRE. l8l

«mer la réforme parlementaire, comme Tuni- « que remède aux maux que vous endurez. Mais « quels sont donc les premiers qui aient pro- « clamé cette vérité? Quels sont, si ce n'est les ■ radicaux , ceux qui , depuis plus de vingt ans , « ont revendiqué pour le peuple anglais les « droits dont une arrogante aristocratie le déa pouille? Et quel a été notre salaire? Nous « avons été insultés, bannis, emprisonnés; le « sang des meilleurs citoyens de l'Angleterre a a été répandu dans les plaines de Manchester; a moi-même, je me suis vu forcé de fuir ma a patrie , et d'aller chercher un asile au-delà de « l'Océan. Je rentre dans mes foyers, et que « vois-je? Les grands seigneurs de ce comté « viennent eux-mêmes vous proposer cette ré- « forme que, récemment encore, ils traitaient « de criminelle chimère. Je serai juste envers « vous, messieurs les whigs, je conviendrai que « vos ancêtres ont bien mérité de l'Angleterre, a au temps de la révolution; je conviendrai «même que vous êtes moins ennemis des lik bertés de votre pays que les gens de cour et « les usuriers, qui s'enrichissent à prêter à gros « intérêts de quoi suffire à de folles dépenses « et à des guerres iniques. Mais que m'importe , « si vous ne cessez pas de profiter de la corrup- « tion que vous semblez combattre ? Que m'im-

l8a LBTTB8S

s porte, si, en prêchant la réforme, vous con- « servez vos bourgs pourris , sous prétexte qu'il « ne serait pas sage d'y renoncer, tant que le» p torys conservent les leurs? Ce honteux trafic « a duré trop long-temps. Le moment est venu « de vous parler un langage plus sévère, et vous « allez l'entendre de ma bouche : résignez-vous , « sans plus- tarder, au sacrifice de vos bourgs, « ou préparez-vous au sacrifice de vos châteaux « et de vos fortunes. »

Pendant un semblable exorde, des colporteurs, répandus sur divers points de la place publique, agitaient au loin d'immenses écriteaux, véritables oriflammes du radicalisme, où les diverses brochures de Gobbett étaient recommandées à l'attention populaire. Un murmure sourd annonce à l'orateur que ses paroles font impression : il profite habilement de la disposition des esprits; il parcourt les différens abus du système aristocratique, dans l'État et dans l'Église; puis, revenant a un ton plus modéré, il propose, comme amendement M'adresse, une réduction delà dette publique, fondée sur ce qu'il est juste de faire participer les rentiers à la réduction que toutes les autres classes de citoyens ont Subie dans leurs revenus , soit par là baisse du prix des grains, soit par la reprise des paiemens en numéraire.

sur l'Angleterre. i83

A Cobbctt succéda un autre orateur du même bord, qu'on me dit être un huissier-priseur de Rochester, et qui, sans correction de langage, mais non sans verve et sans connaissance de l'histoire politique de son pays, développa l'amendement de son chef de parti , et acheva d'entraîner l'assemblée.

L'amendement deCobbett n'était an fait qu'une proposition de banqueroute mal déguisée; mais, pour le démontrer d'une manière satisfaisante, il fallait entrer dans des considérations d'économie politique peu a la portée d'un auditoire mobile et impatient. D'ailleurs quelques whigs s'étaient un peu écartés des vrais principes, dans une discussion au parlement sur le même sujet : il en devenait peut-être difficile pour leurs amis de combattre victorieusement la proposition des radicaux ; leurs efforts , pour la repousser, furent donc inutiles. L'amendement passa aune forte majorité; et, pour mieux constater son triomphe, Cobbett se donna le mérite de laisser recommencer deux fois l'épreuve du vote. Voilà donc une victoire remportée par le chef du parti jacobin, par un homme dont tous les écrits ont une tendance subversive et révolutionnaire! Et cette victoire est remportée, non pas sur quelques ministériels obscurs, mais sur des whigs, sur les propriétaires les plus considé-

rables et le plus justement respectés de la province. Il les a menacés sur ta place publique, au milieu de la foule assemblée , de la perte de leurs privilèges , et de la spoliation de leurs fortunes ; et il a obtenu la majorité. Comment ne pas croire que le pays est à la veille d'une révolution ? que le peuple va se soulever , que les classes pauvres vont se précipiter sur les rangs élevés; que tout l'édifice de l'aristocratie anglaise va s'écrouler avec fracas? Transportons par la pensée une semblable scène dans le voisinage de Paris, et faisons-nous, s'il est possible, une juste idée des terreurs du gouvernement. Que d'agens de police, que de gendarmes , que de troupes en mouvement ! Trop heureux cent fois, si quelque soldat stupidement féroce ne venait pas , certain de l'impunité , faire feu sur le peuple, sans autre autorité que son caprice!

Rien de pareil en Angleterre , à moins des troubles les plus graves; point de troupes, point de gendarmes , point d'autres espions que quelques tachygraphes, envoyant à la hâte leurs feuilles volantes au journaliste qui les emploie. Après une agitation de quelques instans, tout rentre dans l'ordre; et le peuple, satisfait d'avoir joui de ses droits , se retire plus attaché que jamais aux institutions qui les garantissent.

sur l'awgljstehbe. i85

C'est ce qui est arrivé à l'époque dont je tous parle : après quelques succès passagers de Cob~ bett, de Hunt et de leurs adhérons, le bon sens national a repris le dessus, et la majorité est restée aux whigs dans les assemblées de comté. J'ai tu moi-même l'assemblée de Maidstone se séparer assez confuse d'avoir été entraînée par un homme dont le caractère et les opinions n'inspirent aucune estime. Je suis retourné à Londres avec les mêmes personnages que j'avais accompagnés le matin ; ils n'étaient pas l'objet de moins de témoignages de respect; rien n'était changé ; pas la moindre crainte sur la stabilité des institutions et des fortunes ; et dix mille hommes votant la banqueroute , à douze lieues de la capitale, n'avaient pas même occasionné la plus légère variation dans le cours des effets publics; On aurait tort de conclure de là que les assemblées de comté soient de vaines cérémonies , des espèces de saturnales d'un jour, sans conséquence pour lendemain. Ces assemblées exercent une influence réelle sur l'opinion des masses; elles l'éclairent et la fortifient; elles entretiennent chez le peuple anglais le sentiment de ses droits et de sa force, sans lequel toutes les garanties écrites deviendraient vaines ; et ce serait un homme d'État sans tact et sans prévoyance, que celui qui ne suivrait pas d'une

oreille attentive les vœux énoncés dans des réunions de ce genre.

Croyez-vous, me demandera-t-on peut-être, que les assemblées populaires pussent être introduites en France sans danger, et que , pour être vraiment utiles , elles n'exigent pas un contrepoids aussi fort que celui de l'aristocratie anglaise? Cette question est bien vaste et me mènerait trop loin ; mais ce que je crois du moins , c'est qu'un ordre de choses qui permet au peuple de donner pleine carrière à son énergie intellectuelle, d'épancher dans une discussion vive, turbulente même, cette surabondance de vie qui se trouve chez les nations comme chez les individus, je crois, dis-je, qu'un tel ordre de choses est préférable à celui où l'activité humaine , comprimée par le despotisme , ou gênée par les pédantesques niaiseries qu'on décore du nom d'administration, n'a d'autre alternative que de gémir sous le fardeau qui l'accable, ou de se frayer une route sanglante, en renversant toutes les barrières sociales.

Plus un peuple a été long-temps emmailloté dans les langes de la police, plus, sans doute, le premier exercice de sa liberté doit être entouré de précautions ; mais nous n'en conclurons pas qu'il faille le laisser croupir à jamais dans une servile apathie.

sur l'ahgleterre. 187

Page 1