‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice surChapitre 10 sur 51 · SUR M. LE BARON AU G. DE STAËL. XXXJ · texte numérisé non relu

SUR M. LE BARON AU G. DE STAËL. XXXJ

« qui serait convaincu , et puis reprenait une antre phrase. « Du reste , il parlait avec une espèce de calme qu'on au- « rait pu prendre pour de la douceur, mais qui n'est, je • crois, que le résultat de l'habitude qu'il a que ses moin* « dres paroles aoient regardées comme des lois. Je re» « prends la conversation.) Votre mère n'aurait pas été six a mois à Paris 9 que je serais forcé de la faire mettre à aBicètre ou au Temple; j'en serais fâché, parée que cela « ferait du bruit ; cela me nuirait un peu dans l'opinion : « ainsi , dites bien à votre mère que , tant que je vivrai , « elle ne rentrera pas à Paris. — Sire , Votre Majesté ne « ferait certainement pas mettre ma mère en prison d'une « manière arbitraire , et sans que ma mère y ait donné « aucune cause. Je suis tellement sûr que ma mère vivrait « à Paris d'une manière irréprochable aux yeux de Votre « Majesté , qu'elle y vivrait retirée , et n'y verrait qu'un a petit nombre de ses amis , que je n'hésite pas à supplier « Votre Majesté de lui permettre de venir passer au moins « un mois ou six semaines à Paris pour en faire l'essai , et « je vous conjure de ne pas prendre auparavant de résoft lution définitive* -—Ah oui! je vois bien que c'est ce que a vous voudriez, mais c'est impossible; elle ferait des « folies , elle verrait du monde , elle ferait des plaisante* « ries ; elle n'y attache pas d'importance, mais moi j'en « mets beaucoup, je prends tout au sérieux. — Sire, ma « mère ne désire nullement voir du monde ; elle ne vivrait « qu'avec un petit nombre de ses amis dont elle pourrait « donner la liste à Votre Majesté. » — Je ne peux pas te dire « bien exactement ce que je lui ai dit , parce que ses ré- « ponses m'ont plus frappé ; mais je crois pourtant lui « avoir parlé avec mov e m ent. Au bout d'un quart d'heure « de prières de ma part pour la cessation de ton exil , et

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« de refus de la sienne , je lai dis : « Sire , me serait-il per- « mis de demander à Votre Majesté ce qui peut l'avoir in- « disposée contre ma mère? Quelques personnes m'ont dit « que c'était le dernier ouvrage de mon grand-père ; je « puis pourtant jurer à Votre Majesté que ma mère n'y a « eu aucune part. — Oui, certainement , c'est cet ouvrage , » « m'a-t-il répondu ; et alors il a commencé à s'animer tout- « à-fait. « A soixante ans , vouloir renverser ma constitua « tion, faire des plans de constitution! — - Mais, Sire, je « ne sais pourquoi Votre Majesté s'irrite contre ces plans « de mon grand-père , qui sont purement théoriques : il « n'est point d'économiste qui n'ait proposé des plans de « constitution ; mais je suis persuadé que Votre Majesté « n'a pas lu cet ouvrage , et qu'elle s'en est fait rendre « compte par des personnes malveillantes. — Non , point « du tout, je l'ai lu d'un bout à l'autre. —Votre Majesté « a donc dû voir combien il a rendu justice à son génie. —

c Oh! bah! il m'appelle l'homme nécessaire l'homme

« nécessaire ! et , d'après son ouvrage , la première chose « à faire était de lui couper le cou à cet homme néces- « sàire (et alors il a commencé à s'emporter, et a été dé- « testable sur mon grand-père). Il a renversé la monarchie, « il a conduit le Roi à l'échafaud. — Sire , Votre Majesté « n'ignore pas que c'est pour avoir défendu le Roi que les «biens de moi) grand-père ont été confisqués. —Bah! « confisqués ! n'a-t-on pas confisqués aussi ceux de Robes- « pierre ? C'est M. Necker qui a fait la révolution ; vous « ne l'avez pas vue, et moi j'y étais. (Et alors il a passé « toute mesure sur ce sujet. J'étais au moment de lui « rompre tout-à-fait en visière ; mais je me suis rappelé ce « sortez du roi de Prusse , qu'il pouvait me dire si facile- « ment. Au reste , il a toujours été pour moi personnelle-

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«ment d'une politesse qui m'a extrêmement étonné; il « semblait chercher à prolonger la conversation.) — Sire , « lui ai-je répondu , la postérité sera plus favorable à mon « grand-père que Votre Majesté. Pendant son administra- « tion , tout le monde l'a mis à côté de Sully et de Colbert, « et je répète encore à Votre Majesté que la postérité en

«jugera plus équitablement. — Ah! la postérité en

« parlera-t-elle seulement la postérité? — Sire, je le pense.

« — - Enfin, au bout du compte, je ne dois pas me plaindre

«de cette révolution, puisque j'ai fini par attraper le

« trône (et en disant cela, il regardait ces messieurs en

« souriant, et pas un d'eux ne souriait ni n'ouvrait la bou-

« che ; ils étaient là uniquement comme des dogues de

« garde). Le règne des brouillons est fini, il faut de la sub-

« ordination ; respectez l'autorité, parce qu'elle %ient de

« Dieu. Vous êtes jeune, bien élevé, suivez une meilleure

« route, habituez- vous à la subordination, ne suivez pas

« ces mauvais principes. — Sire , si Votre Majesté me fait

« l'honneur de me trouver bien élevé, elle ne doit pas con-

« damner les principes dans lesquels j'ai été élevé , et qui

« sont ceux de mon grand- père et de ma mère. — Eh bien !

« tenez-vous droit en politique , car je ne pardonnerai pas

« la moindre chose à tout ce qui tiendra à M. Necker; que

« tout le monde se tienne droit en politique. » Alors je suis

« revenu à lui parler de ton exil ; il s'est levé de table ,

« il est venu à moi, m'a pris doucement par l'oreille avec

« une espèce d'air de bonhomme, et il m'a dit : « Vous êtes

« bien jeune , si vous aviez mon âge vous jugeriez mieux

« les choses; mais j'aime qu'un fils plaide la cause de sa

« mère. Votre mère vous a donné là une commission très

« difficile , et vous vous en acquittez avec esprit. Je suis

« bien aise d'avoir causé avec vous : mais vous n'obtien-

CEUVRBS DU B°* AUG. DI StABL. I. C

XXXIV DTOTI^jS

« drez rien ; le roi de Naples m'a beaucoup parlé là-dessus, « et cela n'a servi à rien. Si je l'avais mise en prison , j'en « reviendrais; mais de l'exil, non. — Mais. , Sire, n'est-on à pas aussi malheureux loin de ses amis , de sa patrie , que « si l'on était en prison? — Ah! ceci ce sont des idées de « votre mère ; mais tout le monde comprend que la prison « c'est du malheur, et il n'y a que votre mère qui soit « malheureuse lorsqu'on lui laisse toute l'Çurope. ( En « général , ce qui m'a le plus frappé de sa conversation , « c'est cette espèce d'ingénuité de despotisme.) Comme je « continuai à le presser sur ton exil , il m'a dit : — - Mais, « encore une fois , pourquoi votre mère veut-elle venir se « mettre immédiatement à la portée de cette tyrannie, car « enfin , vous voyez que je tranche le mot ; qu'elle aille à « Rome ^ à Naples ? à Vienne , à Berlin , à Milan , à Lyon ; « qu'elle aille à Londres, si elle veut faire des libelles, je « la verrai partout avec plaisir; mais Paris, voyez- vous, « c'est là que j'habite , et je n'y veux que des gens qui « m'aiment. Si je la laissais venir à Paris, elle ferait des sotte tises, elle me perdrait tous les gens qui m'entourent , elle « me perdrait Garât ; n'est-ce pas déjà elle qui m'a perdu le. « triburiat? elle ne pourrait se tenir de parler politique. « (Alors je lui ai dit que tu ne t'occupais nullement de po- « litique.) Bah ! de la politique, n'en fait-on pas en parlant « de morale, en parlant de littérature, de tout au monde ? « Si votre mère était à Paris, on me rapporterait sans. « cesse des propos d'elle. Encore une fois, Paris, c'est là « que j'habite , je ne l'y veux pas ; mais , nors Paris , toute « l'Europe z qu'elle aille même £ Lpndrea (et ayant proie nonce le mot de Londres , il a pris une espèce d'indiffé- « rence affectée sur toi, sur ton esprit); et puis tout 4 « coup il a repris : M.. Necker..,. Ifo Necker n'avait point

SUR M. LE BARON AUG. DE STAËL. XXXV « de talent en administration ; je sais ce que c'est , depuis « dix an* que je m'en mêle. — - Site , il est impossible de « ne pas rendre éminemment justice an génie de Votre « Majesté , et jamais les émanées de la France n'ont été « dans un état plus brillant qu'elles ne le sont maintenant ; « mais Votre Majesté nie permettra d'en attribuer une par- « tie aux incitations de mon grand- père en finances, « dont Votre Majesté a reconnu la bonté en en conservant « plusieurs, (Alors. il a laissé ce sujet, et est revenu k parler « de ce qu'il ne voulait pas te laisser venir à Paris, «t il « s'était à peu près fixé aux mêmes réponses dont on ne « le tirait pus. Je voulus essayer de lui parler de la liqui- « dation ; je lui dis que j'allais à Paris pour m'en occuper, « que c'était une dette sacrée.) — Bah 1 sacrée I est-ce que « toutes les créances sur l'État ne sont pas sacrées? — *- Oui, « Sire, mais celle-ci est accompagnée de circonstances qui « en font une chose à part. <*— Je ne sais pas trop bien tout « cela , mais je ne veux pas m'en mêler, cela ne me regarde « pas : si les lois sont pour, cela va tout seul ; s'il faut de « la faveur, je ne m'en mêle pas , je vous serais plutôt « contraire que favorable. ( Il a pris son chapeau et sa re- « dingote grise , et m'a demandé en partant ce que je « comptais faire. ) — Sire , l'intention de mon frère et la « mienne était de nous établir en France ; mais nous ne « pourrions pas nous établir dans un pays dont l'entrée « serait défendue à notre mère. — *Eh bien! allez en A.n>- « gleterre , les Genevois y sont toujours bien reçus ; tout « de même , je vous serais plutôt contraire que favorable « en France» »

«Voilà à peu près, chère excellente mère* cette cou- « versation qui a duré près de trois quarts d'heure; il n'a « vu que moi pendant le temps qu'il est resté à Chambéry.

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