‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice surChapitre 11 sur 51 · XXXVJ NOTICE · texte numérisé non relu

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« Il a parlé à d'autres personnes dans sa voiture et dans « l'escalier de l'auberge. J'étais extrêmement triste en « revenant , je me reprochais beaucoup de ne lui avoir « pas bien parlé, de n'avoir pas répondu avec mouve- « ment. Écris-moi là-dessus , chère bonne maman ; fais- «moi des questions, je retrouverai peut-être encore des a détail s. *Ne seras-tu pas mécontente de mes réponses? Je « trouve que , dans cette lettre , tu dois penser que f ai eu « trop de sécheresse ; mais je crois pourtant lui avoir parlé « avec sensibilité dans la première partie de la conversait tion , avant ce qu'il dit sur mon grand-père. Adieu , chère « et mille fois chère maman ; je ne peux pas te dire quel « besoin j'aurais d'être auprès. de toi; si je l'avais osé, je « serais parti tout de suite pour Vienne. Afin que le voyage c fût tottt-à»fait malheureux , nous avons versé dans la « neige, au milieu de la nuit, mais aucun des voyageurs « ne s'est fait de mal. En tombant , je pensais au bon- « heur que ce serait de pouvoir.... » (La fin de la lettre manque.) (i)

(i) Nous nous sommes permis de transcrire plusieurs fragmens des lettres de madame de Staël et de son fils. Noos sommes convaincus que personne ne verra là une contradiction avee la volonté formelle exprimée par M. de Staël , au nom dé sa mère , que jamais ses lettres ne fassent livrées an public. Aucun des amis de madame de Staël, aucune personne digne d'avoir été en relation avec elle à un degré quelconque , ne pour» rait se croire le droit de publier une seule de ses lettres , parce que dans le sein même de sa famille, en ayant pleine connaissance des intentions de madame de Staël et de son fils, on a cru pouvoir, pour mieux faire connaître leur caractère, choisir quelques fragmens dans ce dépôt sacré. L'exemple nous en avait été donné dans le* deux notices sur M. Necker , et c'est dans la dernière de ces, deux notices qu'est .exprimée la volonté positive de madame de Staël à cet égard.

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Sans doute s'il eût été possible d'intéresser l'empereur en faveur de madame de Staël, une telle conversation aurait dû le faire. Tant d'émotion et de présence d'esprit, tant de dignité et de mesure chez un être si jeune , en face d'une si redoutable puissance, devait inspirer pour le fils un sentiment de bienveillance qui eût adouci pour la mère. Nous voyons que l'empereur fut frappé de la manière dont il s'acquittait de sa mission, mais sans que son inflexible volonté en fut ébranlée.

Cependant Auguste s'accusait de son peu de succès ; il croyait n'avoir pas dit ce qu'il fallait dire. Les éloges mêmes qui lui revinrent l'impatientèrent au lieu de le rassurer. « Je me fais tout-à-fait des reproches, (( dit-il , que Ton regarde comme un succès « d'amour-propre pour moi ce qui m'est si « pénible comme sentiment. » En général , Auguste était toujours porté à s'accuser de n'avoir pas réussi. Il regardait presque les revers comme des torts : cette disposition a toujours duré chez lui; on ne Fa jamais vu

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satisfait de ses efforts , et croyant avoir accompli sa tâche.

Force de renoncer à l'espoir de faire rappeler sa mère , il se rendit à Paris la même année pour obtenir que le gouvernement payât à madame de Staël les sommes que M. Necker avait déposées au trésor public :

ses efforts furent également inutiles. Il rédigea un mémoire où il faisait valoir toutes les raisons de sa demande avec une clarté et ime justesse frappante : la cause était parfaitement bonne , les argumens sans réponse; mais tout le monde lui accordait son bon droit sans lui donner pour cela la plus légère espérance. Ce genre de résistance Pétonnait et l'indignait plus que tout autre.

Il s'était attendu à des objections; mais que répondre à des gens qui disent : Vous ave2 parfaitement raison ; cela est injuste , il est vrai, mais c'est la volonté de notre maître.

Les agens du gouvernement se donnaient de cette manière le plaisir de montrer qu'ils avaient assez d'esprit pour reconnaître toutes les nuances du juste et de l'injuste ;

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mais ils avaient aussi une telle indifférence pour le bien et le mal , ou plutôt ils se tegardaient tellemeilt comme des mstrUmens passifs dans la main de leur maître , que cette ôoitHaissance ne les arrêtait pas un instant dans leur marche. Pourquoi auràit-on repoussé ou nié la vérité? il était plus facile de l'écouter ou d'en Convenir, quançl cela ri'ébranlait personAe, et ne dérangeait rien fttl cotîi*S des choses.

Ott cbmprendrà aisément quel effet devait produite une telle dôndnite sur l'âmè ptrre et jeune de M. de Staël, d Je n'ai jamais a Vti, dit-il , tin air si blasé Sur l'injustice. »

I/àtthosphëte dti monde né ltri convenait pas beaucoup mieui. L'indifférence religieuse froissait ses convictions; il racontait souvent quel étorînement il avait causé à un dîner dé philosophes , en se servant de cette siihplé expteSsitfn chrétienne : Notre Seigneur, a Tout ce que je Vois autour de moi «t m'attriste et me blesse , dît-il à Sa mèt-e , « et je tegatfderàtà presque l'âinusement é comitoe Une faute. * Néanmoins , il réussissait très bien au rtiiliéù dé ce monde qui le

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froissait; de toutes parts on le comblait d'éloges. Il avgtit ua tact naturel qui lui apprenait à contenir l'expression de ses sefitimens les plus forts , lorsqu'elle était inutile , et aurait pu devenir ridicule. Il avait une réserve qui le mettait à l'abri de toute démonstration qui, n'étant pas comprise, aurait pu paraître, exagérée; enfin son esprit était aussi sagace que son âme était pure; et ce qu'il pouvait avoir de jeune et d'absolu datns les sentirçiens ne le portait à aucune illusion dans l'observation des individus.

La seule influence qu'exerça sur son caractère cette atmosphère en désaccord avec son âme , ce fut de le porter un peu à la défiance, et à la contrainte. Il désirait mettre une barrière entre les autres et lui , et ne pas les laisser pénétrer dans cette région où ils l'auraient blessé. Cette disposition ne fut vaincue plus tard chez lui que par l'influence de la foi chrétienne.

Cependant la position de sa mère et ses propres opinions fermaient toute carrière à M. de Staël; il ne trouvait pas l'occasion d'employer son activité ; il en résultait du

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malaise et.de la souffrance pour une âme comme la sienne. Il s'était livré arec ardeur à l'étude. Pendant quelque temps, il s'était occupé des sciences naturelles avec beaucoup de zèle , et il y avait remarquablement bien réussi ; mais rien de tout cela ne pouvait le satisfaire. Il avait cette nature d'esprit qui ne peut se contenter de la spéculation, et qui a besoin d'appliquer à une carrière active les vérités reconnues par l'intelligence; l'ardente sympathie de so* caractère lui donnait avant tout le désir d'être utile à ses semblables, ce II n'y a pas « de place dans notre vie pour tout ce qui ce te distingue » , lui disait sa mère. Elle, songea donc à s ? en séparer et à l'envoyer en Amérique, afin que le spectacle d'un pays et d'un monde nouveau donnât à son esprit un développement complet. Madame de Staël comptait elle-même se rendre en Angleterre, et son fils devait venir l'y rejoindre. Mais tous ces projets furent dérangés par de nouvelles persécutions. Le livre qu'elle voulait publier sur l'Allemagne fut saisi ; on lui interdit de s'embarquer dans

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aucun ties ports qui pouvaient la conduire en Angleterre ; on persécuta à cause d'elle ses amis les plus chers , M. de Môfrtnioréncy, madame Récamier, enfin M. Sohlegel, qui demeurait avec elle > et auquel elle était unie par les liens les plus intiiries de l'amitié et de la reconnaissance. Il île lui fut plus possible de songer à se séparer de son fils , qui lui devint plus nécessaire que jamais. Après avoir vainement essayé dé la défendre, d'obtenir quelques adoucissemens à cette ctûelle jk>si-v tion , il s'établit avec elle à Cdppét , qui était devenu une espèce de prison.

Là se passèrent plusieurs moi* daas une incertitude bien douloureuse. Si tnadame de Staël restait à Coppet, elle se trouvait privée de tout mouvement intellectuel, de toute ressource pour l'éducation et l'établissement de ses autres énfans< Elle attirait te persécution sur toiis* ceux qui venaient la voir. Mais , pour sortir de cette situation , il fallait entreptnendre un long et périlleux voyage* s'enfiiîr secrètement comme une prisonnière; et l'Europe était tellement envahie par la £>uissanle française, que madame de .Staël croyait être

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obligée de passer par la Turquie. Pendant ces mois d'incertitude, Auguste était la principale ressource de sa mère ; il comprenait toutes les difficultés, l'encourageait à les vaincre , en entrant dans toutes les nuances de ce caractère où se réunissait la plus grande énergie morale , avec une imaginar tion craintive et ardente , qui se représentait tous les dangers , s'en exagérait toutes les chances. Enfin il était obligé de lui donner de la force contre une peine qu'il ressentait bien vivement lui-même , celle de se séparer l'un de l'autre. Madame de Staël était obligée de laisser son fils en partant pour mettre ordre à toutes les affaires dont elle ne pouvait s'occuper sans compromettre le secret nécessaire à sa fuite. Il fallait donc la quitter pour une année, mettre entre elle et lui des barrières qui, d'un instant à l'autre, pouvaient devenir insurmontables. Auguste seul pouvait lui donner le courage de supporter une telle douleur : il trouvait dans son affection même la force de la dominer. Le jour où elle partit, il l'accompagna plusieurs lieues ; elle était seule avec sa fille , son

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plus jeune fils devait suivre une autre route.

Pendant cette journée douloureuse, Auguste se montra plus que jamais le protecteur, l'appui de sa mère et de sa sœur. Sensible et ferme , il contenait son émotion par excès de tendresse , en témoignant pourtant toute la profondeur de son affection; il ranimait sa mère abattue , et savait même lui donner de la force par cette espèce de gaîté qu'inspire quelquefois un grand ébranlement aux âmes courageuses. Il repoussait toutes les inquiétudes qu'on pouvait concevoir pour lui , en le laissant seul exposé à la colère des agens du gouvernement , et il les repoussait avec tant de raison et de calme , qu'il parvenait à tranquilliser même sa mère. Madame de Staël a raconté dans les Dix Années d'exil, que lorsqu'elle vit s'éloigner ce fils chéri , elle dit comme lord Russell : La douleur de la mort est passée. Elle répéta plusieurs fois dans cette journée qu'elle* voulait écrire un livre où elle peindrait la tendresse passionnée d'une mère pour un fils qui réalisait toutes ses espérances.

Auguste s'était montré, pendant ces cruels

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momens, tel qu'il était toujoursquand unecirconstance importante faisait ressortir toute sa valeur morale. C'était une de ces natures chez lesquelles une vive émotion fait jaillir une flamme subite. L'extrême modestie de son caractère et une sorte de réserve habituelle voilaient quelquefois son âme dans les temps paisibles , à moins d'une intimité absolue ; mais quand un danger, une circonstance difficile se présentait , il se manifestait dans tout son être une beauté morale que nous aurions de la peine à faire comprendre ; son regard en portait l'empreinte ; il y avait alors dans sa physionomie un ébranlement contenu singulièrement frappant; on y voyait percer une sorte <Je jouissance d'avoir secoué les entraves de la vie habituelle ; il était calme et ému ; il semblait respirer plus vite et plus à l'aise , et l'on ne pouvait douter qu'il ne réussît à la chose qu'il allait entreprendre. Sans doute elles ont une grande puissance ces natures qui contiennent une plus haute valeur morale qu'elles n'en manifestent habituellement , et qui ne se révèlent complètement que par instans. Il n'y a point d'êtres

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qui se fassent aimer plus vivement : ils ré* pondent à cette disposition de notre âme qui recherche toujours l'inconnu, même dans ce que nous chérissons le plus ; car il y a au fond de nos plus intimes affections un mystère dont nous n'avons pas le mot, et qui nous fait trouver insuffisant tout ce qui nous est entièrement dévoilé.

Après le départ de sa mère , M. de Staël resta seul pour attendre l'effet que ce départ allait produire sur les agens du gouvernement; pendant long-temps il ne put aller même à Genève; il lui fut interdit de se rendre dans aucune autre ville de France.

Madame de Staël tournait constamment ses regards vers son fils , resté seul : ses lettres lui témoignaient la plus vive tendresse , la plus entière confiance. « Si tu étais là, j'aurais du (( courage et du bonheur, lui disait-elle ; je <c recommande mon sort à Dieu, à mon père a et à toi sur la terre. C'est une bénédiction « de Dieu d'avoir un fils comme toi. » Il nous semble que quand nous montrons la haute opinion que madame de Staël avait de son fils , la confiance et le respect même qu'il lui

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inspirait, c'est la meilleure manière d'accomplir la tâche qui noua est si chère , celle de faire connaître M. de Staël au public.

Madame de Staël était peu sujette aux illusions % même sur les êtres qu'elle aimait le plus, et en particulier sur ses en&ns, dont elle exigeait beaucoup , et le fils à qui elle adressait de telles paroles était digne de les entendre. Elles ont été sa plus douce récompense sur cette terre , et sans doute il les eût regardée? comme sa plus grande gloire après sa vie.

Mais , dans un tel moment , il voyait avec peine les inquiétudes de sa mère pour lui , et il tremblait qu'elles ne l'arrêtassent daro sa marche ; il les repoussait avec une sorte dlmpatience. « Il ne faut absolument pas regarce der en arrière , lui répond-il ; oette tristesse, ce ces inquiétudes sur moi m'indignent ; il est ce bien question de cela ! il faut avancer avec « résolution et fermeté ; il y a un devoir po- « sitif à ne pas laisser affaiblir son âme; je « serais tenté de te gronder de tes exprès- « sions tendres. »

Pendant cette année d'absence , le soin de

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toute la fortune de madame de Staël lui fut uniquement confié ; il y mit un zèle et une activité remarquable. « J'ai eu de la peine « à vaincre ma répugnance pour les chiffres , ce lui dit-il , mais à présent je m'y suis habi- <c tué, et je trouve que rien n'est ennuyeux, « lorsqu'on le prend d'un point de vue élevé. » Sa fermeté, sa présence d'esprit, sa vigilance, évitèrent tous les inconvéniensqui auraient pu résulter, pour madame de Staël , de ce départ subit ; et après une année de cette pénible absence , M. de Staël rejoignit sa famille en Suède , en 1 8 1 3 , au moment où l'Europe se soulevait tout entière contre l'empereur Napoléon.

Peu de temps après s'être réuni à sa famille, M. de Staël éprouva un grand chagrin. Il apprit, presque en arrivant à Londres, la mort d'un jeune frère qu'il chérissait, et dont il était tendrement aimé. Albert de Staël , doué d'une figure charmante et d'un esprit plein de grâce et d'originalité, fut frappé au commencement de sa carrière.

Pendant le peu de semaines qu'il avait passées au service , il avait déployé un tel excès de

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bravoure , que les hommes même les plus habitués au courage, dans un temps où cette vertu a été si commune, en témoignèrent leur étonnement. Il semblait ne vivre à l'aise que dans le danger ; il le recherchait avec passion, dans les occasions même où il n'y avait aucune utilité à s'exposer, et malgré les représentations de tous ceux qui l'entouraient. La guerre avait toujours été l'objet unique de ses désirs; la vie sédentaire lui était à charge ; dans son enfance , il se créait déjà des périls dans ses jeux , et il avait exposé cent fois cette vie qu'il devait perdre si tôt. Il avait dit à sa mère , en la quittant : « Je <c me couvrirai de gloire , ou je ne reviendrai « pas. y> Mais il fut atteint si jeune , qu'à peine laiska-t-il enti^evoîr ce qu'il y avait de distingué dans son âme; Il périt d'une manière funeste > n'ayant pas vingt ans, en prononçant le nom de àa mère, avant d'expirer.

Albert et Auguste étaient intimement liés , malgré la différencie de leurs caractères. La même chaleur d'âme, la même générosité naturelle , se retrouvaient dans tous les deux ; quoique , chez Auguste , ces dispositions se

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