‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice surChapitre 2 sur 51 · IV NOTICE · texte numérisé non relu

IV NOTICE

coup avec ses petits-enfans : le naturel et l'originalité de cet âge avaient un charme tout particulier pour lui, qui dans le commerce de la vie détestait par-dessus tout l'affectation et le convenu. Il y avait dans toute la personne de M. Necker une telle empreinte de dignité morale , qu'elle frappait quiconque le voyait, et qu'elle est toujours restée profondément gravée dans l'âme de ses petitsenfans ; et en même temps lorsqu'ils se sont rappelé avec quelle bouté inexprimable il se plaisait à leurs jeux, avec quelle originalité d'imagination cet esprit si élevé comprenait leur nature et sympathisait avec elle , il serait difficile d'exprimer quelle émotion singulière et profonde ce souvenir a laissé dans leur âme , ce qu'a été pour eux la puissance de cette image si noble et si digne , unie aux détails les plus puérils de leur première enfance.

A l'âge de onze ans, Auguste de Staël fut mis eq pension, et il suivait alors le collège de Genève. Dès son entrée , il se plaça parmi le? premiers. Oiy distribue des prix une fois par an; c'est une fête très solennelle;

les paréos attachent une haute importance aux succès de leurs enfans. Auguste remporta souvent des prix , et plus tard il prenait la défense de ce genre d'institution; il disait qu'elle n'excitait aucun sentiment d envie chez lés enfans; qu'ils s 'entr aidaient souvent même entre rivaux. Ce qui est certain, c'est qu'il n'en reçut aucune influence fâcheuse : il était occupé du chagrin de ses rivaux ; il cherchait à les faire valoir. « Ce « n'est qu'un mot sauté , une expression ou- « bliée , qui lui a fait manquer le prix » , disait-il de tel ou tel de ses compagnons.

Ainsi $e manifestait déjà en lui ce besoin qui Ta toujours dominé de soulager l'amour-propre souffrant. Epargner une peine, procurer un plaisir à son semblable, était la préoccupation d'Auguste enfant , comme elle a été celle de toute sa vie. Il y avait dans son caractère quelque chose de protecteur , même dès la première enfance. Ses camarades, son frère, sa soeur, venaient se réfugier à l'ombre de sa bonté. Dans toutes les petites discussions de l'enfance , il donnait déjà l'idée d'un secours pour le plus faible, d'un guide pour le moins

VJ XOTICE

éclairé. Il n'est aucune époque dans le souvenir de ceux qui l'ont aimé , à quelque âge qu'ils se le représentent , où ils ne se rappellent avoir senti pour lui respect et confiance, sentimens qui, lorsqu'ils peuvent se concilier, s'entr'aident mutuellement.

Bientôt après Auguste de Staël accompagna sa mère en Allemagne. C'est à cette époque que commencèrent l'exil et toutes les persécutions de madame de Staël. Ce fut dans ce voyage aussi qu'elle fut frappée par le malheur le plus cruel de sa vie, la mort, de son père.

Elle trouva déjà dans son fils, âgé de quatorze ans , un secours et un appui dans ses souffrances. Auguste commença à s'associer aux peines de sa mère; depuis lors, les chagrins de madame de Staël devinrent l'Une des grandes préoccupations de sa vie.

Les enfans ressentent d'une manière très, douloureuse les peines des personnes qui leur sont chères. Il y a même un contraste déchirant entre la joie dont ils ont besoin, et qui se ressaisit d'eux de toutes parts , et la vivacité de sympathie qu'ils ressententpour

SUR M. LE BARON AUG. DE STAËL. vij

les souffrances dont il&sont témoins. Quoique faibles et impuissans, ils sont susceptibles d'éprouver une profonde pitié pour des êtres supérieura à eux en âge et en force; et ce sentiment a quelque chose de poignant par l'impuissance où ils se trouvent d'apporter aucun soulagement à ceux qu'ils aiment.

Cependant il n'en était pas ainsi pour Auguste; il pouvait déjà soulager sa mère; il le pouvait surtout en lui donnant l'espoir de lui retracer celui qu'elle pleurait. Elle se plaisait souvent à faire ressortir de certaines ressemblances entre son père et son fils; elle en trouvait même dans les traits.

C'est à cette époque que madame de Staël confia l'éducation de ses enfans à M. A. W. de Schlegel, qui réunissait déjà la double réputation si justement méritée de savant et de poète , et qui resta son ami intime jusqu'au dernier jour de sa vie. M. Schlegel savait inspirer en même temps le goût des études suivies et persévérantes, et donner l'essor à tout ce qu'il y a de brillant et d'a^ nimé dans l'imagination. H enseignait à Auguste à faire dçs recherches avec l'exactitude

viij NOTICE

d'un savant, et à sentir les beautés poétiques avec la vivacité d'un artiste.

Plus tard madame de Staël se sépara de ce fils qui lui était si cher, pour l'envoyer à Paris. Son exil ne lui permettait pas de s'y rendre elle-même ; elle l'envoya tout seul, à l'âge de quinze ans , dans une pension dont la surveillance n'était pas très sévère; mais c'était un essai de liberté qu'elle voulait faire pour lui. Elle l'avait même chargé d'examiner cette pension , de bien se rendre compte de l'impression morale qu'il en recevrait, et de lui en écrire , disait-elle , avec sa sincérité accoutumée, « Tu sauras, lui&rit-elle, si les <r inconvéniens qu'on reproche à cette pente sion viennent des écoliers ou des maîtres.

<c J'ai beaucoup d'anxiété sur cette pence sion. Dois-je t'y laisser ? dois-je te rap- * peler ? je suis tentée de te consulter sur ce « sujet : car il faut te rappeler à l'instant où ce ton âme cesserait d'avoir horreur du mal. » Ailleurs elle lui dit : « C'est une grande « épreuve que je fais de ta raison ; j'espère « qu'elle me réussira bien. » On concevra par ce peu de mots, d'une part , la confiance

SUE LE BARON ACG. DU STAËL. ix

que méritait déjà le caractère de M. de Staël, et de l'autre, nous ne dirons pas le système, parce qu'un tel mot ne peut s'appliquer à ce qui est exempt de tout calcul , mais les habitudes de madame de Staël , dans l'éducation de ses enfans. Elle leur faisait prendre part eux-mêmes à leur éducation ; il n'y avait jamais de plan, de calcul, dans sa manière avec eux; elle ne leur cachait aucun des moyens qu'elle voulait employer; elle les invitait à les juger; elle faisait continuellement appel à leur raison ; elle avait besoin lie leur approbation ; en même temps ses décisions étaient fermes et positives, et elle réunissait une extrême liberté de délibération à une grande énergie de volonté. La franchise la plys complète était la base de tous ses rapports; les défauts de ses enfans , les siens même, tout cela était discuté devant eux et avec eux. Trouvant dans son fils aine une raison forte réunie à un grand amour du devoir, madame de Staël en pro* fita avec joie pour le mettre lui-même à la tête de ses études, et pour essayer l'effet de la confiance et de la liberté.

Page 1