‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice surChapitre 29 sur 51 · DU NOMBRE ET DU LAGE · texte numérisé non relu

DU NOMBRE ET DU LAGE

rassemblée représentative, une telle combinaison serait si absurde et si facile à changer, qu'il ne faudrait pas s'y arrêter un seul instant. Dans un sujet de cette nature, je n'ai pas besoin de dire cbmbien je respecte toutes lès exceptions individuelles; mais je ne crains toutefois pas d'être contredit en affirmant que, dans l'état actuel des choses , les lumières de notre assemblée représentative sont inférieures d'une part à celles de l'opinion publique , et de l'autre à celles d'une partie au moins des membres qui composent le ministère. Mais d'où provient cette infériorité, ai ce n'est de ce que les députés sont choisis exclusivement dans une génération qui, par diverses causes, repousse toute idée nouvelle, et se refuse opiniâtrement à toute espèce d'instruction? —Dans les pays qui jouissent depuis long-temps de la liberté, les lieux communs n'ont d'autre inconvénient que d'être ennuyeux; iU renferment toujours quelque côté juste, quel* ques notions applicables ; mais chez nous qui n'avons encore joui d'aucune liberté réelle, chez nous ou chaque gouvernement hérite des sopbismes répandus par celui qui Fa précédé, les lieux communs réunissent tous les dangers de l'inexpérience à l'insipidité des répétitions.

Parmi les hommes de quarante à soixante-dix ans, dont se compose la classe des éligîbles, les

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uns ont puisé toutes leurs idées dans la vieille monarchil, et, sans parler encore de leurs passions hÉMuses , ils ne rêvent que le rétablissement d'un régime qu'eux-mêmes ne sauraient définir, et qui d'ailleurs est aussi incompatible avec nos mœurs actuelles que l'organisation d une planète étrangère : d'autres ont l'imaginatioti tellement frappée des crimes de la révolution , que ce souvenir égare leur esprit ; ils tremblant m moindre signe de vie que donne une nation erigourdie par quinze ans de despotisme ; ils lié toiènt pas que les rôles ont changé, que ceux qui avaient la fureur dé détruire ont maititeuant Pmtérêt le plus puissant à côùserver, et que le seul danger qui nous menace aujourd'hui, ce sont les vengeances de la minorité : d'autres qui ne se sont nourris, sous l'empire de Bonaparte , que de la politique sefviie des journaux , et qui veulent excuser à leurs propres yeux leur longue complaisance, s'obstinent adonner pour des idées d'ordre public les sophismes officiels ■du pouvoir absolu : d'autres sont tellement imbus des doctrines tyranniques de la Convention , que la liberté consiste uniquement pour eux dans des déclamations violentes contre le clergé et la tibbiesse ; ils seraient tout prêts à Se soumettre à un despotisme quelconque, pourvu qu'il commençât par persécuter les objets dé leur

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haine : d autres enfin , et ce sont encore de beaucoup les meilleurs, sont pénétra d'un respect superstitieux pour toutes les $M|peptions de l'Assemblée Constituante; ils ont comme elle un souverain mépris pour l'expérience de l'Angleterre et de l'Amérique; ils se persuadent que la liberté peut s'établir par deux ou trois idées simples, et qu'un être aussi multiple que l'homme, une machine aussi compliquée que l'ordre social, peuvent se mouvoir par quelques principes généraux. Mais chacune de ces classes est attachée à ses préjugés divers avec une égale ténacité, et repousse avec la même persévérance toute espèce d'instruction nouvelle. — Que serait-ce si je parlais des passions violentes que la discussion des intérêts législatifs réveille dans L'âme de ceux qui ont assisté aux commencemens de notre révolution!

Les révolutions politiques ont , comme les maladies du corps humain, un terme qu'il est, jusqu'à un certain point , possible de fixer d'une manière générale. Ce terme est celui où les combattans qui ont ouvert la lutte commencent à se retirer de la carrière, et où une génération nouvelle vient les remplacer. Les pères étaient des ennemis irréconciliables ; les enfans ne sont plus que des hommes de sentimens opposés.

Sans doute , une fusion complète des opinions

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politiques n'est un résultat ni possible ni même désirable; mais il faut que ces opinions diverses cessent d'être des haines individuelles. Quand nous aurons atteint ce but, et seulement alors, la révolution sera terminée, et nos institutions nouvelles seront mises à flot Cela posé, que peut-on faire de plus déraisonnable que de confier les armes législatives précisément à ceux qui sont le plus acharnés les uns contre les autres, à ceux pour qui tous les noms , toutes les doctrines de la révolution sont encore l'objet des passions les plus vives. Aussi que résulte-t-il d'un tel système? c'est que toutes les lois deviennent des questions de parti, et que la simple raison ne trouve plus de place nulle part. S'agit-il de composer le corps électoral d'une manière sage et équitable pour tous les citoyens , les uns ne pensent qu'à en écarter l'ancienne noblesse, les autres ne rêvent que l'espoir absurde de ressusciter les privilèges des gentilshommes, en les déguisant sous le nom de grands propriétaires ? S'agit -il du mode le plus économique de payer les dettes de l'État, les uns ne songent qu'à plaire aux acquéreurs de biens nationaux , les autres ne s'occupent que de la vaine chimère de reconstituer en France le pouvoir du clergé catholique. A Dieu ne plaise que je me prononce pour aucun genre d'exclusion; mais en vérité,

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dans l'état actuel de* esprits , la loi qui interdirait l'entrée de rassemblée représentative à tous le* hommes assés âgés pour avoir pris part ans premières, haine* de la, ré volutic» , serait encore moins déraisonnable que celle qui en écarte précisément la génération che» laquelle on trouve le plus de calme et d'impartialité.

En effet r ks.bent»çs de la génération nouvelle sont étrangers aux préjugés et: aux passions qi)3 ftwns ayons cherché à signaler. Ils ont en général plus de connaissances acquises, et surtout plus de désir d'en acquérir de nouvelles. Ils voient la France telle qu'elle est, sans que leur esprit soit troublé par L'image d'un passé qui ne peut plus renaître.. Le souvenir de la terreur n'est point un spectre qui les poursuive sans cesse , et leur ote l'usage de leur raison. L émigration et l'Assemblée Législative, la légitimité et la souveraineté du peuple * qui sont des cris de guerre pour les hommes plus âgés , ne sont pour eux que des faits historiques ou des idées générales insignifiantes dans l'application. Enfin, la génération nouvelle est calme parce qu'elle est forte; et patiente parce qu'elle se croit assurée qu'avant de disparaître de la terre, elle aura vu luire le jour de la liberté constitutionnelle.

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