DE L'ÉDITEUR
OEUVRES COMPLÈTES DE MADAME LA BARONNE DE STAËL, (i)
En faisant paraître une Édition complète des Œuvres de ma mère , je ne cède pas seulement à une impulsion de mon cœur, je remplis des intentions qui doivent m'être sacrées. Ma mère a daigné me charger, par ses dernières volontés , de choisir entre ses manuscrits ceux qui seraient susceptibles d'être imprimés, et de publier la collection de ses Œuvres et de celles de M. Necker. Elle a désiré qu'une Notice sur elle-même et sur son père précédât chacune de ces Editions.
M acquitter seul de ce travail eût été sans doute une grande consolation ; ma mère s'est toujours montrée à nous telle qu'elle était, et l'indulgente tendresse qui lui fateait admettre ses
(i) 17 vol. in-8°*; prix, 10a fr.; ou 17 vol. in-12; prix, 5i fr. Parw , librairie Treuttel et Wùrtz, rue de Bourbon,
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enfans à la plus parfaite intimité avec elle, leur a permis de suivre constamment le cours des pensées qui l'occupaient, et de s'instruire en écoutant ses jugemens sur les hommes et sur les choses. Mais j'étais certain qu'elle-même eût souhaité que sa proche parente, son amie la plus intime, se chargeât de faire connaître son caractère ; et madame Necker de Saussure a consenti à entreprendre une tâche trop au-dessus de mes forces. Madame de Broglie et moi nous avons joint nos souvenirs aux siens , et la Notice que l'on va lire en renferme le dépôt. Les amis de ma mère y retrouveront son image tracée avec fidélité; ceux qui ne l'ont pas connue pourront juger du vide affreux que sa perte a laissé dans notre vie.
Les manuscrits confiés à mes soins sont en assez grand nombre. J'y ai trouvé un dénoûment de Delphine et des Réflexions sur le but moral de ce roman , qui en font en quelque sorte un ouvrage nouveau ; plusieurs pièces de théâtre en vers et en prose , les unes achevées, les autres seulement esquissées, divers morceaux de politique; le canevas d'un poëme sur Richard-Cœur-de-Lion ; enfin la première ébauche d'un ouvrage commencé sous le titre de Dix Années d'exil. Une si prodigieuse facilité de travail étonnera surtout ceux qui réfléchiront
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que c'est au milieu de la vie sociale la plus animée, dans des temps de révolution, à travers l'exil et les voyages , avec une existence tantôt troublée par le malheur, tantôt consacrée à sa famille ou aux plus généreux devoirs de l'amitié, que ma mère a pu manifester ses pensées sous tant de formes diverses.
Le premier ouvrage dont elle comptait s'occuper, après avoir achevé les Considérations sur la Révolution française, était un poëme en prose sur Richard-Cœur-de-Lion. Elle pensait que la prose française peut atteindre à une hauteur, à une force de poésie qu'excluent les règles étroites de notre versification ; et les poèmes en prose que nous connaissons aujourd'hui ne lui paraissaient pas avoir épuisé les grandes beautés dont ce genre est susceptible.
Ensuite elle se proposait de traiter divers sujets de tragédie, et elle aurait cherché du moins à sortir de l'ornière où l'art dramatique se traîne si péniblement en France. Les situations fortes, les effets nouveaux qui s'offraient en foule à ^ sa pensée, étaient un des sujets habituels de sa conversation* avec les amis dignes de l'entendre.
Enfin elle voulait écrire, dans ses loisirs, des Mémoires dont les Dix années d'exil devaient faire partie, et qui auraient offert le jugement
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des individus , comme les Considérations sur la Révolution française présentent le tableau des événemens. Voilà les travaux que notre malheur eçt venu interrompre, et qui sont perdus pour jamais.
Un sentiment contre lequel j'ai eu à me défendre m'aurait porté à imprimer sans distinction tous les manuscrits qui me restent de ma mère j mais, comme plusieurs 4e ce& manuscrits sont des ébauches encore incomplètes, et qufe de les perfectionner eût été pne entreprise à la fois au-dessus de mes forces et contraire au scrur pule religieux qui doit me guidç? d^ns mon travail , j'ai choisi parmi les compositions inédites celles qu'il est possible de publier dans l'état où elles se trouvent , et je les imprimerai saoa me permettre la plus légère altération.
L'ordre chronologique est celui que je suivrai, autant du moins que cela sera praticable. Non seulement cet ordre ç?t Ipphtf fljature!, mais il a l'avantage de mettre la maçcbe progressive des écrits de ma t#èyç ei^a^pprt #yec celle defc événement} cl? WJT tç que.se^.QUîYragea ç$ l'histoire de notre siècle se servit , pour ainsi dire, de commentaire réciproque.
Toutefois, comme l'analogie de certaine sujets et la division des volumes mV quelquefois obligé d$ m'écartçr de l'ordre des teujps, j'ai cru devoir
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placer à la fia de la collectipo, une liste exacte de tous les écrits de nia mère et des époques où ils ont été composés.
Cette édition sera donc aussi complète qp'il est possible, et rien n'y sera omis de ce que ma mère a publié ou destiné à l'impression. Quant à la pensée d'y joindre sa correspondance , elle n'a pas un instant approché de notre esprit : et en effet , entre les nombreuses lettres qu'elle a adressées à son père, à ses enfans et à ses amis, il n'en est pas une seule qui ne soit écrite dans l'abandon de l'intimité , pas une dont elle n'eût considéré la publication comme une atteinte aux devoirs les plus sacrés de l'amitié et de la délicatesse. L'usage qui s'est introduit d'imprimer les lettres des personnes célèbres , sans respect pour leur mémoire , et de faire sa proie de tout leur héritage moral ; cet usage est une honte de notre siècle dont j'ai toujours entendu ma mère parler avec le plus profond mépris.
Aussi, quelque belles, quelque touchantes que soient la plupart des lettres d'elle que possède sa famille , ses intentions nous sont trop bien connues pour que jamais nous puissions nous permettre de les publier. Tous ses amis, tous ceux qui ont vécu dans sa société, ne se méprendront pas plus que nous sur une volonté si formellement exprimée : quiconque ne la respec-
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terait pas , cette volonté que la mort a rendue sacrée, serait sans excuse à ses propres yeux, comme au tribunal de cette véritable opinion publique, dont les arrêts sont tôt ou tard conformes à ceux de la conscience.