‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice surChapitre 35 sur 51 · DU CONSEIL D'ÉTAT · texte numérisé non relu

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titude du pardon qui peut seule faire rentrer la joie dans l'âme du pécheur. Du droit de lire la Bible , comme règle unique de sa foi , découlent et la liberté de conscience, et la liberté des cultes qui en est la manifestation extérieure, et la véritable tolérance , non point celle qui n'est qu'un indifférentisme déguisé, mais celle qui repose sur un humble sentiment de notre faiblesse et sur le respect pour la portion de vérité que renferme toute croyance sincère.

Mais l'imperfection des choses humaines ne permet pas qu'ici -bas aucune vérité porte immédiatement tous ses fruits; et, semblable à la semence, ce n'est souvent qu'après avoir été quelque temps enfouie qu elle peut germer, croître et fleurir. Nos pères en revendiquant, la Bible à la main , leurs privilèges de chrétiens, recueillirent sans doute les principaux bienfaits de la vérité divine qu'ils embrassèrent. Leur foi vive et intime, leur zèle inébranlable au milieu des persécutions en sont la preuve; mais , encore imbus de quelques unes des habitudes du catholicisme dont ils secouaient le joug, peut-être attachaient *âls trop d'importance à l'unité de l'Église visible. Ils ne virent pas assez clairement que, la liberté de conscience une fois proclamée, le vrai , le seul principe d'unité devait être désormais l'amour commun pour le même

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Rédempteur. Convaincus de la vérité de leurs doctrines, ils se crurent le droit d'y ramener, quelquefois même par la force , ceux qui s'en écartaient , d'accuser d'hérésie ceux qui ne les adoptaient pas dans toute leur rigueur. De là cette extrême importance attachée aux diverses confessions de foi que la situation des églises naissantes rendait nécessaires, et entre autres à la confession de foi helvétique, dont le gouvernement du canton de Vaud doit se considérer comme le gardien , en tant qu'il veut êtrç le chef de l'Église dans son pays , et que pourtant les jeunes ecclésiastiques désignés sous le nom de mômiers invoquent en vain contre leurs adversaires, en offrant de prouver qu'ils ne prêchent aucun dogme qui n'y soit conforme.

La tolérance et la liberté des cultes sont des conséquences si rigoureuses de notre réformation, que ces deux grands principes durent étendre de jour en jour leur empire sur le monde protestant; et aujourd'hui on ne saurait s'y soustraire sans tomber dans un dédale inextricable de sophismes et de contradictions. Tout au plus pourrait-on admettre, quoique nous soyons loin de le penser, que, sous un point de vue purement politique, il est permis de soumettre à de certaines restrictions un culte dont les ministres reconnaissent la suprématie d'un souverain

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étranger; mais sur quels argumens se fonderait un gouvernement protestant , pour gêner, dans la profession de leurs doctrines religieuses, des hommes qui , protestans eux-mêmes , réguliers dans leur conduite morale, et ne reconnaissant aucun supérieur ecclésiastique étranger, ne réclament d'autre privilège que celui de prier Dieu en commun avec ceux qui partagent leur conviction ? Cette vérité, incontestable en principe, devient d'une application plus générale à mesure que les lumières religieuses et politiques font des progrès.

L'Amérique septentrionale, dont les premiers colons furent des martyrs de la liberté de conscience, se montre digne de cette sainte origine. Tous les cultes y sont librement professés , toutes les religions nées de la Bible y vivent en sœurs , et la loi n'établit aucune distinction entre leurs disciples.

L'Angleterre présente , sous le rapport de la tolérance religieuse comme sous beaucoup d'autres, de singulières anomalies. Si, d'une part, les catholiques et les dissidens y sont encore soumis à un régime d'exception , si le clergé de l'Église nationale y jouit de privilèges temporels exorbitans , d'autre part la liberté des cultes y a une latitude dont aucun autre pays de l'Europe ne pourrait offrir l'exemple. Chaque jour s'élè-

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vent des églises, des chapelles, des maisons de prière , où les membres de toutes les communions, de toutes les sectes chrétiennes se réunissent, sans le plus léger obstacle, pour célébrer le service divin selon leur croyance et leurs usages. L'on voit donc que si, en Angleterre, le principe de la tolérance, qui est inhérent à la religion réformée , n'a pas encore pu triompher entièrement dans l'ordre politique , il est reconnu sans réserve dans l'ordre religieux, ce qui est d'une bien plus haute importance.

En France, la liberté des cultes est proclamée en principe, et c'est sans doute un point essentiel, quoique les restrictions infinies auxquelles est soumis le droit de s'assembler rendissent peut-être illusoire cet article de nos lois fondamentales, s'il se réveillait chez nous assez de zèle religieux pour en réclamer le bienfait.

Dans l'Allemagne protestante, les mœurs, à défaut de lois , ont établi la tolérance , et les différences de sectes se perdent dans une disposition générale des esprits à la méditation et à la religiosité.

La Suisse, disons-le à regret , est restée, sous le rapport de la tolérance, en arrière du progrès qui s'est opéré dans les grands États que nous venons de nommer. Une liberté des cultes fort incomplète existe à peine dans un très petit

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nombre de cantons ; c'est un fait qu'ii faut commencer par reconnaître dans notre discussion actuelle. Mais en accusant d'intolérance le gouvernement d'un canton protestant, l'équité aurait exigé des correspondàns du Mémorial de dire à leurs lecteurs que si les catholiques établis dans les cantons protestons sont soumis à quelque gêne pour l'exercice public de leur culte, les petits cantons catholiques ne tolèrent pas même la résidence d'un protestant sur leur territoire. Mais revenons à la marche progressive de la réformation.

Nous avons vu , dans une première période , l'étude consciencieuse de l'Évangile produire une foi vive dans les grands mystères de la ré* demption , une conviction profonde , une vie spirituelle énergique et active. Mais nous avons vu aussi ces vertus chrétiennes obscurcies quelquefois par une intolérance que ne justifient point, mais qu'excusent et qu'expliquent soit les persécutions auxquelles les églises réformées étaient en butte, soit l'esprit général de ce siècle.

Une seconde période succède à la première.

Les persécutions et les réactions qu'elles avaient entraînées disparaissent par degrés ; la liberté d'examen porte ses fruits; les idées de tolérance s'étendent de plus en plus. Mais aucune chose

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humaine n'est exempte d'alliage. L'esprit humain , a dit Luther, ressemble à un homme ivre à cheval; s'il penche d'un côté, on ne peut le redresser sans que bientôt il ne penche de l'autre. À mesure que la tolérance faisait des progrès, les doctrines religieuses se relâchaient, la vie spirituelle s'affaiblissait, un latitudinarisme philosophique remplaçait progressivement la foi aux dogmes du christianisme, et l'action de la religion sur les âmes devenait moins habituelle et moins intime. Si nous nommons latitudinaires les principes de cette époque, c'est que telle était l'expression consacrée en Angleterre, particulièrement sous le règne de la reine Anne, et que c'est en Angleterre, mieux que partout ailleurs, que peuvent s'observer les différentes phasfes religieuses que nous cherchons à caractériser.

Toutefois , au sein même du relâchement religieux dont les églises protestantes étaient atteintes , se préparaient les germes d'une nouvelle réforme, réforme dont la Providence a peut-être réservé l'accomplissement à notre siècle et qui amènera, du moins il est permis de l'espérer, l'admirable union de la tolérance philosophique la plus étendue, avec la conviction religieuse la plus intime.

Dans l'état actuel des lumières de la civilisa-

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tion , Ton peut dire d'une manière générale que la naissance d'une secte opère presque toujours un double bien. Les partisans de la nouvelle doctrine s'efforcent de la recommander à l'estime publique par l'enseignement et la pratique d'une morale plus sévère; tandis que ceux qui repoussent l'innovation sont obligés, par une sorte de concurrence, à redoubler de zèle pour prouver l'inutilité de la réforme qu'ils combattent.

Ce fut vers le milieu du siècle dernier que commença en Angleterre le mouvement religieux que nous voyons s'étendre et se développer de nos jours. Quelques ecclésiastiques , soit de l'Église nationale , soit surtout des églises dissidentes , frappés de l'espèce de mort spirituelle où languissaient les âmes , attristés de voir les grandes vérités du christianisme trop souvent omises ou trop sèchement présentées dans la prédication , se rattachèrent aux doctrine^ des premiers réformateurs , comme ceux-ci avaient remonté à l'exemple et aux préceptes des premiers apôtres de l'Évangile. Les noms de Whitfield et de Wesley sont devenus célèbres dans le monde chrétien; et, quelque jugement que Ton porte des deux sectes dont ils furent les fondateurs, on doit reconnaître qu'ils ont puissamment contribué à la régénération religieuse, dont

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l'Angleterre et l'Amérique offrent aujourd'hui un si frappant exemple.

Quiconque annonce des doctrines opposées aux passions, aux vanités ou aux préjugés de ses contemporains, doit s'attendre à une lutte pénible. Cette lutte est imposée à la vérité pour attester sa céleste origine , et c'est en ce sens que Jésus-Christ a dit qu'il n'était pas venu apporter la paix, mais -le glaive. La philosophie est punie comme impiété dans les siècles de superstition et de barbarie; la foi passe pour fanatisme dans les temps où le raffinement de la civilisation amollit les âmes et ébranle les croyances ; et si les premiers chrétiens ont bravé le martyre, les chrétiens de nos jours doivent savoir braver le ridicule. Cest ce qui arriva aux disciples de Whitfield et de Wesley ; mille sarcasmes les accueillirent à leur début ; et ils se virent désignés sous le nom de méthodistes, en raison de l'austérité de leur conduite et de leurs principes religieux. Cette désignation ironique avait droit de les blesser; toutefois comme elle n'était point injurieuse en elle-même, ils l'ont en quelque sorte adoptée. Plus tard , le peuple des salons a étendu la même dénomination à tous les hommes que des habitudes de piété éloignent du monde, et à. tous ceux qui, pénétrés deredpect non pas seulement pour les préceptes moraux f

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de l'Évangile , mais pour les dogmes qui leur donnent une sanction divine, se désignent euxmêmes, à juste titre, sous le nom de chrétiens èvangèliques. Un homme d'esprit à qui on demandait ce que c'était qu'un méthodiste , répondit avec raison : C'est un homme qui a plus de sentimens religieux que celui qui l'appelle ainsi. Il n'y a personne qui ne soit le méthodiste de quelqu'un.

Nous venons de voir que le relâchement de l'Église anglicane, dans la première moitié du dix-huitième siècle, avait préparé, par une heureuse réaction , le développement d'une nouvelle vie religieuse. C'est ainsi que , selon l'expression d'un homme de génie , l'esprit humain avance , non point en ligne droite , mais en spirale. Quelquefois il semble reculer ; mais attendez que sa révolution soit accomplie , et vous verrez que sa marche est progressive.

Les méthodistes et les autres sectes dissidentes avaient fait des progrès, le zèle commençait même à se réveiller dans l'Église anglicane, lorsque les crimes de la révolution française , en frappant de terreur toutes les âmes honnêtes , vinrent accélérer le mouvement qui se préparait. Par un rapprochement naturel on rattacha les horreurs de cette époque à l'athéisme 'futile qui l'avait précédée , et beaucoup d'hommes qui

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hésitaient encore, se jetèrent avec abandon dans les bras de la religion. Dès-lors se manifesta dans le monde protestant une impulsion religieuse que des plaisanteries frivoles ou des mesures injustes voudraient en vain arrêter, mais dont les âmes pieuses se réjouissent , et dont les esprits éclairés reconnaissent la puissance.

C'edt de cette époque que datent , pour la plupart, les innombrables sociétés religieuses et philanthropiques qui font la gloire morale de l'Angleterre, et dont l'influence bienfaisante s'étend sur le monde entier. La Bible distribuée à des millions d'hommes, le christianisme et la civilisation portés par des missionnaires protestans jusque dans les îles sauvages de l'Océan Pacifique, l'infâme trafic des noirs aboli, l'esclavage adouci , les prisons améliorées , l'ordre et le repentir pénétrant dans les murs de Newgate à la voix de madame Fry, l'instruction offerte au peuple dans d'innombrables écoles, l'enseignement religieux mis à la portée de toutes les classes et de tous les âges : tels sont les nouveaux miracles qu'a produits depuis trente ans le réveil du christianisme. Mais ces apôtres de l'humanité qu'entoure le juste respect des gens de bien , les Wilberforce , les Glarkson , les Macaulay, les Chalmers, où puisent -ils cette éloquence entraînante, cette persévérance irré-

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sistible qui assure le triomphe de leur cause? Est-ce dans des notions vagues de morale et de philanthropie? Non, c'est dans une conviction profonde des vérités dogmatiques du christianisme. Ce sont tous des chrétiens évangéliques; ce sont tous des méthodistes selon le langage du monde ; qui sait même si les rédacteurs de l'arrêté de Lausanne ne verraient pas en eux des mômiers?

On trouvera peut-être que nous nous sommes écarté de notre but , pour nous arrêter à l'histoire des opinions religieuses en Angleterre ; mais cette digression apparente aura, dans le fait, abrégé notre travail; car les mêmes phases que le protestantisme a parcourues en Angleterre, il est destiné à les parcourir dans le monde entier, et ce que nous avons dit jusqu'ici est en grande partie applicable aux églises de Suisse.

Le clergé de Genève a été souvent accusé de socinianisme. Nous sommés convaincu que ce reproche est injuste; mais ce qui est certain, c'est que depuis le milieu du dernier siècle, il s'était établi , par une sorte de convention tacite , que, soit dans l'enseignement religieux, soit surtout dans la prédication, les dogmes du christianisme seraient à peu près laissés de côté, et qu'on se bornerait à parler de l'exis-

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tence de Dieu, de l'immortalité de l'âme et des préceptes moraux de Jésus-Christ. Ici , des gens fort estimables vont nous demander : Que vous faut-il donc de plus que d'être honnête homme et de croire en Dieu? Mais, sans entrer dans aucune controverse, nous leur demanderions à notre tour : En quoi faites-vous consister le christianisme? Les philosophes de la Grèce et de Rome, les poèmes sacrés des Indiens, n'ontils pas aussi proclamé l'existence d'un Être Suprême et l'immortalité de l'âme? Quelle vérité nouvelle l'Évangile a-t-il donc révélée aux hommes ? Quel est votre motif pour vous nommer disciples de Jésus-Christ, plutôt que de Platon , de Confucius ou de Brama ?

A juger des doctrines par leur influence spirituelle, il y avait certainement une imperfection fondamentale dans celles de la majorité du clergé de Genève. Les sermons de morale abondaient ; ils étaient plus ou moins purement écrits, plus ou moins touchans, selon le talent ou la disposition de l'orateur; mais les âmes restaient dans la léthargie; nulle vie intérieure ne se développait. Les mœurs étaient pures et régulières;, par un heureux concours de circonstances, au premier rang desquelles il faut placer les habitudes imprimées au peuple par les fondateurs de la réformation ; beaucoup de vertus et d'actes

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de bienfaisance publique et privée, honoraient alors comme aujourd'hui la ville de Genève; mais néanmoins la tiédeur spirituelle faisait des progrès, et l'on voyait le protestantisme perdre peu à peu les caractères d'upe croyance positive, et se fondre par nuances insensibles dans les généralités d'une philosophie religieuse.

Cet état de choses durait depuis long-temps, au grand chagrin de quelques hommes des plus dignes de respect par leurs talens et leurs vertus apostoliques , lorsqu'il y a peu d'années , on vit se manifester les symptômes d'un nouveau mouvement religieux. Déjeunes ministres commencèrent à rechercher dans leur propre cœur et dans l'Évangile, les causes de la tiédeur générale, et à comparer les doctrines du jour avec les doctrines primitives de la réformation. Ils furent encouragés dans leur résolution naissante par quelques voyageurs anglais, dont nous ne prétendons nullement approuver toutes les opinions , mais dont personne ne conteste les vertus et la piété. De petites réunions se formèrent, dans le but de s'édifier mutuellement par la prière et la lecture de la Bible. Ces réunions, mal vues de la majorité dû clergé, devinrent l'objet de reproches et de sarcasmes injustes ; les personnes qui s'y rendaient furent assaillies et insultées par la populace, qui les

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