AU NOM DU COMITE POUR L'ABOLITION DE LA. TRAITE
Les ordres du conseil m'appellent à vous rendre coippte des travaux , ou plutôt des voeux et des espérances du comité pour l'abolition de là Traite. Cette tâdtie a été remplie l'année derniçrç par mon honorable ami M. Charles de Remusat.. et vous regretterez , mais pas autant que mpi , sans doute, que cette année il q'^it pas consenti à prêter le charme de gon talent à la meilleure des causes. Si je faisais un retour Stfr moi-mêm^ je ne sais si ma, tendre amitié pour M. de Remusat suffirait pour me çorçspler de tout ce qu aura de fâcheux, pour mon amoijr-propre le rapprochement qui se fera daqs votre esprit. Toutefois je me présente devant vous ayec une sorte d'assurance : cette assurance ne provient point d'un sentiment de mes forces que je suis à mille lieues d'éprpuver ; elle ne repose pas même sur l'espoir de votre indulgence ; la source en est dans la
conviction où je suis que nos mœurs publiques ont fait assez de progrès pour qu'un homme sincère, sur un sujet sérieux, puisse parler à cette assemblée comme il causerait avec an ami. Je vous supplie donc, messieurs, non seulement de vouloir bien me pardonner, et des incorrections de langage*, et des redites, et des omissions, mais de m'indiquer vous-mêmes quelles sont les choses que je dois dire et celles qu'il vaut mieux passer sous silence. Je vous adresse cette prière avec d'autant plus de confiance, que j'aperçois dans plus d'un point de cette enceinte des hommes qui s'acquitteraient de ma tâché à Ui fois avec plus de talent (i) et avec plus de connaissance de cause que je n'en ai.
Les travaux de votre comité de la Traite sont circonscrits dans une sphère très humble. Ce comité ne se compose que d'un petit nombre d'hommes de bonne volonté , et le compte financier que vous a rendu la commission des fonds vous a prouvé l'exiguité de ses ressources pécuniaires. Recueillir des documens, constater des faits , éclairer l'opinion et le gouvernement , tels sont ses seuls moyens d'action. Mais cela
(i) Au nombre des auditeurs se trouvaient entre autres MM. Benjamin Constant , Etienne Dumont , Say, Comte , Dunoyèr, etc., etc.
pour i'àboution de la. traite. 249
même est en quelque sorte une puissance dans un siècle dont chaque jour proclame le triomphe de l'intelligence sur la force , et de la conscience publique sur l'intérêt privé. Toute puissance entraîne une responsabilité , et nous devons vous rendre compte de celle que vous nous avez confiée.
Depuis long-temps , messieurs, nous avions la triste conviction que la Traite des Noirs se faisait dans le port de Nantes avec une audace et une impunité révoltantes. Votre comitéa^désiré acquérir à cet égard une certitude fondée sur des renseignemens positifs recueillis à Nantes même. J'ai eu l'honneur d'être chargé de cette mission , et je le dis avec déchirement de cœur, tells est ou telle était du moins l'automne dernière l'effroyable étendue du mal , qu'un séjour de deux fois «vingt-quatre heures à Nantes a suffi pour m'offrir en foule les preuves matéridles queje cherchais.
* Messieurs ». ce n'est point à vos nerfs , c'est à votre raison et k votre txmscience que je m'adrèspe : je ne répéterai donc point , à moinsr que vous ne.m'en donniez l'ordre:, les détails :<jue j'ai publiés à mon- retour; il* sont consignés dans votre journal j et dans, un écrit qui vous a été distribué en entrant. Si cependant vous jugez utile à. votre cause de les reproduire dans cette
occasion solennelle , je suis prêt à vous obéir.
( Oui, oui, dites ce que vous avez vu, répètet-on de divets côté?. ) — i M. de Staël se rend à cette invitation , et explique à l'assemblée l'horrible usage des fers qui sont exposés à ses yeux. {Voyez la lettre et les planches qui se trouvent à la suite de ce Rapport.)
Je conçois, messieurs, reprend le rapporteur, la sainte indignation dont vous êtes pénétrés» Depuis mon retour, un détail de barbarie plus affreux,; encore que ceux dont vous venez de frémir m'a été affirmé par un homme bien instruit, Lorsque, poussés à bout par, les tortures que je viens de vous décrire, les malheureux esclaves commencent à murmurpr, lorsqu'il se manifeste parmi eux. ce que les négriers appellent; une rébçUioaa» les plus coupables, c'est-à^ dire ceux qui ressentent le plus vivement l'injustice de leurs. bourreaux, sont amenés sur le pont : là , on les attache par les pieds à une pièce de bois, qui, hissée tout à coup en l'air par un jeu de poulies, les tient suspendus la tête en bas; m^is l?on a soin de ne laisser durer le supplice que jusqu'au moment oùl'apoplexie va Je terminer^ car encore ne faut-il pas que les jouissances de la cruauté diminuent les profits de l'avarice.
Et quels sont les inventeurs, de, ces suppliées dignes de l'enfer? Sont-ce de ces Musulmans
poua l'abolition de la traite. ?5i
dans les champs de la Morée? sont«œ des caur nibale&dans les forets du Nouveau-Monde? sontce des Barbares dans les guerres sanglantes du moyen âge? Non, messieurs; ce spnt des Franr çais, d'indignes Français, en 1836, Peut-être devrions-nous les nommer, car nous en con* paissons plusieurs.
Nous savons quels sont les armateurs qui ça}* culent froidement ces expéditions homicides , et ceux qui les encouragent par leur çonnivçpcç, et ceux qui, à Paris même, s'associent à leurs honteux profits. Peut-être devriops-pous mar* quer leurs fronts d'une note d'infamie que tout leur or souillé de sang ne pourrait effacer-
{Oui, nornmez-les ! r sécrierti-on de plusieurs côtés; non, non, pas encore, répondent d'autres voix.) v
Non , messieurs , reprend le rapporteur, noua ne les nommerons pas. Quelque coupables <ju'i)§ soient, ce sont des Français, ce sont nos coxp^ patriotes , et uqus espérons que toute pqrfte^'jes$ pas encore fermée dans leur âme à un sentiment
de pudeur et de repentir. Mais si notre attenta était dégpe , si l'année prochaine n'amenait pas la fin de pareilles hçrreurs, nous nous verrions forcé de remplir le pénible devoir que n^us écartons aujourd'hui*
Les instrumens de torture dont l'usage vient
a 52 RAPPORT AU NOM 017 COMITÉ
de vous être expliqué ont été mis sous les yeux de monseigneur le Dauphin. Votre comité a osé s'adresser à lui , moins comme à un prince placé sur les marches du trône, que comme à un homme vertueux et à un chrétien. Notre espoir n'a point été trompé, et je suis heureux de pouvoir rendre un hommage public aux sentimens élevés de justice et d'humanité que ce spectacle a réveillés dans son âme généreuse. Dès-lors S. A. R. a encore daigné m'assurer que toute mesure propre à réprimer l'odieux trafic des Noirs obtiendrait non seulement son approbation , mais son appui.
Ces mêmes fers ont été déposés pendant quelques jours dans une auguste maison où tout ce qui est philanthropie et bonté est assuré de trouver sympathie; et un jeune prince que la Société de la Morale chrétienne a l'honneur de compter parmi ses membres , m'a adressé à cette occasion , sur la condition des Noirs et l'état des colonies , plusieurs questions où la candeur de son âge s'alliait avec la sagacité et la raison de l'âge mûr.
Les sentimens dont je vous vois pénétrés, messieurs , ne sont pas bornés à cette enceinte. De plus d'un point de la France des voix généreuses se sont élevées : Paris, le Havre, Cette, Montpellier, Marseille, ont adressé à la législa-
pour l'abolition de la. traite. a53 ture des pétitions énergiques contre l'exécrable trafic des Noirs, et votre comité se repose avec confiance sur la sagesse de la Chambre des Pairs comme sur les intentions favorables manifestées par M. le ministre de la marine.
La pétition de Paris est signée par tout ce que le commerce a de plus respectable et par plusieurs notables dans diverses classes de la société. C'est pour la seconde fois que les négocians de la capitale adressent aux Chambres l'expression consciencieuse de leurs vœux contre un commerce réprouvé par toutes les lois divines et humaines, a Dans une cause qui est celle de « la religion , de la justice et de l'humanité , s'é- « crient les pétitionnaires , il ne nous est pas « permis de nous livrer au découragement, et a nous renouvellerons nos respectueuses, mais « vives instances, jusqu'à ce que la voix de la « religion , de la justice et de l'humanité ait été « entendue. »
La pétition du Havre a d'autant plus de droits à l'attention et à l'estime des gens de bien , que les négocians de ce port sont en relation constante d'affaires avec les colonies. Ils ont senti avec raison que plus ces relations étaient intimes , plus c'était pour eux un devoir impérieux de combattre le fléau dont la durée menacerait les colonies d'une perte affreuse et inévitable.
Les pétitions de Cette et de Montpellier sont revêtues d'une foule de signatures honorables. Celles dé Marseille nous ont causé une satisfaction particulière» Nous savions que ce port n'était pas entièrement exempt du fléau de la Traite , et parmi les feus qui sont exposés à Vos yeux, il en est malheureusement qui ont été forgés à Marseille. Nous avons donc vu avec joie les négocians les plus respectables protester hautement qu'ils y sont étrangers et en réclamer la prompte et entière abolition, (i)
Les pétitionnaires sont unanimes sur tous les points. D'une part, ils déclarent que la Traite se fait avec impunité; de l'autre , ils affirment que la législation actuelle est insuffisante pour la Réprimer. Cette législation, vous le savez, messieurs, ne contient que deux clauses pénales également illusoires : la première , la confiscation du bâtiment, se résout en une prime d'as-' surance ; et vous avez , dans la baisse du taux de cette assurance de 36 à 2 5 pour 100, la preuve palpable de la facilité croissante avec laquelle on se livre au trafic des Noirs. La seconde con -
(1) Au moment de livrer ce Rapport à l'impression, noua apprenons qu'un grand nombre de négocians de la ▼itte de Cafea Tient aussi d'adresser aux deux Chambres une pétition énergique contre la Traite des Nègres.
pou» l'abolition db la TRAITE. 2 55 dition pénale* l'interdiction du capitaine, est encore plus aisément éludée, puisque personbe n'ignore que Ton fait figurer un prête-àom ert guise de capitaine, et que le véritable commandant du navire s'embarque en qualité dé second.
Les pétitionnaires réclament dôûc une législation plus efficace et qui atteigne tous les complices du crime de la Traite. En nous joignant à ce vœu, nous devons vous déclarer, messieurs» que, malgré notre confiance dans la droiture des intentions de M. le ministre de la mariné, nous sommes intimement convaincus que des mesures administratives^ même sagement combinées , resteront illusoires si elles ne reposent pas sur une loi sévère et efficace. Il arrivera toujours ce qui est arrivé récemment à Nantes , dû, tandis qu'on retenait momentanément dans le port des navires justement suspects , on faisait entendre aux armateurs qu'il fallait laisser passer ces bouffées de philanthropie, mais que sou* peu ils obtiendraient leurs expéditions. Ces expéditions, messieurs, il les ont en effet obtenues % et aujourd'hui les navires dont nous parlons grossissent la liste de ceux qui dépeuplent l'Afrique et souillent l'honneur du paviliori frattçâis. 's
Un fait énoncé par les pétitionnaires a paru
exagéré A quelques personnes. Ils avancent qu'il se jette annuellement à la mer plus de trois mille Noirs , dont près de moitié sont sacrifiés vivans , soit pour échapper aux croisières lorsque les négriers se voient poursuivis de trop près, soit pour s'épargner la dépense de nourrir des créatures qui , trop exténuées par la souffrance et la maladie , ne se vendraient pas avec profit
Je conçois, messieurs, qu'on aime à se flatter, pour l'honneur de la France et de l'humanité, qu'une telle assertion est exagérée; mais il est malheureusement de notre devoir de vous démontrer que non seulement elle n'excède pas la réalité , niais qu'elle reste fort en deçà.
Des calculs qui méritent toute notre confiance portent à environ cent dix le nombre des bâtimens qui, dans le seul port de Nantes, sont employés au trafic des Noirs. Saint -Malo eu compte plusieurs, quoique heureusement en beaucoup moins grand nombre. A Bordeaux , où la Traite avait entièrement disparu , quelques maisons espagnoles ont recommencé à s'y livrer. On ne peut donc estimer à moins de cent cinquante le nombre total des vaisseaux négriers dans les différens ports de France. Et en considérant que quelques uns de ces bâtunens font plus d'une expédition par an , ce n'est pas trop dire que d'affirmer qu'en moyenne chaque na-
pour l'abolition de la. traite. 257
vire enlève annuellement cent soixante esclaves à la malheureuse Afrique, soit vingt -quatre mille pour les cent cinquante. — Or, messieurs , avant l'abolition de la Traite, lorsque ce commerce se faisait, je ne dirai pas légitimement, car la religion et la morale l'ont toujours condamné , mais ostensiblement et avec régularité , on estimait au cinquième ou au sixième la perte qu'avait à subir une cargaison humaine depuis son départ de la côte d'Afrique jusqu'au marché des Antilles. Aujourd'hui tout le monde convient que la loi illusoire qui prohibe la Traite n'a fait qu'en redoubler les horreurs. On entasse dans une cale infecte un nombre d'esclaves triple de celui que les anciennes ordonnances permettaient d'embarquer; on semble ne se proposer d'autre problème que celui de faire tenir le plus grand nombre de créatures humaines dans le moindre espace possible : et d'une part, les Négriers sont en quelque sorte forcés d'user des moyens de répression plus barbares envers leurs victimes; de l'autre, la mortalité s'accroît en proportion des souffrances qu'ils leur infligent. Est-il donc exagéré de porter au cinquième ou au quart des esclaves enlevés à l'Afrique le nombre de ceux qui périssent avant d'arriver à leur destination? Ainsi, messieurs, ce ne sont pas trois mille , ce sont de cinq à six mille créatures
CEUVRBS DU B°" AUG. SX STAKL. I. 17
humaines que nos Négriers immolent annuellement à leur sanglante avarice. Ah ! qu'auronsnous à répondre au jour où la terre rendra ses morts et l'Océan ceux qu'il si engloutis, lorsque ces innombrables victimes s'élèveront en jugement contre le pays , contre le siècle qui a souffert une telle boucherie?
Vous vous rappelez, messieurs, qu'un prix pour le meilleur écrit en faveur de l'abolition de la Traite avait été proposé par votre comité comme un moyen efficace d'éclairer l'opinion publique. —L'année dernière, huit Mémoires avaient été envoyés au concours , mais aucun n'avait paru devoir être couronné. Cette année , deux Mémoires seulement vous ont été adressés, et Us sont l'un et l'autre le résultat d'additions et de changemens apportés à des écrits déjà présentés au concours de l'année précédente.
Le Mémoire n° i s'est concilié l'approbation des membres de votre comité par un sentiment moral digne d'estime, par des recherches faites de bonne loi et par un désir sincère de faire partager à tous l'horreur que fauteur ressent pour la Traite. U la suit dans toutes ses phases , il décrit les guerres , les incursions nocturnes où , au milieu du pillage et de f incendie, les pourvoyeurs d'esclaves enlèvent les victimes qu'ils livrent à la
pour l'abolition de la traite. a 59
cupidité des Européens : il raconte , d'après Mungo-Park, les souffrances que ces bandes captives ont à subir avant même d'arriver au lieu de l'embarquement , et les souffrances plus cruelles encore qui les attendent dans un entrepont infect d'où elles ne sortiront que pour êtçe livrées à un esclavage éternel. — Revenant à la France , l'auteur constate l'existence de la Traite dans nos ports ; il montre l'insuffisance de la loi qui la prohibe, et finit par rechercher quelles seraient les mesures législatives vraiment efficaces pour assurer la destruction de ce fléau.
La seule lecture de la table des chapitres vous prouverait, messieurs, que l'auteur a passé en revue les diverses questions posées dans le programme, et votre comité a dû lui en savoir gré, par cela même qu'on avait cru important de les poser. Cependant, comme plusieurs de ces questions sont plutôt examinées que résolues, et que ce Mémoire laisse quelquefois à désirer plus de simplicité dans le style et de force dans lç raisonnement, votre comité n'a pas jugé qu'il y eût lieu à lui décerner le prix, mais il a l'honneur de vous proposer de donner à l'auteur, M. Nachet, avocat à Paris, pne marque d'estime et un encouragement en lui offrant la médaille d'or de la Société.
Le Mémoire n° 2 a fixé notre attention sous
2f6o RAPPORT AU ÏTOM OU COMITÉ
plus d'un rapport. Ce Mémoire est l'ouvrage d'un homme d'esprit et d'un colon , ou du moins le texte même nous autorise à penser que l'auteur a vécu dans les lies , et qu'il n'est étranger ni à leurs intérêts , ni à leurs mœurs. C'est même au public des colonies plus qu'à celui de la France qu'il s'adresse ; ce sont les colons qu'il cherche à convaincre que la Traite est non seulement condamnable , mais dangereuse, et qu'il est pour eux d'un intérêt pressant de travailler à l'aboli* tion graduelle de l'esclavage. Un tel ordre d'idées et de sentimens de là part d'un colon est quelque chose de si rare et de si digne d'estime , que cette considération seule, indépendamment du mérite particulier au Mémoire dont nous parlons , était un titre puissant en sa faveur. Toutefois, messieurs, deux considérations importantes n'ont pas permis à votre comité de l'admettre au concours. La première est que la question traitée dans ce Mémoire est moins celle du trafic des Noirs que celle de l'esclavage et de la condition politique et sociale des colonies : ces deux questions se touchent sans doute par plus d'un point, mais sont cependant fort distinctes. Le second motif qui a dirigé la détermination de votre comité , est que le système de l'auteur, quoique inspiré par un sentiment honorable et par un amour sincère de la liberté, n'est pour-
. pour l'abolition de la traite. a6i
tant d'accord ni avec les vrais principes du raisonnement , ni avec les enseignemens de l'expérience.
Voici à peu près la marche de ses idées. « Le régime despotique et les restrictions commerciales auxquels les colonies sont soumises, l'état social qui résulte d'un pareil ordre politique, rendent la condition des colons si précaire qu'ils vivent pour ainsi dire au jour le jour, sans idée possible d'amélioration. Sacrifiant tout au moment présent, ils ne voient dans les Nègres que des instrumens dont il faut tirer le parti le plus prompt possible , sans songer à un avenir dans lequel ils ne sauraient avoir confiance. La Traite est le moyen le plus simple de se procurer des bras ; on fait donc la Traite sans examiner s'il ne serait pas plus avantageux comme plus moral de favoriser l'accroissement de la population nègre, et si le travail libre ou l'emploi des machines ne remplacerait pas avec profit le travail de malheureux esclaves, qui n'ont d'autre stimulant que le fouet du commandeur.
« Faites , au contraire , que les colons jouissent des bienfaits de la liberté politique et commerciale; donnez-leur des administrations de leur choix; faites-les passer du régime de l'arbitraire à celui de l'ordre légal t et vous verrez bientôt se
développer chez eux des idées plus justes et des sentimens plus humains. Ils reconnaîtront que la Traite est inutile autant qu'immorale; et libres eux-mêmes, ils prépareront graduellement leurs esclaves à la liberté. »
Ici l'auteur cherche à appuyer son système de l'exemple des colonies anglaises qui jouissent d'assemblées électives , et il se persuade que Tétât des planteurs y est plus prospère, et la condition des Noirs plus douce que dans nos îles.
Il faut le dire , messieurs , ces assertions ne reposent sur aucune base solide; et si Fauteur avait eu sur les colonies de l'Angleterre des notions aussi exactes que celles qu'il possède sur les nôtres, il aurait su que l'immense majorité des habitans de la Jamaïque est criblée d'hypothèques , et qu'elles ne se soutiennent qu'à la faveur delà protection déraisonnable que la métropole accorde aux sucres des Antilles au préjudice de ceux de l'Inde; il aurait su qu'entre toutes les colonies anglaises, les treize îles qui jouissent d'une assemblée représentative sont celles qui opposent la résistance la plus invincible et l'endurcissement le plus opiniâtre à toute tentative pour l'amélioration du sort dés Noirs.
C'est à la Jamaïque que le nom et l'effigie des Wilberforce , des Macaulay, des plus vertueux
pour l'abolition de la traite. a63 des mortels, ont été l'objet d'indignes outrages. Ce sont des colons de la Barbade qui ont détruit de leurs mains et rasé jusqu'au sol une église chrétienne , dont le pasteur n'a échappé que par une prompte retraite à la mort qui le menaçait. Et lorsque le gouvernement anglais , justement indigné de pareilles horreurs , a ordonné que ce pasteur fut ramené d'autorité v dans l'île dont la .violence l'avait chassé, qu'ont fait ces mêmes colons ? ils lui ont déclaré que s'il débarquait il serait infailliblement massacré, et que le même sort attendait les témoins qui oseraient déposer en justice contre les auteurs de ce meurtre.
Vous me demanderez ce qu'avait fait ce ministre de l'Évangile pour devenir l'objet de cette fureur impie? Peut-être il avait prêché l'insurrection , il avait excité les esclaves contre leurs maîtres? Non, messieurs, rien de semblable; tout son crime était d'avoir réclamé le mariage légitime entre les adultes, le baptême des enfans, le repos du dimanche pour la prière et l'instruction religieuse.
On voudrait en vain se le dissimuler, les fruits amers de l'esclavage sont les mêmes partout ; nul peuple, nulle région n'échappe à son influence délétère : les États-Unis la ressentent comme le Brésil, la Jamaïque comme la Guadeloupe. A delégères exceptions près, la condition des mal-
heureux Noirs est la même dans toutes tes colonies : on les conduit au travail le fouet à la main , comme un vil bétail ; on imprime sur leur corps, avec un fer chaud, le chiffre de leur maître. Les femmes sont soumises à des châtimens corporels dont la pudeur n'a pas moins à rougir que l'humanité. Les familles sont divisées sans pitié ; le père est vendu d'un côté, la mère de l'autre; la fille du troisième, et il n'est pas rare de voir des colons comprendre dans de pareilles ventes jusqu'aux enfans que leur libertinage a fait naî- 1 tre. La justice est sans force pour protéger l'esclavage contre les caprices ou les cruautés d'un maître barbare; car le témoignage des Nègres n'est pas admissible devant les tribunaux. Enfin, non content de cet amas de souffrances , on va jusqu'à leur refuser les consolations de la piété ; car la religion de l'Évangile pourrait, dit-on, leur suggérer des pensées d'égalité dangereuses pour le repos de leurs maîtres.
Tel est, messieurs, le triste tableau de l'état social dans les colonies. S'en remettre , pour fonder un ordre meilleur, à ceux-là même qui sont nés, qui ont vécu au milieu d'exemples si funestes et de préjugés si invétérés , c'est attendre de la nature humaine plus que sa faiblesse ne permet de lui demander.
Nous dirions donc à l'auteur du Mémoire :
pour l'abolition de la traite. a65
Oui, sans doute, réformez le système colonial, parce qu'il n'est qu'un tissu d'absurdités commerciales et d'injustices politiques; oui, sans doute, donnez aux colonies une magistrature éclairée et des représentons électifs, parce que cela, est juste et raisonnable; mais ne vous reposez pas sur les colons du soin d'améliorer le sort de leurs esclaves. C'est la métropole seule qui peut , d'une manière efficace , protéger les Noirs contre les caprices et les préjugés de leurs maîtres ; c'est elle seule aussi qui peut et qui doit garantir les maîtres eux-mêmes des conséquences funestes d'un système qu'elle n'a que trop long-temps encouragé.
Les deux Mémoires envoyés au concours sont unanimes à rejeter les accusations injustes dont l'Angleterre a été l'objet , relativement à l'abolition de la Traite. L'auteur du Mémoire n° % avoue avec une franchise qui honore son caractère, qu'il a lui-même partagé les préjugés qui, à cet égard, ont long-temps régné en France , mais qu'il a dû se rendre à l'évidence des faits. Cette question n'est au reste que secondaire. Quand il serait vrai , autant que cela est faux , qu'en proscrivant la Traite le gouvernement anglais n'aurait suivi qu'une politique intéressée , la Traite n'en resterait pas moins un crime odieux; et il n'en serait pas moins de notre de-
' 1l66 RAPPORT AU NOM DO COMITÉ
voir de travailler sans relâche à effacer la tache sanglante qu'elle imprime à notre pavillon. Mais comme on a trop souvent répété, dans l'espoir de refroidir le zèle et d'égarer l'opinion , qu'en abolissant la Traite, le but de l'Angleterre a été de nuire aux colonies des autres peuples, et qu'elle n'a adopté cette mesure qu'après avoir abondamment pourvu d'esclaves ses propres colonies, il importe de réfuter en peu de mots cette assertion , dénuée de tout fondement.
La réponse est simple autant que concluante : en 1807, lorsque lord Holland, lorsque le digne héritier d'un nom cher à la liberté est venu proclamer la sanction royale donnée à l'abolition de la Traite , toutes ou presque toutes nos colonies étaient tombées au pouvoir de l'Angleterre, et les intérêts du gouvernement anglais étaient les mêmes pour la Guadeloupe que pour la Jamaïque.
D'ailleurs, messieurs, vous ne l'ignorez point, et il me sera doux de le répéter au sein d'une Société qui a pour devise Pratiquez la vérité par la charité p loin que le gouvernement anglais ait pris l'initiative dans cette cause, il n'a fait que suivre lentement , et comme à regret, l'impulsion donnée à l'opinion publique par des apôtres de l'humanité,
Il y a plus , et ceci ne sera contesté par aucun
pour l'abolition de la traite. 267 de ceux qui connaissent l'Angleterre , l'abolition de la Traite a été moins une question de philanthropie qu'une question de conscience et de religion ; si Wilberforce , si Clarkson , si Macaulay, se sont dévoués à la cause des Noirs; si tant d'autres orateurs vertueux se sont enrôlés sous leurs saintes bannières, c'est moins parce qu'ils gémissaient de ce que les hommes étaient dépouillés des droits de l'humanité, que parce qu'ils voyaient dans les malheureux Nègres des frères devant Dieu , des créatures rachetées par un même Sauveur.
Une dernière considération, qui ne saurait laisser l'ombre d'un doute dans les esprits , c'est qu'aujourd'hui ceux-là qui ont les premiers réclamé l'abolition de la Traite, attaquent l'esclavage même avec non moins d'ardeur et de persévérance. Dans le moment où je parle, d'innombrables pétitions, dont une seule est revêtue de soixante*dix mille signatures, couvrent la table de la Chambre des Communes; et toutes ces pétitions, dictées par le plus pur esprit de l'Évangile , réclament l'adoucissement graduel et la prompte abolition de l'esclavage colonial.
Si nous reportons maintenant nos regards vers la France, vous jugerez, je crois, messieurs , qu'à plusieurs égards le but que se proposait votre Comité, en sollicitant des Mémoires
q68 rapport au nom du comité
sur l'abolition de la Traite, est atteint du moins en grande partie , et qu'il serait superflu de remettre de nouveau cette question au concours. Aucune voix n'ose plus s'élever en faveur de l'exécrable trafic des Noirs ; la vérité est connue , et le jour où l'administration voudra remplir la tâche que le devoir lui impose , le jour où elle cédera enfin au vœu unanime de tous les amis de l'humanité, elle n'aura aucun préjugé à vaincre, et l'opinion unanime des gens de bien la secondera contre la sordide et sanglante avarice de quelques misérables.
D'ailleurs, depuis l'année dernière, il est survenu un événement préparé dès long-temps par l'irrésistible force des choses, et qui change entièrement la question qui nous occupe : un de ces grands actes de justice et de raison qui terrasse à lui seul toute une légion de sophismes. L'indépendance de Saint-Domingue est reconnue. Le gouvernement français a traité avec le gouvernement haïtien ; des mains françaises ont serré des mains africaines. La santé du Roi de France a été portée dans le même festin que celle du président de la première république nègre. Viendra-t-on nous répéter désormais que les Noirs sont une race déshéritée de la nature , une sorte d'intermédiaires entre l'homme et la brute; qu'ils sont indignes, qu'ils sont inca-
pour l'abolition de la traite. 269
pables de la liberté? Sans doute, messieurs, il n'y a de vraiment dignes, il n'y a de vraiment capables de la liberté que les peuples qui ont joui de ses bienfaits ; mais c'est pour cela même qu'il faut que tous les peuples en jouissent, afin que tous deviennent et dignes et capables d'exercer les droits et de remplir les devoirs que Dieu a tracés à tous ses enfans.
Il ne s'agit plus désormais de savoir si la Traite sera abolie , et si l'esclavage colonial pourra se maintenir : ces deux questions sont déjà résolues pour quiconque est doué , même au plus faible degré , de la faculté de lire l'avenir dans le présent; mais ce dont il importe de s'occuper sans délai , dès aujourd'hui même , c'est de pré* parer la transition nécessaire du régime actuel à un ordre meilleur ; c'est de concilier ce que la religion et l'humanité exigent impérieusement en faveur des Nègres, avec les soins protecteurs que la prudence et la justice même réclament en faveur des colons, de la part d'une métropole qui a été la première à les engager dans une route fausse et périlleuse.
Ce sont là des questions graves sur lesquelles on ne saurait trop tôt appeler l'attention des publicistes et les méditations des philosophes chrétiens. Votre Comité de la Traite croit donc faire une chose utile, et pour l'humanité, et
270 IUPFOET XV NOM I>D COMITE, etc.
pour le gouvernement , et pour les colons euxmêmes, en proposant aujourd'hui un prix en faveur du meilleur Mémoire sur l'adoucissement et l'abolition graduelle de l'esclavage colonial, (i )
En épousant cette cause, il sera doux et glorieux pour nous de penser que nous resserrerons par un lien nouveau l'union intime qui existe entre les amis de la justice et de la liberté dans, tous les pays, et que cette même cause compte pour champions Broughajn et Macintosh aussi-bien que Wilberforce et Macaulay.
Le prix, consistant en une médaille de 1 ,5oo fr. , sera, décerné par U Société dans sa séance annuelle de 1827; un programme fera connaître prochainement aux concurrens les points sur lesquels on croit devoir attirer spécialement leur attention.
(1) Kous espérons que le Mémoire que le comité a cru flc*QÎ# taffter dn> concours de cette année , deviendra la Ippe d'un nouveau travail pour le concours de Tannée prochaine* Nous espérons aussi que l'auteur retranchera de son écrit quelques passages qui , dans aucun cas , ne seraient conciliantes avec la pensée fondamentale qui dirige la Société de la Morale chrétienne.