‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice surChapitre 48 sur 51 · DOCUMENS · texte numérisé non relu

DOCUMENS

Fers employés pour la Traite des Nofrs.

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A Appareil nommé barre de justice, garni de menottes pour garotter les pieds des esclaves. Chaque barre a environ six pieds de long ; elle est garnie de huit menottes qui servent à attacher huit esclaves , si l'on n'en met qu'une à chaque pied, ou seulement quatre, si l'on entrave les deux pieds. La planche ne représente que la moitié d'une barre de justice ; l'autre extrémité est percée d'un trou dans le-

quel passe la branche d'un cadenas B qui retient les menottes.

C Carcan ou collier à charnière qui se ferme au moyen d'une vis. Le* deux œillets pratiqués dans ce collier sont destinés à recevoir les anneaux d'une chaîne que Ton arrête au moyen d'un cadenas passé dans deux chaînons , et qui sert à amarrer les esclaves , soit à bord , soit avant leur embarquement.

D Menottes pour les poignets,

E Poucettes que Ton serre à volonté et jusqu'à faire jaillir le sang , an moyen d'une vis et d'un écrou.

F Clef qui sert à la fois à serrer les poucettes et k ouvrir ou fermer le collier.

Lettre à jK le Président de la Société de la Morale chrétienne.

MùKStEIlR ,

La lecture du Journal de la Morale chrétienne, celle des documens publiés par le parlement d'Angleterre , et les lettres de mes propres correspondant, m'avaient convaincu depuis longtemps de la triste vérité qu'il existe à Nantes quelques négocians avides et cruels qui se livrent à la Traite des Nègres» Toutefois, je supposais qu'un trafic condamné par nos lois, et en abomination à toute âme honnête, ne se poursuivait qu'avec une sorte de réserve, et que les précautions employées par les Négriers pour dissi-

GËiïvms du n°" àug. se Staël p i. iB

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muler leurs œuvres d'iniquités pouvaient rendre difficile à l'administration de constater les faits et réprimer le crime. J'ai voulu connaître la vérité; j'ai été à Nantes , et j'en reviens le cœur navré de douleur et de honte. Voici ce que je tiens des hommes les plus dignes de foi; voici ce que j'ai vu par moi-même. Si ces détails , que je vous garantis , ne parviennent pas enfin à ouvrir les yeux de l'autorité, du moins j'aurai rempli mon devoir d'homme et de citoyen, en protestant hautement que la France n'est pas complice de la sanglante cupidité de quelques misérables.

Il est malheureusement incontestable que la Traite des Noirs , loin d'avoir diminué , se fait aujourd'hui à Nantes avec plus d'étendue , plus de facilité et moins de mystère qu'à aucune autre époque. Le taux de l'assurance fournit à cet égard une donnée positive; ce taux est de a5 pour ioo, après avoir été de 33 et 36; et ce genre de risques est fort recherché par une certaine classe d'assureurs qui ne rougissent pas de les nommer des assurances d'honneur. À la Bourse , dans les cercles , on entend parler publiquement de la Traite; et ceux qui trempent leurs mains dans ce commerce de sang ne prennent pas même la peine de désigner leurs victimes sous les noms consacrés dans leur argot» de mulets , de ballots ou de bûches, de bois d*è-

bène. Monsieur un tel, vous dit-on, a fait un heureux voyage; il a pris un chargement de Noirs sur la côte de Guinée; il a été obligé den jeter une trentaine à la mer pendant la traversée; mais il en a débarqué tant sur tel point, et il a encore gagné sur la cargaison de retour. Heureux voyage en effet que celui qui commence par le vol et par l'incendie, qu'une cruauté homicide accompagne, et qui se termine par la vente de victimes humaines exposées sur le marché comme des bétes de somme!

Les noms des armateurs qui font la Traite ne sont ignorés de personne; les uns figurent déjà sur les rapports de la Société africaine, d'autres ne sont pas moins connus. Je pourrais vous citer, sans craindre d'être contredit par aucun Nantais de bonne foi, tel trafiquant d'esclaves qui ose prétendre au titre d'ami de la liberté , et qui ne pense pas apparemment y déroger lorsqu'il fonde sur l'esclavage de ses semblables l'espoir de sa honteuse fortune; tel autre qui affecte la dévotion, et qui ne craint pas de dire, avec une exécrable hypocrisie, que s'il fait la Traite, c'est pour convertir les Nègres au christianisme. Un troisième passe pour particulièrement heureux; il a réussi jusqu'à présent dans toutes ses expéditions; 8,000 fr. qui lui ont été confiés par un fonctionnaire public, en ont produit

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16,000, et les j 6,000 en produiront bientôt 32,ooo. i

Le Journal de la Morale chrétienne a signalé quelques uns des artifices au moyen desquels on élude la surveillance de l'autorité et la loi évidemment illusoire qui prohibe la Traite. Vous avez expliqué comment c'est un prête-nom qui figure sur les rôles d'équipage comme capitaine du navire , tandis que le véritable capitaine s'embarque en qualité de second ; vous avez expliqué comment l'on achète des matelots la promesse qu'ils mentiront sur le but de leur voyage devant le commissaire de la marine, apparemment pour s'assurer de leur fidélité par un double parjure. Je dois le dire pourtant à la louange de quelques uns de ces marins, il en est qui sont revenus de la Traite si révoltés des horreurs dont ils ont été témoins, que, moins endurcis que leurs chefs , ils ont déclaré ne vouloir recommencerTpour aucun prix un pareil voyage.

Des gens dignes de foi m'ont assuré que les capitaines se procurent, à prix d'argent, des rôles d'équipage en blanc, mais déjà revêtus du timbre de l'administration, en sorte qu'il ne s'agit plus que de les remplir, et de contrefaire la signature du commissaire des classes, en ajoutant le crime de faux à tous les autres crimes dont la Traite se compose. A-t-on lieu de croire qu'un bâtiment

négrier, à son retour à Nantes, sera soumis à un examen un peu sévère, les armateurs en sont promptement informés, et des lettres sont à l'instant expédiées au capitaine , par l'entremise des pilotes côtiers, pour lui donner ordre de changer de route, et de se rendre soit à Lisbonne , soit plus habituellement à Anvers.

Plus le trafic des Noirs a pris d'extension, plus les armateurs ont cherché à accroître le nombre de leurs complices. Aujourd'hui, la plupart des ouvriers qu'ils emploient, le voilier» le cordier, le poulieur, le forgeron, sont, en quelque sorte, contraints de prendre en paiement d'une partie de ce qui leur est dû des actions dans la Traite. Ces actions ne sont en général que de 1,000 fr., afin d'être à la portée des plus modiques fortunes. Les constructeurs , ceux du moins dont les noms m'ont été cités, ne paraissent pas toujours être directement intéressés dans les expéditions de Traite; mais la coupe et la distribution intérieure des navires qui leur sont commandés, ou qu'ils construisent par spéculation , ne sauraient leur laisser la plus légère ombre de doute sur la destination de ces navires.

Les estimations les plus modérées portent à plus de cent le nombre des bâtimens qui sont aujourd'hui employés à la Traite dans le port

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de Nantes. La plupart de ces vaisseaux, admirablement bien construits pour la marche , sont des bricks 9 des goélettes ou des lougres de petites dimensions. Il en est peu qui excèdent aoo tonneaux ; plusieurs sont à peine de 5o ou 60. C'est là que l'on entasse les malheureux Nègres comme des veaux que l'on conduit à la boucherie , et que l'imagination des négriers s'exerce à trouver le moyen d'empiler trois cents créatures humaines dans un espace où vingt pourraient à peine respirer librement Qu'importe que l'attitude forcée dans laquelle on les enchaîne devienne le plus atroce des supplices pendant un long voyage, sous le climat des tropiques ; qu'importe qu'un sang fétide découle de leurs membres ulcérés par les fers; qu'importe qu'il en meure quelques douzaines dans la traversée, si , malgré ces avaries , le resté de la cargaison se vend avec profit?

Je n'avance rien qui ne soit de notoriété publique; mais il est temps que je vous rende compte de oe que j'ai vu de mes propres yeux. Accompagné d'un marin de ma connaissance , j ai désiré parcourir le port de Nantes, et visiter quelques navires qui eussent fait la Traite, ou qui fussent évidemment destinés à la faire. Le moment n'était pas favorable ; car, peu de jours auparavant , environ quinze bâtimens négriers avaient mis à la voile : on pouvait donc supposer

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qu'il n'en restait pas d'autres en rivière; mais c'eût été mal juger de cet exécrable commerce.

Dès les premiers pas, je vis sur le quai un grand nombre de barriques d'eau prêtes à être embarquées, et dont tout œil tant soit peu exercé ne pouvait méconnaître la destination. On «ait que les barriques en usage à bord des bâtimens négriers sont plus grandes, et construites en bois plus mince que celles des autres aa vires, parce qu'elles ne servent que pour un seul voyage, et qu'au retour on les remplit de sacre ou de café.

Je me rendis sur le chantier. Parmi les navires en construction , j'en reconnus quatre que leur coupe signalait de loin pour des négriers. L'un d'eux était presque achevé , et venait d'être mis en vente. Je montai sur le pont, et un coup d'oeil suffît pour transformer en certitude les soupçons trop légitimes que l'aspect extérieur du bâtiment m'avait inspirés. En effet, la dimension des écou* tilles, les mortaises toutes prêtes à recevoir le grillage qui doit les recouvrir, et la plate-forme déjà mise en place à trois pieds et demi au-dessus du pont, ne pouvaient plus laisser l'apparence d'un doute. C'est sur cette plate-forme, c'est dans cet espace de trois à quatre pieds de haut que les malheureux Noirs, par centaines, sont

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arrimés comme des ballots, sans qu'on paraisse se proposer d'autre problême que d'en faire tenir le plus grand nombre dans le moindre espace possible. Survient-il une tempête, on recouvre l'écoutilie d'une toile goudronnée qui, en empêchant l'eau de pénétrer dans le navire, intercepte aussi le passage de l'air. Quand ensuite l'orage se dissipe, et que l'on vient à soulever cette toile , l'odeur effroyable qui s'exhale de Tentre-pont apprend aux bourreaux qu'une partie de leurs victimes a péri suffoquée, et que l'autre respire à peine au milieu des cadavres et des excrémens. Alors on fait la revue de la cargaison, et on jette à la mer non pas seulement les morts, mais ceux qui, étant trop affaiblis par les souffrances , ne se vendraient pas avec profit.

Mais ce n'est pas seulement sur le chantier que j'ai vu des navires évidemment destinés à la Traite. Sept autres bâtimens dont la destination n'était pas plus méconnaissable, se trouvaient en rivière. L'un d'eux, bâtiment neuf dont on réparait le doublage, n'était pas encore nommé; trois avaient leurs noms effacés; car d'ordinaire les négriers changent de nom après chaque voyage : c'est aussi l'usage des voleurs et des escrocs. Trois autres enfin portaient leurs noms inscrits sur la poupe. Le dernier, la Bre-

tonne, brick-goëlette de 106 tonneaux, est le seul dont je vous entretiendrai, parce que je me suis rendu à bord , et que je l'ai examiné en détail. Ce navire , qui avait déjà fait un voyage, était en vente. Une cuisine en fer amarrée sur le pont , et dont les dimensions auraient suffi pour un vaisseau de guerre , semblait placée là comme pour indiquer au plus ignorant à quelle espèce de commerce la Bretonne était destinée: La plate-forme avait été enlevée pour faire place à la cargaison de retour, mais l'odeur cadavéreuse dont la cale restait encore imprégnée, rappelait les souffrances des malheureux Nègres qu'on y avait entassés (1). Combien d'esclaves peut contenir ce bâtiment? demandai-je au matelot qui était de garde. Cet homme, qui avait lu apparemment dans mes regards le sentiment d'horreur dont mon âme était pénétrée , conçut des soupçons, hésita, et ne me donna qu'une réponse évasive. Combien ? reprit la personne

(1) Un médecin connu par le dévoûment courageux avec lequel il a été soigner à Barcelonne les malades atteints de la fièvre jaune , M. Audouard , a prouvé dans une série de Mémoires fort remarquables, que cette maladie , à laquelle il donne le nom générique de typhus nautique, a eu pour cause première l'infection produite par l'entassement des esclaves dans la cale des vaisseaux négriers.

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qui m'accompagnait , deux cent cinquante, n'est-ce pas» ou environ? — Plutôt davantage que moins» repartit alors ce matelot, entraîné par la force de l'habitude. — Pins de deux cent cinquante esclaves au* un navire de 106 tonneaux!!!

Ce n'est pas tout. Il faut des fers pour se rendre maître de tant de victimes, et des fers auprès desquels les chaînes de nos galériens sont des guirlandes de roses. Il faut des entraves pour leurs jambes; il faut des tringles pour lier ensemble et pour tenir immobile toute une rangée d'esclaves ; il faut des menottes pour serrer leurs poignets; il faut des poucettes pour mettre à la gêne ceux qui ont un sentiment trop énergique de la cruauté de leurs bourreaux. J'avais vu les dessins de ces instruirons de torture; je devais croire qu'il s'en fabriquait à Nantes; je voulus en avoir la preuve : ce ne fut pas difficile. Mon compagnon entra dans la première boutique de forgeron que nous rencontrâmes sur la Fosse, et, après quelques pourparlers avec le maître* ouvrier, on le conduisit à un entresol où il vit entassés par centaines les fers qui faisaient l'objet de ma recherche. Ce fut dans cet arsenal du crime qu'il choisit au hasard les menottes ,et les poucettes que je vous prie de déposer sur votre bureau , comme une preuve entre mille de l'im*

pudeur inouïe avec laquelle la Traite se fait à Nantes.

Tous ces faits sont de notoriété publique ; il n'est pas de voyageur qui ûe puisse les vérifier aussi bien que moi. Est-il croyable que les agens du gouvernement soient les seuls qui les ignorent? C'est ce que je n'ai point à examiner ici. Ou la loi est insuffisante, ou ceux à qui l'exécution en est confiée manquent à leur devoir : voilà ce que personne aujourd'hui ne saurait révoquer en doute.

Quelque triste que soit ce récit, une pensée consolante vient adoucir notre peine ; c'est que s'il est certain que des hommes avides se livrent aujourd'hui à la Traite avec tout l'aveuglement d'une cupidité effrénée, il n'en est pas moins incontestable que, dès l'instant où le gouvernement adoptera des mesures plus efficaces, la Traite sera supprimée sans la moindre difficulté. Hâtons-nous de le dire; si le trafic des Noirs n'est pas encore couvert de toute la haine et de tout le mépris qui en sont le juste salaire , du moins il n'a pas, même à Nantes , poussé de profondes racines parmi nous ; l'opinion publique le condamne; il est repoussé par quiconque a quelque religion , quelque vertu , ou même quelque sentiment de pudeur. Deux des maisons qui s'y livrent avec l'activité la plus notoire sont

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d'origine étrangère, et tous les négocians honorables rougiraient d'y prendre la moindre part. Auguste de Staël,

Membre de la Société de la Morale chrétienne. Paris, 5 décembre i8a5.

Note explicative fournie par un forgeron de Nantes* (i)

« Quand on prend les Nègres dans les bois , cette chaîne peut servir à les retenir jusqu'à rembarquement. Pour cela on les attache ; et l'on passe autour d'un arbre la chaîne que Ton amarre des deux bouts , de la manière indiquée

ci-dessus.

(i) On ne saurait mieux donner l'idée de la scandaleuse impunité avec laquelle on se livre * liantes au trafic des Nègres, qu'en publiant textuellement la note explicative , accompagnée de dessins à la plume , qui était jointe aux fers déposés à la Société de la Morale chrétienne , pour être présentés aux denx Chambres. Jamais la cruauté n'a tenu un langage plus naîf.

« Pour retenir la chaîne , on passe la branche du cadenas dans nne maille d'un des bouts de la chaîne et dans la boucle de l'autre bout , et ainsi Ton resserre plus ou moins la chaîne en mettant le cadenas dans une maille plus ou moins près du bout.

« Les clefs , pour ouvrir les colliers , se détournent à gauche jusqu'à ce que la vis qui passe dans les deux parties du collier quitte la partie du dessous , alors elles se séparent, le collier est ouvert; pour le refermer on les rapproche et l'on retourne à droite la vis , jusqu'à ce qu'elle traverse les deux parties , et le collier est fermé. Il y a deux chaînes et un des petits cadenas pour chaque.

« Cette barre doit être soudée au point A, et le grand cadenas doit être passé dans le trou percé à un des bouts, afin de retenir les menottes.

« On peut attacher à cette barre autant d'hommes qu'il y a de menottes, en n'en mettant qu'une à chaque homme , ou la moitié en en mettant une à chaque pied.

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