‹ Œuvres diverses de M. le baron Auguste de Staël: précédées d'une notice surChapitre 8 sur 51 · SUR M. LE BARON AU G. DE STAËL. XXJ · texte numérisé non relu

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jouissance de cœur et d'amour-propre dont il est impossible de donner l'idée : l'obtenir c'était posséder la garantie de sa propre distinction , soit comme âme , soit comme intelligence. On apprenait d'elle sa valeur morale, et les succès les plus brillans auraient pâli auprès d'une seule de ses paroles.

Qu'on ne se représente donc pas le sentiment d'Auguste pour sa mère comme une affection qui ne développait en lui que des dispositions tendres et aimantes. Ce sentiment mettait en jeu toutes ses facultés. Il fallait développer son esprit et toutes les forces de son âme , pour plaire à sa mère ; mais il ne l'aurait pas satisfaite , s'il avait fait tout cela par une complaisance docile; et, bien que l'affection de sa mère fut le mobile et la récompense de ses efforts, c'était pourtant l'amour de la science et du devoir qui était le véritable but de ses actions.

L'âme humaine n'arrive à son plein développement que lorsqu'elle réunit ainsi 1 amour désintéressé de la vérité au dévoûment pour un être aimé. Si l'un ou l'autre de ces mobiles manque, l'âme est privée de flamme,

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ou l'intelligence de lumière et de force; c'est pour cela que le sentiment religieux a seul la puissance d'élever la créature à sa plus grande hauteur : car Dieu seul est la vérité vivante que notre cœur puisse toujours chérir et notre intelligence toujours admirer.

« Toutes les fois que j'apprends quelque « chose de nouveau, lui disait-il, je pense « avec joie qu'une idée de plus acquise est ce un nouveau lien avec toi. »

Bien que M. de Staël se fut livré avec tant de zèle au travail , il avait eu plusieurs fois l'occasion de voir la société de Paris. Le fils de madame de Staël avait été reçu avec beaucoup de bienveillance chez M. Suard , chez la maréchale de Beauvau, dans toute cette société qui était en opposition tacite avec le gouvernement d'alors. Là se conservaient toutes les traditions de l'ancien régime, sur la grâce de l'esprit, le charme de la conversation; on y attachait une importance extrême à l'élégance des formes. M. de Staël reçut là des leçons de bon goût, de bonnes manières; ces leçons lui étaient données par des personnes dignes, d'an-

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ciens amis de ses parens ; il les écouta avec déférence, et le souvenir de ceux à qui il les devait leur donna un prix particulier à ses yeux : sans rien perdre de la simplicité de sa nature, il acquit à un haut degré ce charme et cette grâce de formes qui caractérisaient cette société ; et c'était devenu un sujet habituel de plaisanterie avec ses amis que ce qu'il appelait son extrême politesse.

Mais cela ne lui inspira jamais la moindre répugnance pour entrer en rapport avec les hommes de toutes les classes ; au contraire , il avait une faculté merveilleuse de s'identifier avec la nature de ceux qu'il voyait, de saisir les nuances de leurs pensées et de leurs habitudes; il était un homme du monde très aimable, et en même temps le mieux fait pour discuter avec les paysans, pour parler dans une assemblée populaire, et l'on eût dit qu'il avait toujours vécu au milieu des occupations et des intérêts de ceux avec qui il avait à traiter. Son extrême aptitude pour apprendre les langues, et pour saisir les accents , lui rendait aussi toutes les communications faciles.

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L'année qui suivit celle que nous venous de raconter fut une des plus importantes dans la vie de M. de Staël ; car ce fut alors que les germes de la foi chrétienne furent déposés dans son âme par un digne pasteur, M. Cellerier, le même qui, vingt ans plus tard , bénit son mariage. M. Cellerier , à une époque où l'indifférence religieuse était assez générale , conservait dans son âme une piété ardente. Il la communiqua à son élève ; Auguste de Staël accueillit avec joie toutes ses instructions ; il a souvent répété avant son mariage que cette époque avait été la plus heureuse de sa vie. Il lisait avec un grand attrait l'Imitation de Jésus-Christ , et il acceptait non seulement avec patience, mais avec une sorte de joie, les petites peines qui lui arrivaient. Deux fois par semaine il quittait Coppet, qui était alors un des lieux les plus brillans et les plus animés de l'Europe, pour se rendre dans la demeure paisible et solitaire de M. Cellerier; c'était là qu'il recevait les impressions les plus profondes. La différence de ces deux sphères aurait pu avoir quelques inconvéniens , si Auguste avait eu

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une autre mère ; ces inconvémens étaient tous évites par madame de Staël. La franchise, qui faisait , comme nous l'avons dit , la base de 1 éducation de madame de Staël , les évitait tous. Elle faisait la part de chaque chose avec une vérité parfaite , elle expliquait souvent à ses enfans l'inconvénient qu'il pouvait y avoir pour des âmes jeunes et flexibles à vivre au milieu de cette foule que son talent attirait inévitablement autour d'elle , le danger que pouvait leur faire courir l'éclat dont elle était environnée ; cette existence brillante leur apparaissait comme une condition nécessaire des incomparables facultés de leur mère, mais non comme la destinée qu'ils dussent souhaiter pour eux. Souvent elle leur en faisait sentir le vide , non par des réflexions vagues et préparées d'avance ; mais avec cet accent intime qui prouvait qu'elle le ressentait elle-même. « L'atmo- « sphère où vous vivez n'est pas bonne pour « votre âge », leur a-t>elle répété souvent. S'il est une pensée qui dominât son âme, et qu'elle ait transmise à ses enfans , c'est que le but de la vie était le devoir et non pas le bon-

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heur, et rien sans doute n'était plus frappant que de voir cette sublime intelligence rendre hommage à des existences humbles , à des êtres bornés, dont le devoir avait été l'unique préoccupation, et proclamer la supériorité des vertus obscures sur les plus hautes facultés.

Cependant les impressions religieuses que reçut alors Auguste de Staël , bien que vives et sincères , n'étaient pas encore celles qui devaient durer pour toujours. La vérité l'avait touché , mais elle n'avait pas encore pris possession de son cœur : il avait accepté la foi avec tendresse, surtout avec respect pour la voix qui la lui annonçait ; mais cette voix n'était pas encore devenue celle de la nécessité pour sa conscience.

// croyait à cause de ce qu'on lui avait dit, mais il n'avait pas entendu lui-même; il ne savait pas encore par sa propre expérience que Christ était le Sauveur de son âme. (Saint Jean, iv.) Aussi cette première impression , qui laissait des traces profondes, n'opéra-t-elle pas tout de suite le changement de son cœur , et le monde, les intérêts

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de cette vie, occupèrent encore long-temps après plus de place que la foi dans son âme.

C'est ce qu'il exprimait lui-même deux ans plus tard , en disant : « Ma première commute nion est le moment le plus heureux de ma « vie; c'est un instant magique où l'on- voit « Dieu ; ensuite il vient se mettre entre lui et « nous une foule de petits nuages importuns « qui le cachent à notre vue ; on ne peut plus « prier avec le même recueillement ; on est « entraîné par la force de la vie. »

Depuis ce moment , Auguste de Staël devint tout-à-fait l'ami de sa mère, son conseiller en toutes choses : elle le mit à la tête de toutes ses affaires, et même dans ses chagrins les plus intimes , elle trouvait chez lui des ressources et des consolations. Il la secondait dans Téducation de ses autres enfans; il avait pour eux un intérêt tout paternel. Au milieu de ses plus grandes peines, elle lui dit plusieurs fois : « D faut, avant « tout , remercier le ciel d'avoir un fils « comme toi. » Elle se sert souvent de cette expression : ce Tu es le protecteur, et moi la « protégée. »

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Relation toujours admirable et pleine de charmes que celle d'un fils qui protège sa mère, mais qui ne fut jamais plus parfaite qu'entre madame de Staël et Auguste. Madame de Staël avait, aux yeux de son fils, l'autorité d'une mère, et de la mère la plus distinguée par la force de sa raison et l'énergie de son caractère ; mais elle était aussi une femme malheureuse et faible, aux prises avec une destinée bien cruelle. Il voyait en elle à la fois l'objet d'une vénération profonde et d'une tendre compassion; c'était en la regardant qu'il sentait jusqu'au fond de l'âme la vérité de ce beau vers :

« Jamais tant de respect n'admit tant de pitié. »

Quand ces deux sentimens s'emparent d'une âme élevée, elle est ébranlée jusqu'au fond; il n'y a point d'efforts qu'elle ne pût tenter avec l'espoir de soulager l'être qu'elle plaint et qu'elle vénère. N'est-ce pas la réunion de ces deux mobiles, excités par le spectacle de la vertu divine soumise aux misères humaines, qui donne aux mystères chrétiens une telle puissance sur notre

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cœur ? Auguste de Staël était donc à la fois pour sa mère un fils obéissant et un protecteur éclairé ; tour à tour il recevait des ordres avec la plus absolue soumission , et donnait des conseils avec la plus entière franchise, sans que jamais les uns nuisissent aux autres, sans que jamais la mère fut blessée de la sincérité de son fils , sans que jamais le fils mît en doute l'autorité de celle qui lui permettait de la juger , de la blâmer même parfois.

Parmi les tentatives que fit M. de Staël pour être utile à sa mère, nous citerons une de celles où il eut l'occasion de déployer la sagacité de son esprit et la noblesse de son caractère. ' En 1808, âgé alors de dix-sept ans , il attendit l'empereur Napoléon à son passage en Savoie, et obtint de lui une audience. Nous transcrirons ici quelques fragmens de la lettre où il rendait compte à sa mère de cette conversation.

«Après avoir attendu l'empereur trois jours, d'une « heure à l'autre , j'appris avec quelque certitude qu'il dea vait passer le 3o dans la matinée ; de manière que , la « veille , je demandai au maître de poste sa parole qu'il o. m'avertirait , dans la nuit, dès qu'il arriverait un cour-

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