DISCOURS DE RÉCEPTION
FAONONCé DJkNS I<A SEANCE PUBLIQUE DE l'AGADélilB FRANÇAISE ,
LE 50 NOVEMBHE 1817.
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Messieurs,
Il est pour les auteurs dramatiques un tribunal impatient y fantasque^ orageux, dont le hasard ou le caprice semble quelquefois dicter les arrêts ; tribunal redouté de ceux même qu'il a le plus souvent traites avec faveur.
Mais là du moins quelques consolations s'offrent à l'amour-propre des vaincus; ils peuvent accuser de }eiir défaite , tantôt la cabale de Tenvie , tantôt le défaut de mémoire ou de talent des acteurs, tan- ' tôt la précipitation et la l^èreté dé leurs juges. Us peuvent enfin en appeler
« Du parterre en tumulte au parterre attentif. »
Il n'en est pas de même, messieurs , de l'homme de lettres qui parait devant vous; il a pour audi-
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toire et pour juges tout ce que la nation a de plus éclairé, de plus poli , mais aussi de plus justement difficile. Sans autre appui que votre impassible équité, il plaide lui-même sa cause à cette cour souveraine et sans appel. Il n'a point à redouter d'arrêts bruyants ou passionnés ; mais il peut craindre cet accueil froid et silencieux, plus décourageant cent fois que les improbations tumultueuses.
Ce n'est donc pas sans raison, messieurs, que j'éprouve aujourd'hui plus de troubles et d'embarras que je n'en ai jamais ressenti dans les diverses épreuves de la carrière du théâtre.
Toutefois, si je dois être intimidé et par le caractère grave de mes juges et par le sentiment de ma faiblesse, combien ne doit pas me rassurer le premier et inappréciable gage de bienveillance que vous m'avez donné en daignant m'admettre parini vous ! Ne dois-je pas surtout espérer quelque indulgence, en faveur du sujet dont j'ai à vous entretenir? N'ai-je pas lieu de me flatter, messieurs, qu'un peu de cet intérêt , qui s'attache à la mémoire de l'Académicien si regrettable auquel je succède, rejaillira sur son éloge; que du moins l'amitié qui vous unissait à lui vous rendra moins difficiles envers son panégyriste; que vos esprits ne s'armeront point contre les émotions de vos cœurs, et que, trompés, pour ainsi dire, par le plaisir d'entendre louer M. Suard, vous n'examinerez
DE M. SUARD. oSi
pas trop rigoureusemeDt le mérite de la louange ?
L'homme et l'écrivain, tout est récommandable dans M. Suard. C'est Thomme surtout que je vais cherchera peindre; ce sont ces qualités privées^ ces vertus sociales , ce respect pour Topinion qui produit l'habitude de bien vivre, ces égards pour les autres qui en commandent pour soi, cette poli-» tesse qui n'est point une fausseté convenue, mais une bienveillance qui aime à se répandre ; cette délicatesse de penchants et de goûts, ce choix sé^ vère dans les liaisons, cette dignité modeste qui ne s'élève jamais trop , qui ne s'abaisse jamais; cette modération constante 4^ns ses actions et dans ses discours j enfin tous ces éléments de considération que M. Suard réunissait à un si haut degré. Heureux si ce portrait est trouvé fidèle par vous, messieurs, qui en avez connu et chéri l'originaj , et s'il peut donner aux jeunes gens qui ne l'ont pas connu quelque désir de l'imiter, et de fonder, comme M. Suard, leur réputation littéraire sur la considération personnelle!
M. Suard débuta dans le monde par une action qui promettait un galant homme. Né en 173a à Besançon, ville d'université et ville de guerre, il y prit à la fois, dès son enfance, le goût des lettres et le goût des. armes. Les duels alors étaient fort à la mode , et la sévérité excessive des lois n'avait fait qu'augmenter la violence du préjugé. Vainement on avait défendu le port d'arme aux étudiants ; des
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querelles s'élevaient fréquemment entre eux et les officiers de la garnison , sur l'importante question de savoir lequel prendrait ou céderait le haut du pavé. Dans ces quereUes, qui^ pour la plupart, se vidaient à la chute du jour, plusieurs officiers avaient été blessés. M. Suard fut appelé un soir , comme témoin , à Tun de ces combats , par un de ses amis qui avait reçu d'un* officier un affi^ont sanglant. L'étudiant eut le malheur d'être trop vengé 1 Une patrouille passait non loin de là; chacun cherchant à Téviter prit la fuite : M. Suard seul fut arrêté et conduit en prison. Sur son redis de dénoncer celui qui avait tué Tofficier , on le crut Fauteur de sa mort, et on lui mit les fers aux pieds. « Yen ort'il aussi pour les mains? tu demanda-t-il avec sang-froid. Son silence constant, sa noble résignation lui rendirent le parlement de Besançon favorable; mais le gouverneur voulant , par un grand exemple, mettre un terme aux duels qui menaçaient d'affaiblir la garnison , peignit le délit et l'accusé avec les couleurs les plus noires et réussit à faire exiler et emprisonner M. Suard aux lies Sainte-Marguerite. On fit auparavant de nouveaux efforts pour lui arracher le nom du coupable ; il persista à le taire , et se laissa , sans murmure, enlever à sa ville natale , à ses amis et à sa famille. M. Suard avait alors dix-huit ans.
Rendu à la liberté au bout de treize mois , il prit