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bientôt après la résolution de venir à Paris, pour y cultiver paisiblement les lettres.
Que de jeunes gens à sa place auraient tiré parti des causes et des circonstances de sa captivité , et s'en seraient fait, dans ce siècle frondeur, un moyen de fortune ! Combien d'hommes', d'un talent et d'un esprit fort ordinaires, s'étaient merveilleusement trouvés de la Bastille ! Combien d'au? très l'avaient recherchée vainement! M. Suard, qui l'avait trouvée sans la chercher , ne s'en vanta jamais , ne s'en plaignit jamais ; et long-temps , cette aventure, qui lui aurait donné une célébrité précoce, qui l'aurait fait accueillir et caresser dans un grgnd nombre de sociétés comme une victime du pouvoir arbitraire, resta ignorée de ses meilleurs amis.
Cependant, son peu de fortune lui faisait souhaiter un emploi. Marmontel lui en avait trouvé un qui lui aurait laissé beaucoup de loisir; M. Suard apprit qu'il était désiré par un . de ses amis ; il le refusa pour le lui faire obtenir.
Ce fut à cette époque que M. Suard connut Tabbé Arnaud , cet homme dont le cœur était si chaud, la tête si vive, l'esprit si pénétrant; amant éclairé et passionné des lettres et des arts , mais leur préférant encore le tourbilïon du monde et les petits soupers ; dissipant, prodiguant, pour ainsi dire, une vie qu'il aurait pu rendre utile et peutêtre même illustre; d^une imagination brillante et
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féconde, d'une paresse sans égale; dormant le jour et s'amusant la nuit; entreprenant tout, et ne finissant rien ; léger dans ses goûts , constant dans ses affections, ami solide et sincère, et, par-dessus tout, homme aimable.
M. Suard et Tabbé Arnaud s'aimèrent tout d'abord et leur attachement n'éprouva jamais aucune altération. Ils logèrent vingt-cinq ans sous le même toit; ils mirent en commun leur bourse et leur esprits Le ménage ne fut pas heureux en débutant; le Journai Etranger , qu'ils entreprirent ensemble, fut estimé; mais il eut peu de vogue. Il n'était que spirituel et raisonnable.
Heureusement, il existait alors un ministre ami des lettres et même ami des gens de lettres. Nos deux journalistes furent chargéspar lui delà rédaction de la Gazette de France^ gazette officielle, qui ne se permettait pas d'être amusante, mais qui n'en avait pas moins un grand nombre d'abonnés. Dix mille francs de traitemeut furent donnés à chacun des rédacteurs. Les voilà dans ropulence. Mais, hélas! tout cela venait d'un ministre , tout cela disparut avec lui. MM. Suard et Arnaud rentrèrent philosophiquement dans leur première médiocrité, et continuèrent leur Journal Etranger sous le titre de Gazette littéraire de F Europe. Celle-ci ne vécut, comme Taqtre, que deux années, grâce à la paresse de l'un des rédacteurs, et peut-être de tous les deux.
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Toutefois j quelques articles de M. Suard avaient suffi pour le faire connaître avantageusement de tout ce qui se mêlait dans le monde de cultiver les lettres ou de les protéger.
Toutes les sociétés lui furent ouvertes; il fut aimé , considéré dans toutes. La première où on Taccueillit fut celle de madame Geofirin. a Savez- <c vous y disait madame de Tencin , déjà vieille y ce «c que madame GeoflGrin vient faire chez moi? Elle a vient voir ce qu'elle pourra recueillir de mon in- « ventaire. » Elle en recueillit , en effet , ce qu'il y avait de plus précieux ; et la colonie de beaux-esprits et d'artistes célèbres , qui déjà s'était établie chez elle^ s'enrichit de toute la société de madame de Tencin. C'était le rendez- vous des lettres et des arts. Madame Geoffrin n'avait qu'une très légère teinture des unes et des autres; mais l'usage qu'elle avait du monde, sa politesse attentive , prévenante , ingénieuse , son savoir-vivre qui était sa science suprême; cette amitié agissante, inquiète , opiniâtre y qui lui faisait souvent gronder ses amis comme une mère gronde ses enfants; enfin cette habitude de bienfaisance, qui fut la passion de toute sa vie, tout cela rendait sa société agréable et chère.
Mais quel charme M. Suard trouva surtout dans l'amitié de cette autre femme extraordinaire dont une indiscrétion que je n'ose qualifier a révélé à la postérité les faiblesses et le prodigieux talent! de
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cette femme qui, sans naissance, sans fortune, sans beauté, par le seul attrait de son esprit, par la chaleur de son ame , était parvenue à rassembler tous les jours dans son petit salon , et à y retenir délicieusement , pendant quatre heures entières , les d'Alembert, les Thomas, les Turgot,^les Marmontel , les Buffon et les Delille ! « Qui ne l'a pas «c connue, disait souvent M. Suard, ne saurait se « former une idée de mademoiselle de Lespinasse; « qui a pu la connaître ne l'oubliera jamais. »
Que sont devenues ces réunions si favorables aux progrès du goût et du langage, où régnait la liberté, mais où présidaient les bienséances, où la raison donnait en riant la main à l'imagination, où la science venait sacrifier aux grâces! Qu'est devenu cet art de régler la conversation sans la refroidir , de l'animer sans y jeter la confusion , de faire valoir et de mettre en jeu l'esprit particulier de chacun; de parler, non pas à son tour, mais l'un après l'autre; 4® parier modérément, et surtout d'écouter? C'est un secret presque oublié! Nous ne conversons plus aujourd'hui , nous discutons, et nos discussions d^énèrent quelquefois en disputes. La révolution a passionné le langage et centuplé la vivacité française; la douce causerie n'est plus guère connue que dans quelques maisons privilégiées. On se parle, mais on ne se répond plus; on ne répond qu'à soi-même, on poursuit son idée, sans s'inquiéter de la réplique; on
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s'éc^anfife, an crie tous à la fois; et la conversation ressemble souvent, à Tharnionie près,- à un finale d'opéra. Mais j'oubliais, mesâeurs, que cette partie de nos travers a déjà été peinte^ ayéc une fidélité maligne, par 1 élégant écrivain qui préside cette assemblée ^, dans un ouvrage que vous connaissez tous ; ouvrage où vous avez cru retrouver , sous le masque et les habits du chinois Kang-hi , la vivacité et les saillies piquantes du Persan Usbeck.
M. Suard semblait né pour la société que nous regrettons. Il y avait porté , dès so;n début , ce que d'autres n'y acquièrent que par un long usage. Laf politesse de ses manières, l'urbanité de son langage étaient chez lui une inspiration du goût; elles s'étaient seulement perfectionnées dans la bonne compagnie et surtout par le commerce des fem» mes. L'homme de lettres qui s'est formé a cette école se ]:econnait d'abord à l'aménité de ses mœurs , à l'agrément de son style et de sa conver*» sation, et surtout à ce bon ton qui- n'est autre chose que le bon goût appliqué au langage et ai^x habitudes de la société.
, J'entends quelquefois regretter que M. Suard, qui semble avoir voulu partager sa vie entre le commerce du monde et celui des lettres , ait trop sacrifié l'un à l'autre , et que son goût pour la société ait trop dérobé de temps à ses travaux litté-
(1) M< le duc de Lévi».
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raires. Mais ce regret qu'on exprime aujourd'hui, qui de nous^ messieurs, l'eût exprimé, qui de nous l'eût éprouvé , tant qiie nous avons pu jouir de la conversation de M. Suard, de cette conversation si naturelle et si variée , si riche en souvenirs , si féconde en traits heureux, .en anecdotes curieuses, en récits piquants amenés sans efforts; de cette conyerisation qui savait prendre tous les tons et se pliera tous, les goûts? Pour moi, j'avoue qu'en écoutant M. Suard , je n'ai jamais songé qu'il fut possible de trouver encore plus de plaisir et de profit à le lire. J'allais même jusqu'à penser qu'il fallait presque lui savoir gré de la préférence qu'il avait donnée à la société sur le travail, puisqu'elle lui avait permis de porter et de répandre dans le monde toutes les traditions du goût et de la litté* rature, dont il était, si j'ose parler ainsi, le répertoire vivant, et de devenir, pour le dix-neuvième siècle , un modèle du bon ton et de l'élégante urbanité des deux siècles précédents.
La politesse de M. Suard lui fit beaucoup d'amis et les lui conserva long- temps; elle n'était cependant ni recherchée , ni servile: Ce n'était pas non plus cette politesse nonchalante qui dit oui à tout le monde et ne conteste rien ; cette facilité de caractère et d'opinion , si commune aux gens qui n'ont ni opinion , ni caractère ; c'était une habitude raisonnée de concessions faites aux lois de la société ou aux bienséances de la bonne compagnie.