‹ Œuvres diverses de m. RogerChapitre 172 sur 205 · D£ M. SUARD · texte numérisé non relu

D£ M. SUARD

Par égaixl pour Fàge , pour le ^exe , pour la supériorité du rang et du génie, M. Suard savait se taire quelquefois devant Topinion d'autrui; mais il gardait la sienne. Plusieurs de ses amis , et même de ses protecteurs , joignaient à de grandes vertus de malheureux travers d'imagination ; M. Suard aima leur personne ; mais, loin d'approuver leurs erreurs, il combattit souvent lé danger de leurs doctrines de toute la logique de la raison ou du sentiment.

C'est, messieurs, cette droiture de cœur et de jugement, mêlée à tant.de souplesse et de flexibilité dans l'esprit, qui le faisait aimer et rechercher des hommes les plus considérables de ce siècle brillant.

Parmi ceux qui l'afTectionnèrent le plus , nous devons désigner BulTon ; ce fut, en effet, d'après le conseil de Buffbn, que M. Panckouke donna sa sœur en mariage à M. Suard; sa sœur, aussi distinguée par les grâces de sa personne , que par les charmes de son esprit, à qui la littérature doit plusieurs écrits pleins de vues fines , de pensées délicates , et à qui M. Suard dut , pendant cinquante ans, le bonheur et Tagrément de sa vie.

Dans les diverses réunions dont j'ai parlé, M. Suard s'était lié avec plusieurs étrangers célèbres ; de ce nombre étaient David Hume et Horace Walpole. D voulut, à son tour, leur rendre visite.

Un simple pasteur d'un village d'Ecosse, un homme qui avait constamment vécu dans la re-

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traite, et qui, exempt des préjugés que donne la solitude, avait^tout le goût d'un homme du monde, un écrivain plein d'élégance , un historien sage et véridique , profond et lumineux , lé digne rival de Hume , s'il, n'est pas supérieur à lui , Robertson enfin, déjà célèbre dans toute l'A^ngleterre par son histoire d'Ecosse, s'occupait en ce moment de son histoire de Charles^Quint. M. Suard lui demanda et obtint facilement de lui la faveur de traduire le premier cet ouvrage en français»

L'entreprise était difficile. Robertson ne s'élève pas , il est vrai , à cette éloquence pittoresque et passionnée qui donne aux historiens de l'antiquité une physionomie inimitable ; le génie qui anime son ouvrage n'est pas répandu dans le style ; il est tout entier dans la grandeur des vues principales. Pour le traduire, il suffisait de conserver ses pensées. Un homme de goût, un esprit juste et délicat pouvait espérer que les beautés de l'histoire de Charles-Quint , beautés élevées , mais accessibles , qui ne sont point séparées de nous par Tinsurmon table différence des idiomes et des mœurs, ou par un caractère marquant d'originalité, pourraient se communiquer d'une langue à l'autre. Mais qui se serait flatté d'apporter à ce travail une réunion plus heureuse des qualités qu'il exige ? M. Suard y joignit cette facilité élégante, ce tour libre et naturel, cette franche allure de diction qui semble interdite aux traducteur^. Aussi sa traduction fut-elle

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honorée des plus illustres suffrages, soit nationaux, 5oit étrangers ; elle reçut l'approbation de Hume , de Walpole , de Gibbon , et , la plus glorieuse de toutes, celle de Robertson lui même.

L'éclatant succès de l'histoire de Charles-Quint mit à la mode lés traductions de l'anglais, et, comme cela ne manque jamais d'arriver, la mode en hit poussée jusqu'à la fureur et se soutint jusqu'à ce qu'une autre manie vint occuper la mobile imagination des Parisiens .

Ce fut en effet à cette époque que commença cette guerre si puérile dans son objet, si étonnante par sa durée, cette guerre de musique, image grotesque, mais fidèle, des tristes divisions politiques qui nous ont agités depuis.

Deux partis s'étaient formés : le nom de Gluck , le nom de Piccini, étaient les cris de ralliement. Le noble et le boiu^eois , le militaire et l'homme de robe , l'artiste et l'artisan , tout s'en mêle , tout s'arme, tout marche au combat. La discorde s'empare de tous les esprits ; elle éclate dans tous les théâtres, dans les foyers, dans les promenades, dans les cafés, et jusque dans nos académies. Plus de paix dans les salons; les dîners, les soupers même^ les soupers si propices aux réconciliations , sont* abandonnés. On ne demande plus d'une femme, si elle. est jolie; d'un sot, s'il est riche; d^un magistrat, s*il est honnête homme ; d'un médecin . s'il sait guérir. Est-on Gluckiste ou Picciniste? La réponse

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à cette question supplée à toutes les autres. Quiconque est de notre opinion mérite notre estime; quiconque n'en est pas est un. sot ou un fripon. Point de parti mitoyen ; les modérés sont des traîtres.

Le théâtre de la guerre était la salle de TOpéra. A la tête des Piccinistes on distinguait d'Alembert, Diderot , le chevalier de Chastellux , le baron de Grimm j La Harpe , l'abbé de Canaie y et surtout Marmontely le poète , le patron glorieux et infatigable de Piccini.

Les soldats de Gluck avaient pour appui l'enthousiasme éloquent et communieatif de Tabbé Arnaud et l'esprit adroit et insinuant d'un autre champion à qui son goût et ses connaissances en musiqtfe donnaient bien quelque droit de parler de cet art , mais que sa modération y déjà connue , paraissait devoir éloigner de toute discussion qui pouvait rassembler à des querelles et sortir des bornes de la raison.

Ce champion (il faut bien l'avouer) c'était M. Suard. Je me hâte de dire que de tous les généraux de cette armée burlesque, il fut le seul peut'^tre que sa politesse n'abandonna jamais. On fit jouer des deux c6tés une artillerie de chansons^^d'épigrammes et de pamphlets. Le seul écrit digne de survivre à la circonstance qui l'a fait naître , est de M*. Suard ; ce sont les Lettres de l'anonyme de Vaugirard ^ persiflage plein d'esprit , de finesse et de goût, où

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toutes les biepséances étaient respectées, où la raillerie, toujours piquante, était toujours sans amertume; vrai modèle de plaisanterie qu'on lira

toujours avec plaisir pourvu qu'on ne soit pas

Picciniste.

Les titres littéraires de M. Suard, ^n esprit juste et fin, la connaissance parfaite qu'il avait des diffî* cultes et des ressources de notre langue, surtout de cette partie de la langue née de l'usage de la bonne compagnie, et que Vaugelas parlait sûrement moins bien que madame de Sévigné, enfin l'extrême amabilité de son caractère, lui avaient ouvert, dès l'année 1772, les portes de l'Académie. Il y fut nommé le même jour que l'abbé Delille ; mais, ca* lomniés l'un et lautre auprès du roi, leur nomination ne fut point approuvée et l'on procéda à une autre élection. Elle était à peine terminée que le roi, mieux informé, leur permit de se remettre sur les rangs à la première occasion. Cette occasion ne tarda point ; M. Delille fut nommé l'année, suivante, et M. Suard quelques mois après.

Mais quelle accusation leur avait donc attiré la disgrâce la plus sensible que puisse éprouver un homme de lettres?

Quelquesannées auparavant, le cardinal de Fleury avait de ménie fermé l'entrée de cette illustre com** pagnie à l'abbé de la Bletterie, auteur d'une traduction de Tacite; on l'accusait d'être janséniste, et d'avoir attesté les miracles du bienheureux Paris

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L 'imagination des plus grands ennemis de MM. Suard et Delille ne. pouvant guère leur attribuer pareil déliiy on les dénonça coiïime encyclopédistes, quoique jamais ni l'un ni l'autre n'eût écrit une seule ligne pour l'Encyclopédie. C'était une accusation qui, pour être déj4 devenue un peu banale, n'en était pas moins perfide et moins dangereuse, car elle les signalait à l'autorité comme ennemis de toute.au* tçrité.

Ennemi de l'autorité, M. Delille, ce grand poète, que son caractère naïf et pacifique, que la douceur de ses naœurs, que la mollesse, et, si je puis m'exprimer ainsi , que l'enfance de ses goûts rendaient si étranger et si peu propre aux débats politiques! ' On dut être bien étonné dans Paris quand on vit le chantre des Jardins transformé en sectaire! Cétait classer le rossignol parmi les oiseaux de proie.

L'accusation, sans être aussi rklicule à l'égard de M. Sûard, n'en était pas mieux fondée; la modéra-^ tion de son cai'actère, la nature de son esprit es*^ sentiellement raisonnable, essentiellement ami de l'ordre, la repoussaient; la conduite de toute sa vie l'a réfutée.

Nous avons tous été témoins, messieurs, de la fidélité de M. Delille à la cause de la monarchie. Tous les cœurs ont retenu, toutes les voix ont répété les vers immortels où ce poète dé la légitimité a consacré les droits et les malheurs de nos princes ;

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