DE M. S13ARD
nous savons que ni les menaces des tyrans révôlu« tionnairesy ni les séductions de leur cauteleux hëri-* tier, ne purent arracher jamais
« Uu mot à sa candeur y
« Une ligne à sa plume, un détour à son cœur. »
Mais M. Suard a-t-il été moins fidèle que lui aux. principes monarchiques? A-t-ii fait éclater en 1789 les mauvaises doctrines qu'on lui supposait en 1 77a? S'est-il seulement souvenu des deux événements remarquables de sa vie où le gouvernement lui avait don né peut-être quelque droit de se plaindre? Quand^ soir et matin, une foule de pamphlétaires et de gazetiers se plaisaient à provoquer l'sinarchie au nom de la liberté, qui, mieux et plus constamment que M. Suard^ lutta contre eux dans ses écrits? Qui dé-> fendit avec plus de courage la cause de la justice? €'est principalement dans un journal iatitulé les Indépendants que M. Suard consigna ses nobleis protestations.
Mais hélas ! la voix de la raison commençait à ne plus être entendue ; elle ne tarda pas à devenir suspecte. L'Académie française elle-même, l'Académie, qu'on représentait vingt ans auparavant comme le foyer de l'indépendance, fut dénoncée comme le foyer de l'aristocratie ; on vit, quel raffinement de scandée! on vit un Académicien ^ demander à.
(1) Cbampfort.
grands cris la suppression de l'Acadéoiie; en \aia M. Suard prit éloquemment sa défense, elle fut peu de jours après enveloppée dans la proscription continue, insensée, impie, dans la destruction universelle de nos lois et de nos institutions.
Certes M. Suard n'avait nul penchant pour le gouvernement absolu; M. Suard aimait la liberté, mais cette liberté sage, décente, bien ordonnée, qui a ^es limites ainsi que le pouvoir, qui est conforme aux habitudes et aux mœurs nationales; il aimait la liberté, mais il détestait la licence , irréconciliable ennemie de la liberté. L'étude approfondie qu'il avait faite des lois et de la constitution de l'Angleterre; le goût qu'iravait pris pour elles, et qui s'était fortifié dans la société des hommes d'état les plus distingués de cette nation, lui avaient fait souhaiter souvent que les formes à la fois libres et monarchiques du gouvernement anglais fussent adoptées par le nôtre. Mais ce vœu, qu'il n'a d'àbord exprimé qu'avec la réserve convenable, ce vœu, qu'il a vu avec joie se réaliser après vingt-cinq ans, oh ! comme il l'eût repoussé avec horreur si on lui eût prédit de combien de malheurs et de crimes il en faudrait payer l'accomplissement! Une révolution ! ce mot seul le faisait tressaillir. Son antipathie naturelle pour toute espèce de désordre éclata, non-seulement contre les actes de violence et d'injustice qui se commirent, mais encore contre les folies qui se mêlèrent à ces atrocités; car tel fut
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le caractère de notre révolution; dans ce drame , rhorrible le disputait au ridicule , et pour l'obser^ vateur, il y aurait eu bien à rire s'il n'y avait pas eu si fort et si longuement à pleurer.
M.Suard se déroba dès qu'il leput, parla retraite, au spectacle de ces honteuses extravagances; dès qu'il le put aussi, il reparut sur la scène politique; il reprit cette plume courageuse, consacrée au sou* tien de l'équité, de la raison et du goût, et mérita d'honorables persécutions. Poursuivi en vendéikiiaire, proscrit en fructidor, il fut forcé de quitter la France pour avoir souhaité d'y voir rappeler tous les Français. Il y revint librement sous le gouvernement consulaire, croyant pouvoir y professer ses opinions politiques ; mais le despotisme naissant ne pouvait s'en accommoder. N'osant pas persécuter M. Suard, on chercha d'abord à le gagner; on le distingua, on le caressa. Lescajresses, les menaces ne pouvaient rien sur lui; il avait deviné \ homme dans une première entrevue , et voici à quelle occasion.
Cet homme n'aimait pas Tacite , et il avait bien ses raisons pour cela ; la réputation de cet historien l'importunait; c'était un des souverains qu'il avait le plus à cœur de détrôner. «Votre Tacite, «ditril un jour à M. Suard, n'est qu'un déclama-^ «teur, un imposteur, qui a calomnié Néron; car <c enfin, Néron fut regretté du peuple. Quel malheur « pour les princes qu'il y ait de tels historiens! » — -
(c Cela peut être, répliqua M. Suard.; mais quel «malheur pour les peuples ^ s'il n-'y avait de tels «c historiens pour retenir et effrayer les mauvais «princes!»
Plus on connaissait Tindépendance d'esprit et de caractère de M. Suard, plus on cherchait à la vaincre; plus il montrait d'opposition , plus on faisait d'efforts pour le ranger sous le joug. On eût dit que l'autorité de son exemple devait entraîner ce qui restait encore d'esprits indociles. L'espérance de le gagner fut poussée^ comme on va le voir, jusqu'à l'aveuglement.
Il est dans la nature du cœur humain, et sans doute aussi dans les desseins de la justice divine, qu'un homme qui a commis un grand crime ne puisse s'empêcher d'en parler, de le révéler malgré lui à ceux qui l'ignorent, ou de chercher à le justifier dans l'esprit de ceux qui en ont eu connaissance ; c'est une sorte de reftiords qui l'agite, qui se manifeste , qui le trahit. Comment exprimer autrement ce besoin, qu'éprouvait le meurtrier du dernier rejeton du grand Condé, d'entretenir ses confidents et même des étrangers de cet exécrable attentat? Aprè3 en avoir récompensé les exécuteurs, il offrit des récompenses à ceux qui voudraient en faire l'apologie ; mais il ne trouva pas si Êicilement déi panégyristes que des complices. A Dieu ne plaise que je loue nos écrivains d'avoir repoussé ses propositions! ce serait faire de cette époque du siècle