DE M. SUARD
une trop cruelle satire que de vanter ccMnme un acte de vertu ce qui ne fut que l'absence d'une insigne lâcheté. Les expressions du refus de M. Suard méritent toutefois d'être rapportées, parce que, indépendamment du sentiment d'honneur qui les dicta, elles portent l'empreinte de cette modération, de ce courage calme qui ne l'abandonnaient jamais.
On lui avait écrit une lettre où , après quelques précautions oratoires , on lui disait : a que l'opinion publique s^ égarait sur deux faits : la mort du duc d'Ënghien et le procès du général Moreau^ qu'il était essentiel de la redresser dans les journaux, et que le chef du gouvernement verrait avec plaisir, et même avec reconnaissance, que M. Suard, dans le journal politique dont il était propriétaire ( et c'était en effet la seule propriété qui lui restât ) , aidât à ramener cette opinion publique égarée. »
Voici quelques mots de la réponse de M. Suard, fidèlement transcrits de l'original :
« J'ai soixante-treize ans, monsieur; mon carac« « tère ne s'est pas plus assoupli avec Tâge que mes « membres. Je veux achever ma carrière comme je « l'ai parcourue.
(c Le premier objet sur lequel vous m'invitez à « écrire est un coup d'état qui m'a profondément ce affligé , comme un acte de violence qui blesse ce toutes mes idées d'équité naturelle et de justice « politique.
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«Le second motif du mécontentement public «porte sur l'intervention notoire du gouvernement <c dans une procédure judiciaire soumise à une cour « de justice. J'avoue encore que je ne connais aucun <c acte du pouvoir qui puisse exciter plus naturelle* (( ment l'inquiétude de chaque citoyen sur sa sûreté a personnelle.
«Vous voyez, monsieur, que je ne puis redres- « ser un sentiment général que je partage. »
Je n'ai pas besoin de dire que cette réponse digQe, messieurs, d'un homme qui était votre secrétaire , provoqua la suppression du journal pcJitique et la disgrâce complète de récrivain. Il se tut, et renonça enfin au dangereux honneur d'avoir raison dans des choses où tant d'hommes puissants avaient tort.
II en coûta beaucoup à M. Suard pour cesser d'être journaliste; il avait un goût déddé pour cette espèce de ministère public, si honorable, si utile dani les mains d'un écrivain homme de bien, si honoré , messieurs , par plusieurs d'entre vous. Sa probité, son indépendance, le tour ingénieux de son esprit, le rendaient très propre à ^ette profession.
Il ne se distingua pas moins dans une autre foncr tion qu'il dut, dès l'année 1774» à la donfiance du roi, et qu'il conserva jusqu'en 1790; je veux parler de la censure des pièces de théâtre. Il exerça cette censure avec une douceur et une impartialité înal-
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térables. Bien différent de ces chicaneurs minutieux, de ces épilogueurs atrabilaires, aussi ardents à critiquer qu'impuissants à produire, qui ne se connaissent à rien et se font des monstres de tout, qui trouveraient une satire dans un madrigal et une conspiration contre l'Ëtat dans une scène d'opéracomique, M. Suard savait concilier ce qu'il devait au gouvernement et ce qu'il devait aux gens de lettres. Ses observations, ses refus même, quand il était obligé d'en faire, étaient accompagnés de tant d'égards et de politesse que l'auteur le plus irritable pouvait se iacher contre la censure, mais jamais contre le censeur.
L'auteur seul du Maritige de Figaro trouva M. Suard d'une sévérité inflexible et ne put jamais obtenir son approbation ; mais il eut le talent de s'en passer, et même de celle du lieutenant de po» licé. M. Suard soutint obstinément son opinion sur cet ouvrage ; il la proclama , en pleine Académie , dans un discours qui lui fit beaucoup d'honnir, sans nuire au succès de Figaro; car , suivant l'usage, plus le scandale était signalé, plus la foule s'y portait. Les grands, les ministres, les nobles, les dépositaires des lois et de la morale publique, couraient applaudir à leur propre satire, battre des msdns aux traits sanglants répandus dans l'ouvrage contre toute espèce d'autorité, et préparer euxmêmes, dès ce moment peut-être, l'esprit de révolution qui devait bientôt après les renverser.
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Le rigomme sied mal à un auteur- dramatique; la comédie n'est point un sermon; son premier but est d'amuser; mais il ne lui est pas défendu d'instruire en amusant. Quel sera donc le devoir d'un poète comique? Celui de tout homme qui cultive un art quelconque d'imitation : [de peindre la nature , mais la nature choisie ; d'éviter avec le même, soin , dans ses tableaux ^ et les lieux Communs de morale, et les peintures dont peut s'offeûser l'honnêteté publique, et la perfection qui n'a pas de modèle dans le monde, et la vérité nue <}ui blesse le bon goût; de considérer enfin la comédie, sinon comme une école de bonnes mœurs (car elle n'en est point une), au moins comme une école de bienséance. N'est-il point en effet de milieu entre le cynisme d'Aristophane ou de Figaro, et la morale verbeuse de Lachaussée ou la fausse sensibilité de nos dramaturges ? Sans parler de Molière, législateur suprême, homme unique, inHume à part, notre théâtre, que dis-je? notre âge ne compte-t-il pas plus d'un' auteur qui a su intéresser sans action romanesque, plaire sans le secours du scandale, être comique avec déceiice, et faire rire les honnêtes gens ? Je ne serais pas embarrassé d'en citer plusieurs' sans sortir de cette enceinte. On ne saurait nier que ^ grâce à eux, la comédie ne se soit soutenue avec honneur, et qu'elle ne soit même supérieure à ce qu'elle était il y a quarante-cinq ans. Une foule de poètes de bou-
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doirs s'étaient alors emparés de la scène; plus de vérité y plus de verve; des moeurs de convention, des quances fugitives, aucun dssein arrêté, des croquis informes, de fades enluminures. On s'égarait en comédie comme en peinture , et c'en était peut-être fait de la scène comique, si Tauteur des Etourdis n'eût le premier donné le signal du. retour à la bonne voie. Qull me pardonne de lui rendre publiquement cette justice; tout écrivain classique doit se résigner à être loué de son vivant. «
M. Suard n'a point fait de pièces de théâtre; mais il avait beaucoup étudié nos moralistes, et celui qui a jugé avec tant de sagacité La Bruyère, La Rochefoucauld et Vauvenargues, ne pouvait être étranger à la comédie ; aussi trouve-t-on sur cet art , dans plusieurs de ses écrits, des observations pleines de sens et de finesse, qui sont dignes de l'attention d'un poète comique, comme ses notices sur Pigal et sur Drouais sont dignes de l'attention de nos peintres et de nos statuaires. M. Suard avait un tact particulier pour décrire et caractériser le talent ou l'esprit des personnages célèbres dont il parlait. Voilà ce qui rend si agréables et si piquantes ses notices sur Robertson, Le Tasse, et madame de Sévigné, modèles achevés de biographie et de critique littéraire. C'est aussi, messieurs, ce qui donnait tant de prix à ces rapports oii il était chai^ par vous d'apprécier les mérites divers des jeunes écrî- II. i8
vains dont les triomphes embellissent vos solen* nités^ et où votre secrétaire perpétuel se montrait un si fidèle et si honorable interprète de vos sen* timents et de vos décisions.
J'ai lu dans un conte charmant
« Qu'il est bien peu d'auteurs qui vaillent leurs ouvrages. »
On pourrait dire le contraire de M. Suard. U était fort supérieur à tout ce qu'il a fait; et, chose remarquable, il n'avait aucun des dé&uts qu'auraient fait supposer ses qualités.. Son esprit, qui ne semblait que fin et délié, avait de l'étendue et même de la profondeur; cette raison droite et ferme, qui réglait toujours ses actions et sa plume, et qui leur donnait une appareqce de roideur, n'excluait point en lui les illusions et les plaisirs de l'imagination; l'urbanité de manières et de langage qu'il semblait tenir de Fontenelle n'étaitpoint chez lui, comme elle était, dit-on, chez l'auteur des Mondes^xm froid calcul de l'iptérét personnel; elle venait du cœur et elle allait au cœur. Bienveillant pour tous, il Tétait surtout pour les jeunes gens qui avaient besoin de conseil et d'appui ; il les accueillait, il les encourageait, il proclamait avec joi^. leur talent naissant; car cet homme , qui avait beaucoup vécu , et que les souvenirs du passé devaient rendre.plus difficile sur le présent, n'exaltait jamais l'un aux' dépens de l'fiutre. U vantait souvent le dernier siècle; il souriait encore plus souvent aux espârances que donne
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le nôtre-; son ame, dont il avait su maitriser les passions , s'ouvrait aisément aux douces émotions dé la pitié. Un autre sentiment, l'amitié, reçut de lui une espèce de culte ; il n'aima que des hommes honorables; il les aima tendrement, il les aima toujours. Menacé de perdre, il y a peu d'années, M. Tabbé Morellet, il laissa échapper de sa plume, ou plutôt de son coeur, ces mots touchants : « Si «je voyais périr avant moi cet excellent homme, je <c perdrais le plus ancien des amis qui me restent, « et je pourrais dire ce que Pline disait de Corne^ 9ilius ItufuSy dont il déplorait la mort : Amisi a meœ vitœ testem; j'ai perdu le témoin de ma «vie!»
Enfin , la- modération de ses opinions politiques ne fut jamais l'eiTet, ni de l'indifférence, ni de la timidité. Il faisait cas de la prudence , mais il détestait la peur qui prend souvent son nom , la peur qui louvoie, qui tergiverse, qui fléchit devant les factions, qui les enhardit par son silence, et devient complice du crime en le laissant commettre. Le patriotisme de M. Suard était raisonné, mais il n'en était ni moins utile, ni moins vif, ni moins susceptible d'exaltation. Ne l'avons-nous pas vu, messieurs, au retour fortuné de nos princes, courir au^^devant d'eux comme il aurait fait à vingt ans ; les chercher, les suivre, verser des larmes de joie, et faire éclater des transports, remarquables même au milieu de rivresse générale? A l'aspect de ce roi si désiré, à
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l'aspect de cette princesse auguste, modèle des plus grandes vertus comme des plus grandes infortunés, il ne forma point le même vœu que le saint vieillard qui, satisfait d'avoir vu le salut d'Israël, ne demandait plus qu'à mourir; il voulait vivre, il souhaitait une longue vie pour voir les Bourbons plus long-temps, pour jouir plus long- temps du bonheur que leur retour assurait à la France.
Hélas! trois ans se sont à peine écoulés, et cet écrivain si dévoué à ss. patrie, ce sujet si fidèle à son roi, cet ami sûr, cet Académicien si zélé pour la gloire des lettres et pour les intérêts de cette Académie, a disparu du milieu de nous! Ah! bien que cette séparation ne pût être éloignée, qui de nous, messieurs, l'aurait crue si prochaine ? Qui de nous, en voyant une ame si active dans un corps si dispos et si sain , ne s'est pas obstiné à trouver M. Suard jeune encore, en dépit de ses dix-«ept lustres? La veille même (j'en garderai long-temps la mémoire ) , la veille même de l'accident fatal qui a précipité sa fin , j'admirais cette aimable et verte vieillesse , cette longévité exempte d'infirmités , de préventions et d'eiinui, dont semblent appelés plus particulièrement à jouir les hommes qui ont exercé constamment, et sur beaucoup d'objets, les facultés de leur esprit. J'en félicitais M. Suard. o Oui, me ce répondit-il , j'ai lieu d'être content de mon sort; «j'ai de doux souvenirs, une bonne san,té et de l'ai- «sance; j'ai vu le triomphe de la légitimité; grâces
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fc à la magnanimité de notre Marc-Âurèle, ma patrie <c est heureuse par l'accord jugé si difficile de la moa narchie et de la liberté véritable. Je suis comblé des ce bienfaits personnels de mon roi, et, comme s'il eût « voulu en doubler le prix , il les a étendus à mon ce plus ancien ami. La Providence et Tamitié semc( blent s'être donné le mot pour me faire aimer la « vie. »
Cette vie, messieurs, si longue, si bien remplie^, si honorée, M. Suard a dû la regretter sans doute; mais il en a vu arriver le terme sans effroi. Entouré de tout ce qu'il aimait , sûr d'être regretté de tous ceux qui Tout connu, plein d'espoir pour sa veuve dans la munificence royale, se livrant pour luimême à des espérances d'un autre ordre, il s'est endormi dans le sein de l'éternité, avec la résignation du sage et la confiance de l'homme debien.
DISCOURS
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