‹ Œuvres diverses de m. RogerChapitre 175 sur 205 · RÉCEPTION DE M. VILLEMAIN · texte numérisé non relu

RÉCEPTION DE M. VILLEMAIN

SUCCESSEUR DE M. DE FOKTANES, PRONONCi BARS LA séAKCE PUBLIQUB DE L'iCADiMIB FRANÇAISE 5

LB a8 juin i8ai.

Monsieur ,

Oo se défie ordinaireineDt des panégyriques, et le talent qu'on y voit briller ne parait pas toujours un gage de la vérité des faits et de la conviction de l'orateur; mais vous n'avez rien de semblable à craindre. Aucun de nous, aucun de vos auditeurs ne sera tenté d'accuser aujourd'hui d'exagération ou de. feinte, ni lés louanges éloquentes que vous venez de donner à l'Académicien que nous pleurons, ni la touchante expression de votre douleur personnelle. Elle est naturelle et vraie, cette douleur; elle part d'une ame profondément pénétrée ; et tous ceux qui viennent de vous entendre pen-

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seront avec moi que rfaomme qui regrette ainsi son prédécesseur prouve assez que son plus yîf désir eût été de ne lui succéder jamais.

Je puis méme^ monsieur, tous rendre cette première justice ; l'idée de succéder à M. de Fontanes vous inspira d'abord une sorte de pieuse répugnance, et votre cœur éprouvait presque de Teffroi à voir sortir pour vous quelque chose qui ressemblât au bonheur et à la gloire de cette tombe où venaient d'être renfermés les restes du patron de votre jeunesse/ de l'éternel objet de vos souvenirs et de vos regrets.

C'est, je l'avoue, monsieur, ce scrupule filial qui, plus peut-être que votre talent, vous a d'abord conquis une partie de nos suffrages; c'est la franchise de vos larmes, ce sont les vœux dé l'illustre mort, attestés et transmis à plusieurs d'entre nous par l'honorable et désolée compagne de sa vie, qui ont rendu votre nomination si facile ; en sorte que l'on peut dire que c'est la dernière élection à laquelle a contribué M. de Fontanes ; que son sufihige testamentaire s'est joint aux nôtres en vôtre faveur, et que c'est presque lui qui vous a nommé.

Ah! si dans le séjour de bonheur où sa vie, où sa mort toute chrétienne l'ont sans doute fait monter, il pouvait encore être sensible aux triomphes de la gloire humaine, combien ne serait-il pas touché de l'hommage que vous venez de lui rendre! Vivant, il vous a aimé comme un père; mort, vous

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rave;^ loué en fils ireconnaissant et avec une effusion de sentiments qui semble ne laisser plus rien à dire à quiconque voudrait le louer après vous.

Qu'il me soit permis pourtant, à moi qui fus constanonent Fobjet de sa bienveillance toute par^ ticulière, à moi qui, soit dans le corps politique qu'il a si noblement présidé, soit dans le corps en^ seignant qu'il a dirigé ^, ne l'ai presque pas quitté pendant quinze années , qu'il me soit permis d'ajouter quelques traits à l'éloge d'un illustre ami dont la vie semble s'être partagée entre la gloire de bien faire et la gloire de bien dire.

Vous avez, monsieur, trop bien apprécié les. écrits de M. de Fontanes pour que je m'étende beaucoup silr cette partie de sa renommée; ils sont d'ailleurs» connus de toute l'Europe littéraire. Le poète et l'orateur y puiseront incessamment tous les secrets de l'art d'écrire; l'un y étudiera cette coupe de vers harmonieuse et savante, et ce mélange, devenu si rare^de la poésie d'images et delà poésie de sentiments ; l'autre , cette noble élégance , cet heureux choix de formes et d'expressions oratoires, cette variété de tons et de mouvements, cet intérêt de style dont le secret, si connu des écrivains de notre grand siècle, paraissait presque perdu, et qui distingua les. premières productions de votre prédécesseur; car, grâce aux dons de la.nature, perfectionnés

(1) Voir la note (a} à la fin de ce discours.

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par une éducation forte, ses essais en prose,- ainsi qu'en Yers> semblèrent les ouvrages d'un maître; il se montra un écrivain classique presque en sortant des études.

Quoique divers genresde mérite brillent dans le style de M. de Fontanes, on peut dire que son principal caractère est la dignité. Oui, c'est la dignité qui domine dans ses écrits comme dans sa vie , et jamais le mot si connu de BufFon ne fut susceptible d'une plus juste aj^lication. Cette dignité n'est point la pédanterie ; elle est encore moins l'orgueil; elle est la compagne assidue de l'aménité, de la simplicité et de la grâce. C'est un sentiment délicat de toutes les bienséances ; c'est lé quod dece^ des Latins , c'est le bon goût chez les Français. *

Cette qualité dominante du style et du caractère de M. de Fontanes le rendait particulièrement pro^ pre à traiter les sujets élevés, les matières cUfficiles. Aussi voyons-^nous à quelle hauteur il s'est maintenu toutes les fois qu'il a eu à parler , ou des sublimes vérités de la religion et de la morale chrétiennes, ou des devoirs de la politique, ou des destinées de la France. Plus les circonstances étaient graves et embarrassantes , moins il paraissait gêné dans son langage; Tobslacle même semblait doubler sa force. Ni sa proscription de gS, ni celle de vendémiaire n'avaient pu étonner son courage ou étouffer sa pensée, et quand le club de Salm sonne le tocsin de fructidor, échappé, par un exil

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de son choix, aux déserts de Synaoûsajy M. de Fon* tanes^plaide encore, du fond de sa retraite, la cause du malheur et de la vertu avec autant de chsdeur et de pathétique qu'il avait naguère proclamé le respect des morts et Tinviolabilité de la tombe.

Cependant un homme vient qui, renversant tous les tyrans subalternes dont l'abjection fatiguait la France, et s'èmparant, moitié par ruse, moitié par violence, de Théritage sanglant de la révolution, se dit ; Je veux régner. Il se le dit, et il règne. Aussitôt la révolution pâlit d'effroi; nos maux les plus cruels sont d'abord soulagés ; nos alarmes les plus vives s'éloignent par d^é; pour la première fois depuis dix ans , nous nous étonnons de vivre avec quelque sentiment de sécurité. Les familles sont délivrées de la loi des otages, <iigne sœur de la loi des suspects; les déserts de Synamary nous rendent le trop faible reste des prosa*its jetés sur cette terre dévorante. La reconnaissance et Tespoir ne de* vaieni-ils pas pénétrer alors dans les cœurs toujours généreux et souvent crédules des royalistes? Une circoiistance redouble cet e^>oir ; M. de Fontanes est appelé à faire l'éloge funèbre de Washington. M. de Fontanes ! un proscrit ! un zélé partisan des Bourbons ! Et que célèbre-t«il davantage dans ce che&d'œuvre de goût et d'éloquence? Sont-ce les talents guerriers du, héros amépicain? Non, mais sa modération et son bon sens. Modération! bon sens ! Quelle était donc la pensée secrète du pané*

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gyriste en faisant l'ëlc^e de pareilles vertus ?Était-oe une leçon de magnanimité qu'il voulait faire entendre? Mais ce qui sembla le plus autoriser dés conjectiu*es favorables à d'augustes infortunes , ce fut ce passage du panégyrique où Fauteur retraçait à notre souvenir l'angélique bonté de Marie-AntoinettCy comme s'il eût voulu par-là préparer nos cœurs il revoir un jour Théritière de ses vertus héroïques.

Hélas! si M. de Fontanes partagea lui-même uir moment ces illusions , combien il devait être un jour crudlement désabusé! U crut de bonne foi, et pendant long-temps , que l'homme, pour qui la gloire militaire avait tant d'attraits ,^ pourrait bien n'être pas insensible à une gloire plus vraie et plus solide; que son propre intérêt lui pourrait suggérer, sinon de généreux sacrifices, au moins. des idées d'ordre et de décence publique dont la patrie avait tant besoin ; qu'il serait même possible de les faire nattre et se développer par des conseils mêlés de louanges habiles; et q^e, si la France ne recouvrait point d'abord, son roi par les mains d'un capitaine illustre, elle pouvait du moins lui devoir le tetour des principes monarchiques sans lesquels le retour du monarque lui-même devenait désormais impossible; car les restaurations ne sont pas seulement l'ouvrage des homines ; elles doivent . être surtout l'œuvre des doctrines, et ce serait bâtir sur le sable que de vouloir relever l'édifice du pouvoir légi*

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time sur le terFsdn mouvant des idées révolutionnaires.

Le plus grave des historiens selon Texpression de Bossuety Tacite ne blâme point Àgricola d'avoir dierché, par amour du bien public, à captiver l'esprit de l'empereiu*, et cet empereur était Domitien ! U l'en remercie au contraire ; il le félicite de ne s'être point précipité vers une mort certaine et sans fruit par une opiniâtreté inflexible et une vaine jactance de liberté.

Qui aurait le droit d'être plus sévère que Tacite? Ne soyons donc pas surpris que, quand même l'imagination de M. de Fontanes n'aurait pas dû naturellement être frappée parle spectacle d'un homme si extraordinaire et d'événements si merveilleux, il se soit laissé facilement séduire par l'espérance d'être le conseiller de cet homme et die le pousser à l'anéantissement de la révolution, seule espérance qui ne fût pas alors sans fondement.

Admis dans la confiance de celui qui pouvait tout, quelle fut alors la conduite politique de M. de Fontanes ? U avait conservé la dignité de son caractère et de son talent dans les temps de licence; il la conserva sans tache dans les temps de servitude.

Ici les^faits parlent, mais j'éprouve l'embarras du choix.

Quel langage nouveau se fait entendre tout à coup du haut de cette tribune d'où étaient partis

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si long*temps, pour infecter le moiMl&y tant de blasphèmes odieux j tant de crimineUes folies ! Au lieu même où, naguère , la Raison de gd insultait au Dieu des chrétiens , quel est cet orateur qui ose proclamer que « Toutes les pensées> irréligieuses sont des pensées impolitiques, et que toiit attentat contre le christianisme est un attentat contre la société * ? »

Quand les ministres d'un conquérant viennent, en demandant de nouveaux impôts, vanter au Corps législatif les victoires de leur maître, quel e&t ce sage qui leur répond : cr Quelle que soit au dehors la. renommée de nos armes, le Corps législatif craindrait de s'en féliciter, si la prospérité intérieure n'en était la suite ; notre premier vœu est pour le peuple et nous devons lui souhaiter le bonheur avant la gloire ^. »

Enfin , lorsque , après avoir chassé du trône une royale maison pour y essayer un roi Ae sa famille, le vainqueur envoie au Corps législatif les drapeaux conquis; lorsqu'il fait retentir, autour de ces trophées qu'il attriste, les plus violentes injures contre la dynastie vaincue et principalement contre une reine infortunée , quelle généreuse voix s'écrie : «Malheur à moi si je foulais aux pieds la grandeur abattue et si , sur le berceau d'une dynastie nou-

(1) 1" décembre 1804.

(2) 5 mars 1806.

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velle, je venais iasultar aux derniers moments des dynasties mourantes ! Je respecte la majesté royale jusque dans ses humiliations, et, même quand elle n'est plus y je trouve je ne sais quoi de vénérable dans ses débris K » .

Quel autre^ en présence de la prospérité la plus insolente qui fut jamais, quel autre eût osé être juste avec tant de courage ? Mais ce qui recommande bien plus hautement encore ces mémorables paroles à l'admiration de l'histoire, c'est que cette maison royale, insultée par un soldat et protégée par un orateur, portait le nom de Bourbon, et que cette reine, si impitoyablement outragée, était l'auguste aïeule de notre nouvelle Jeanne d'Albret.

Ah] quand le cœur de M. de Fontanes n'aurait pas été constamment le foyer de tous les sentiments généreux, quels nobles élans n'y eut pas fait naître le nom seul des Bourbons ? Les Bourbons ! tout ce qui les lui rappelait lui était cher; tout ce qui les avait servis , tout ce qu'ils avaient aimé lui était sacré. Ce fut parmi leurs plus ardents serviteurs qu'il se choisit ses plus intimes amis.

À leur tête, il est juste de placer ce preux citoyen, cet orateur chevalier , amant passionné de toutes les vraies gloires, doué de la raison la plus haute et de l'imagination la plus vive, zélé défenseur de nos libertés, et dont la plume a gagné vingt batailles à

(1) 11 mai 1806.

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