‹ Œuvres diverses de m. RogerChapitre 178 sur 205 · DE M. VILLEMAIN · texte numérisé non relu

DE M. VILLEMAIN

Gommé lui, en effet, vous avez, de bonne heure, nourri votre esprit et fécondé votre imagination par la lecture assidue des anciens. Vous étiez érudit dès le collège; aussi M. de Fbntanes^ qui vous avait confié à vingt ans une chaire de rhétorique où vous, aviez des élèves à peu près de votre âge, ne tardat-il pas à vous nommer professeur à rÉtole- Normale et à la Faculté, où vos élèves étaient plus âgés que vous. Cette étendue de savoir dans l'âge de rinexpérience, cette maturité de raison et de goût dans la saison de Tétourderie et de Timaginatibn , étonnaient et charmaient le grand-maitre, comme s'il eut oublié qu'il en avait lui-même autrefois donné l'exemple.

Quelle fut sa joie presque paternelle lorsque l'Académie vous décerna le prix d'éloquence pour votre Éloge de Montaigne ! prix glorieux en effet pour vous , monsfeur , car le sujet offrait. des difficultés de plus d'un genre ; et le* hasard , comme pour rehausser encore l'éclat de vdtre victoire, vous avait donné les plus re<h>utables concurrents.

L'heureuse année de la Restauration vit couronner dans cette même Académie votre Discours sur la critique^ ouvrage plein de vues fines et d'aperçus délicats ppésentés avec une rare élégance , et qui rappela aux deux grands monarques, témoins de votre.triompbe, la manière piquante, le style vif et léger des ingénieux écrivains du dix^huitième siècle si bien accueillis à la cour de leurs aïeux.

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Une troisième palme académique suivit de près les deux autres, et Ton commença dès lors à croire que celui qui les avait remportées méritait de s'asseoir bientôt parmi ceux qui les décernaient et de passer incessamment du banc des candidats au fau-* teuil des juges.

Votre Éloge de Montesquieu n'est pas seulement remarqu^ible par ce talent de critique littéraire que vous aviez déjà montré et qui s'est si heureusement et si diversement développé depuis , dans vos no^ tices sur Lucain, Cicéron, Lucrèce, Fénélon et Mil-* ton. Tout en paraissant se renfermer dans les limites matérielles du concours, votre esprit a pris un vol hardi; quelques pa^es vous ont suffi pour une composition d'un genre élevé ^ c'est un vrai tableau d'histoire dans le cadre étroit d'un portrait.

J'arrive, monsieur, à un ouvrage auquel vous avez du attacher beaucoup plus d'importance, à votre Histoire de CromwelL

Cromwell! A dt nom, que de souvenirs se réveillent dans l'ame du lecteur! £t, si ce lecteur est Français, à quelles émotions profondes ne doit-il pas s'attendre? Peut-on lire en eifet les malheurs de Charles P', sans se. rappeler une autre victime ornée de plus de vertus encore, et sans déplorer cette fatale! ressemblance de destinées que l'antique loyauté fiançaise semblait rendre à jamais^ impossible? Dans le récit des fléaux que ce premier crime attira sur TAnglet^re, qui ne retrouve tous ceux

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dont la France a gémi ? Quelle effrayante conformité de forfaits! Quelle <»3nformité touchante de dé^ vouements héroïques! El, pour n'en citer qu'un exemple, en s'attendrissant sur le sort de ce brillant et fidèle Montrose qui vécut , combattit et mourut en héros , à trente-huit ans, chantant en vers sa dernière heure et son affreux supplice, com* ment ne pas donner des larmes à la mémoire de ces Français généreux qui, comme lui, défendirent si long-^temps^ sans espérance et au prix de leur sang, la cause de leur roi et terminèrent, comme lui, leur noble vie par une mort plus noble encore ?

Heureux l'historien qui trouve dans son ame tout le talent nécessaire à de pareils tableaux! Je dis dans son ame, car, en dépit du système contraire qui a dominé dans ce siècle et qui a égaré plusieurs écrivains d'ailleurs; recommandables, ce serait, je pense, une grave erreur en littérature, et plus grande encore en morale, de croire que la raison et l'im* partialité suffisent à un historien, et que l'imagina*tion, et même la passion (j'entends la passion de la justice) , ne lui soient pas nécessaires* Qu'il soit impartial dans le récit des faits, c'est un devoir; mais indifférent dans ses jugements! c'est, ce me semble, l'oubli le plus complet de sa mission. La justice aussi est impartiale; mais elle condamne et elle absout; l'histoire, comme la justice, doit ab* soudre et condamner.

Eh ! qui donc effraierait les tyrans et les usurpa-

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teurs à venir, si leurs devanciers dans la carrière du Crime étaient traités avec tout le sang-froid, avec tous le$ ménagements d'une impartialité philosophique?

Quelles leçons les nations puiseraient^Ues dans les fastes historiques si, lorsqu'un peuple, parle plus odieux outrage qu'on puisse faire aux lois les plus saintes y a mis ou a laissé mettre en jugement son roi, l'historien ne consignait en caractères de feu et les derniers vceux de la royale victime, et les protestations des sujets fidèles j et les repentirs publicsy et s'il n'appelait pas sur de tels attentats l'exé-* cration des siècles ?

Enfin, dans l'exil, dans les fers, et jusque sur l'échafaudy quelle est, après la religion , la plus grande consolation de l'innocence immolée ou de la grandeur déchue y si ce n'est l'histoire ? Quels illustres infortunés n'ont levé les yeux vers elle à leurs der-? niers moments , n'ont espéré dans sa justice ^ :et$ privés de défenseurs parmi leurs .contemporains , ne se sont reposés sur elle du soin de les défendre , au tribunal de la postérité?

Historiens y et vous surtout, historiens de notre belle France, ah! laissez, laissez l'indifférence au genre d'écrits auxquels elle est permise, ou qui y sont condamnés; gardez -vous de rester neutres entre le juste et l'injuste, entre la félonie et la fidélité. Neutralité funeste! qui tuerait bientôt et la morale, el le talent,' car il n'y a plus de talent, là

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OÙ il n'y a plus . de conscience. Passionnez- vous pour le malheur, passionnez-vous contre la tyrannie^ et même, suivant l'expression noblement éloquente 4'uni homme d'état célèbre, ne craignez pas d^insuU Ur jusqu^à la gloire toutes les fois que la gloire n* est pas la vertu * /

Tels sont sans* doute, monsieur, vos sentiments et vos doctrines. Vous n'êtes pas , vous ne pouvez pas être de ces hommes indifTérents qui, à force de vouloir être justes comme la vérité, sont injustes comme la fortune. Vous louez vivement la vertu dans votre histoire et vous parlez du crime, même heureux, sans ménagement. Quelquefois pourtant pn serait tenté de croire que votre esprit, naturellement judicieux et modéré, s'est un peu laissé se* duire par ce système d'impartialité historique que j'ai cru devoir combattre tout à l'heure, et c'est à cela peut-être qu'il faut attribuer le défaut de cou-* leur et d'énergie qu'on a remarqué dans quelquesuns de vos tableaux; défaut^ je m'empresse de le dire, heureusement racheté par une foule de traits spirituels et de réflexions- profondes, par de& portraits hardiment dessinés, par des récits, pldiïis ida jnouvement.

Ah ! qui peut mieux que vous, mQnaieur,.se m^et^e aurdessus deis faux systèmes , deà influences, fatales

(1) Le prmce de Taleyrand : BappoH à VAssembèée ruuio/utie 4ur , l'instruction publique*

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au talent, et répandre dans ses ourrages cet intérêt qui les fait vivre , cet intérêt qui vient de l'ame de Fécrivain et s'empare de l'ame du lecteur? Avec quelle franchise de langage, avec quelle vérité de couleurs n'avez^-vous pas attaqué, dans plusieurs de vos écrits , et le despotisme de la liceïice populaire, et la complicité de la peur, cette fidèle auxiliaire des révolutions ^ et Fattentat du a i janvier , et les crimes de l'usurpation ? Qui mieux que vous a caractérisé l'assassinat du duc d'Enghien, lorsque vous avez dit que , -par ce meurtre y F usurpateur s'étaii approché du régicide autant qu'il a^ait pu?

Enfin, monsieur, cette fatale épreuve du ao mars, où Unt de faibles ont succombé, où tant de forts ont chancelé, a«-t-eUe ébranlé votre fidélité ? N'est^^e pas à cette époque que , vous témoignant ma joie de Vous voir si attaché à la cause du roi , vous me répondîtes devant plusieurs témoins et avec un accent que je n^ôublierai jamais : faime les Bour* bons de toute la haine que je porte à leut ennemi? Et lorsque, empruntant le nom de quelques éot>liers du collège où vous professiez et les supposant même autorisés par leurs maîtres, je ne sais quel pamphlétaire osa publier une pétition calomnieuse pour l'antique race de nos rois, ne vous vit^m pas, monsieur , rédiger , signer le premier et imprimer dans une feuille publique une protestation où vous et vos honorables collègues donniez à cet impudent

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faussaire un dëmeuti aussi ëdatant que périlleux ^ ?

Vous éprouverez plus que jamais, mcmsieur^ TiEh* fluence des bonnes doctrines sur le talent dans la composition de l'ouvrage qui vous occupe en ce Inomeht, V Histoire morale et littéraire du moyen-' é^e pendant les premiers siècles de F Eglise. Quel tableau que celui de la société régénérée par le christianisme y par cette religion d'espéranœ, descendue du ciel pour servir, comme vous le dites vous-même, de contrepoids à l'esclavage de la terre! Quelle galerie de portraits va s'offrir à vos pin-^ ceaut! Que de génies bien&isants, dont les écrits sont aujourd'bjii, ou ignorés, ou méconnus, verront renaître sous votre plume leurs titres à notre reconnaissance et à notre admiration ! Dans votre excel** lent Discours sur V oraison fanèbre^ vous avez d^à éloquemment protesté contre Toubli de Tautcur de V Essai sur les éloges* Vous achèverez de venger leur mémoire , 0U nous reproduisant tes traits de cette éloquence de l'enthousiasme et du martyre qui remplaça et surpassa quelquefois les merveilles de la tribune de Rome et d'Athènes

Poursuivez, monsieur, cette \fonorable entre<« prise. L'Académie attçfid beaucoup de vous. Admis dans son sein, par une exception presque sansexenn pie, à rage de trente ans, vous avez déjà justifié son choix ; faites maintenant qu'elle s'en glorifie.

(i) Voir la pote (b) à la fin de ce discours.

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Mais que ne devez-vous pas surtout. à ce monarque auguste qui met la gloire des lettres au rang des plus grandes gloires et lés bons ouvtages au rang des belles actions, à ce Roi législateur qui nous, a rendu les deux biens les plus chers aux écrivains^ la paix et la liberté , la liberté dont la Charte est pour nous le gage immortel !

Ah ! continuez, monsieur, d'instruire l'élite de la. jeunesse française qu'il a confiée à vos soins, et par le bon goût de vos écrits, et par le charme puissant de vos improvisations. Que cette jeunesse généreuse , que tant d'esprits pervers ont cherché à ^arer, apprenne de vous à; fuir toutes ces passions qui troublent le présent et gâtent l'avenir, à connaître et à pratiquer ses devoirs avant de «'occuper de ses droits, à nfouvrir son ame qu'aux émotions nobles et douces, et à n'aimer enfin que ce qui doit la renche heureuse : la vertu, le prince et la patrie.

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