SUR LE$. MOTIFS QUI DOIVEITT NOUS ENCOURAGER AUX SGIENCES
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La différence qu'il y a entre les grandes nations et les peuples sauvages , c'est que çelles--là se sont appliquées aux arts et aux sciences, et que ceuxci les ont absolumeqt négligés. C'est peut-être aux connoissances qu'ils donnent que la plupart des nations doivent leur existence. Si nous avions les mœurs des sauvages de l'Amérique^ deux ou trois nations dei'Europe auroient bientôt mangé toutes les autres ; et peut-être que quelque peuple conquérant de notre inonde se vaiitet*oit , comme les Iroquois , d'avoir mangé soixànte-dix natioos.
Mais sans parler des peuples sauvages ^ si un Descartes étoit venu au Mexique ou au Pérou cent ans avant Cortez et tiz^rre, et qu'il eût appris à ces peuples que les hommes, composés comme ils sont , ne peuvent pas être immortels;
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que les ressorts 'de leur àmchine s'usent , comme ceux de toutes les machines; que les effets de la nature ne sont qu'une suite des lois et des com* munications du mouvement: Cortez, avec une poignée de gens^ n'auroit jamais détruit Fempire du Mexique , ni Pizarre celui du Pérou.
.Qui diroit que cette destruction, la plus, grande dont l'histoire ait jamais parlé, n'ait été qu'un simple effet de l'ignorance d'un principe de philosophie? Cela est pourtant vrai, et je vais le prouver. Les Mexicains n'avoient point d'armes à feu; mais ils avoient des arcs et des flèches, c'est-à-dire ils avoient les armes des GHecs et des Romains : ils n'avoient point de fer; mais ils avoient des pierres à fusil qui coupoient comme du fer, et qu'ils mettoient au bout de leurs armes :^ ils avoient même une chose excellente pour l'art militaire y, c'est qu'ils Taisoient leurs raAgs très-serrés, et sitôt qu'un s&l^at étoit tué, il éloit aussitôt remplacé par un autre : ils avoient une noblesse généreuse et intrépide, élevée sur les principes de celles d'Europe, qui envient le destin de ceux qui meurent pour la gloire. D'ailleurs la vaste étendue cle l'empire donnoit aux Mexicains raille moyens de détruire les étrangers , supposé qu'ils ne pussent pas les vaincre. Les Péruviens avoient les mêmes avantages; et niéme partout où ils se défendirent, partoutoù il» combattirent, ils le fi*
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rent avec succès. Les Espagnols penç^rent même être exterminés par de. petits peuples qui eurent la résolution de se défendre. D'où vient donc qu'ils furent si facilement détruits? C'est que tout ce qui Ijeur paraissoit nouveau, un homme barbu, un cheval) une arme à feu, étoit pour eux l'eflFet d'une puissance invisible, à laquelle ils se jugeoiept incapables de résister. Le courage ne manqua jamais aux Américains , mais seulement l'espérance du succès. Ainsi un mauvais principe de philosophie, l'ignorance d'une cause physique, engourdit dans un moment tgutes les forces de deux grands empires.
P^rmi nous l'iUjventioQ de la poudre à canon donna un si médiocre avantage à- la nation qui s'en servit U première, qu'il /l'est. pas encore décidé laquelle eut cet 'avantage. L'invention des lunettes d'approche ne servit qu'une fois aux IloUandois. Nous avons appris à ne considér^^ dans tous ces effets qu'un pur mécanisme, et par là il /l'y a point d'artifice que nous ne soyons en état d'éluder par ui| artifice.
Les sciences sont donc très-utiles, en ce qu'elles guérissent les peuples .des préjugés destructifs; maisi», comme nous. pouvpps espérer qu'une nation qui les a une fois cultivées les cultivera toujours assez pour ne pq» tomber dans le degré de grossièreté et d'ignorance qui peut causer sa
ruijieyiioœ allons % parler des antres motifs qai doivent .nous engager à noU&y appliquer.
Le premier, c'est la satisfaction intérieure que l'on ressent lorsque Ton voit augmenter l'excellence de son être, et que l'on rend plu3 intelligent un être intelligent. Le second, c'est une certaine curiosité que tous les hommes ont, et qui n'a jamais été si raisonnable que dans ùe siècle-ci. Nous entendons dire tous lés jours que les bornes des connoissances des hommes viennent d'être infiniment reculées, que les savants sont étonnés de se trouver si savants, et que la grandeur des succès les a fait quelquefois douter de la vérité des succès; ne prendrons^nous aucune part à ces bonnes nouvelles? Nous ^vons que l'esprit humain est allé très-loin: ne verrons-nous pas jusqu'où il a été, le chemin qu'il a fait, le ch^iûin qui lui reste à tiadré^ leà connoissances qu'il se £latte\...d^ celles qu'il ambitionne, cdles qu'il désespère d'acquérir?
Un troisième motif qui doit nous encourager aux sciaices, c'est l'espérance bien fondée d'y réussir. Ce qui rend les découvertes de ce siècle si admirables, ce ne sont pas des vérités simples qu'on a trouvées, mais des méthodes pour les trouver; ce n'est pas une pierre pour l'édifice, mais les instru-
^ Le complément de ce mot manque dans l'originaL (N, éd^}
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m^ts et le».fnàdiin6s pour le bâtir Août €;ptier.
Un iiomme se vante d'avoir de ToFf un autre sa vante d'en savoir Ëiire : certainement le véritable-ridie fS&roit celui qui sauroit faire de l'or.
Un quatrième motif, c'est notre propre bonheur. L'amour de l'étude est presque en nous la seule passion étemelle; toutes les .autres nous quittent, à mesure que cette misérable machine >qui nous les donne s'approche de sa ruine. L'ardente et impétueuse jeunesse, qui vole de plaisirs en plaisirs^ peut quelquefois nous les donnerpurs, parce qu'avant que nous ayons eu le temps de sentir lé!i épines de l'un, elle nous Eut jouir de l'autre^ Dans l'âge qui lavsuit,les sens peuvent nous offrir des-voluptés^ mais presque jamais des plaisirs. C'^t pour lors que nous- sentons q«e nbtre &me est la principale partie de ndus-fmémes ; et, comfne si la chaîne qui l'attache aux sens étoît rompue , chez elle seule sont les plaisirs, mais tous indépendants.
Que si dans ce temps nous ne donnons point à notre âme des occupations qui lui conviennent, cette âme faite pour être occupée , et qui ne l'est point , tombe dans un ennui terrible qui nous mène à Tanéantissement; et si, révoltés contre la nature, nous nous obstinons à chercher des plaisirs qui ne soût pas faits pour nous , ils semblent nous fuir à mesure que nous en approchons. Une
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jeunesse folâtre triomphe de son bonbear, et noi}s insulte sans cesse; coinme elle sent tous ses avantages I elle nous les fait sentir; dans: les assemblées les pkia Vives toute la joie est pour elle ^ et pour nous les regrets. L'étude nous guérit de ees inconvénients-, et les "plaisirs qu'elle nous donne ne nous avertissent point que vqus "^ieil* lissons.
i U faut se &ire un bonheur qui nous suive dans tous les âges: la vîe^est si courte, que Ton doit compter pour rien une félicité qui ne dure pas autant que nous. La vieillesse oisive est la seule qui soit à charge: ^en éllè-méme elle ne Test point; car si elle nous dégrade dans tm certain* mbnde ; elle nous accrédite dans un autre. Ce n'est point le vieillard qui est insupportable, c'est l'homme; c'est l'homme qui s'est mis dans la nécessité de périr d'ennui,' ou d'aller de sociétés en tociétés rechercher tous les plaisirs.
Un autre motif qui doit nous encourager à nous appliquer à l'étude, c'est* l'utilité que peut en tii^r^ la société dont nous faisons partie; nous pourrons joindre à tant de commodités que nous avons bien des 'comtnodifés que nous n'avons pas encore. Le commerce, la navigation, l'astronomie, la géographie, la médecine, la physique , ont reçu mille avantages des travaux de ceux qui nous ont précédés : n'est-ce pas un beau dessein
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que de travaiUer à laisser après nous les hommes p}iis heureux que nous ne l'ayons été?.
Nous ne nous plaindrons point, comme un courtisan de Néron, de l'injustice de tous les siècles envers ceux qui ont fait fleurir Jes sciences et les arts. Miroriy quiferè hominum animas fs^ rarumque asre deprefienderat^ non invenit hœre^ dem. Notre siècle est bien peut-être aussi ingrat qu'un autre ; mais la postérité nous rendra justice, et paiera les dettes de la génération présente.
On pardonna au négociant riche par le retour de sesvais|eaux,^de rire de 4'inutilité de celui qui l'a conduit comnie .par la main dans des mers immenses. On cous^i^t qu'un guerrier orgueilleux, chargé d'ty)nneurs et de titres,^ méprisç les Arçhimèdes de nos jours, qui ont mis son courage en œuvre. Les. gommes qui , de dessein formé , sont utiles à la société, les gens qui l'aiment^ veulent bien être traités comme s'ils lui étoient à charge.
Après avoir parlé des sc^eçices, nous dirons un mot des belles-lett^r^s. Le$ livres de pur esprit , comme ceux de poésie et d'éloquence^ ont au^ ipoins des utilités générales; et ces sortes d'avantages sont souvent plus grands que des avantages particuliers. ^
Nous apprenons dans les. livres de pur esprit l'art d'écrire, l'art de rencfre nos idées, de les exprimer noblement-, vivement, avec force, avec
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grâce , avec ordre, et avec cette variété qui délasse Tèsprit.
Il n'y a personne qui. n'ait vo ejfi sa vie des gens qui, appliqués à leuf art, auroient pu le pousçer très-loin , mais qui , faute d'éducation, incapables également de rendre une idée et de la suivre, perdroient tout Favantage de leurs travaux et de leurs talents.
Les sciences se touchent les imes les autres; les plus abstraites aboutissent à celles qui le sont moins, et le corps des sciences tient tout entier aux belles^lettres. Or les sciences gagnent beaucoup à être traitées d'une manière ingénieuse et délicate; c'est par là qu'on en ôte la sécheresse, qu'on prévient la lassitude, et qu'on les met à la portée de tous les esprits. Si le P. Malebranche avoit été un écrivain moins enchanteur, sa philosophie seroit restée dans le fond d'un collège comme dans une espèce de monde souterrain. Il y a des cartésiens qui n'ont jamais lu que les Mondes de M. de Fontenelie; cet ouvrage est plus utile^ qu'un ouvrage plus fort, parce que c'est le.plus^ sérieux que la plupart des gens soient en état de lire.
Il ne faut pas juger de l'utilité d'un ouvrage par le style que l'auteur a choisi : souvent on a dit gravement des choses puériles; souvent on a (Ut en badinant des vérités très-sérieuses.
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Mais y indépendamment de ces considérations^ les livres qui récréent Fesprit des honnêtes gens ne sont pas inutiles. De pareilles lecti^res .sont les amusements les plus innocents des gens du monde^ puisqu'ils suppléent presque toujours aux jeux y aux débaùchei, aux cooversations médisantes, aux projets et aux démarchjss de l'am* bition.
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