‹ Œuvres diverses de MontesquieuChapitre 5 sur 75 · INVOCATION AUX MUSES · texte numérisé non relu

INVOCATION AUX MUSES

Vierges du mont Piérie % entendez-vous le nom que. je vous dQune? Inspirez-moi. Je cours une longue carrière; je suis accablé de tristesse et d'ennui. Mettez dans mon esprit ce charme el

* L'intention de Montesquieu étoit de placer à la tête da second volume de r£sprit des Lois une lapocation ett^ Muses : il l'avoit méflie déjà envoyée à Jacob Vernet^ ministre de régjise de Gedàre, qui 8*étoit>chargé de revoiries épreuTes de l'ouvra^.

Vemet trouva le morceau charmant , mais déplacé dans l'Esprit des Lob : il pria Montesquieu de le supjyimei:.

L'auteur ny consentit pis d'abord ; il rcpoudii : • A Fcgard de

• l'LivQcation aux Mnsef , elle a contre elle que c'est une cho.v;

• singulière dans cet ouvrage, et qu'on n'a point encore faite; mais,

• quand une chose ' singulière est bonne en elle-même , il ne faut « pas la rejeter pour la singularité, qui devient elle-même ûue « raitofi de succès; et il n'y a point d''onvnige où il faille plua son- « ger à délasser le lecteur que dans celui-ci, à cause de la longueur « et de la pesanteur des matières. •

Cependant, quinze jours après, Montesquieu changea d'opinion, et kl écrivit à sou éditeur : « J'ai été loiig«tempB incertain;, monsieur,

• au sujet de l'Iuvocation , entre un de nves amis qui vouloit qu'on « la laissât , et vous qui vouliez qu on Tùtùt. Je me rabge à votre « avia, et bien fermement , et vous prie de ne la pas mettre. »

Ce morceau, qui a long- temps échappé aux rechierches des éditeurs de Montesquieu, s'est trouvé dans un mémoire* historique •ur la vie et les ouvrages de Jacob Yernet , i «primé a Genève en 1790. {Xofe de fi'J.tha sUi^oljjHt de B, Didos.)

' Narraie, pueli»

Piérides; prosit milii vos dixissc puelUs. Juv. Sat. IV, V. 35-36.

54 izrvocATiaN aux muses.

cette douceur que je sentois autrefois , et qui fuit loin de moi. Vous n'êtes Jamais si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le plaisir.

Mais, si vous ne voulez point adoucir la rigueur de mes travaux, cachez le travail même, faites qu'on soit instruit, et que je n'enseigne pas; que je réfléchisse, et que je paroisse sentir; et lorsque j'annoncerai des choses nouvelles, faites qu'on croie que je ne savois rien , et que vous m'avez tout dit.

Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher que vous aimez, elles ne montent point dans les airs pour retomber; elles coulent dans la prairie; elles font vos délices, parce. qu'elles font les délices des bergers. ^ ^

Muses charmantes, si vous portez sur moi un seul de vos regards, tout le monde lira mon ouvrage ; et ce qui ne sauroit être un amusement sera un plaisir.

Divines muses, je sens que vous m'inspirez, non pas ce qu'on chante à Tempe sur les chalumeaux, ou ce qu'on répète à Délos sur la lyre : vous voulez que je parle à la raison; elle est le plus parfait, le plus noble, et le plus exquis de nos sens.

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