NOTICE BIOGRAPHIQUE LXI
M. de Rougé crut qu'il était politique avant tout d'intéresser le public lettré à sa cause, et il écrivit, pour VAthénœum français du samedi 28 janvier 1854, une note où il avait inséré de très longs extraits de deux lettres de Mariette; il les commentait, il en tirait les déductions historiques et archéologiques que les faits comportaient, puis il exprimait en concluant l'espoir o que ces fouilles pourraient » être continuées et que le gouvernement de l'Empereur » voudrait ajouter ici un nouveau fleuron à la couronne » scientifique de notre pays * » . Lorsqu'il crut que sa note avait produit quelque effet, le vendredi 24 mars, il lut à l'Académie des Inscriptions le texte intégral des deux lettres dont il avait publié des fragments et l'analyse dans sa note de VAthénœum. La dernière d'entre elles annonçait, avec l'épuisement des fonds dus à la générosité du duc de Luynes, « la nécessité d'abandonner des travaux couronnés » déjà de tant de succès et donnant encore de belles espé- » rances, si Ton n'obtient pas un secours du Gouvernc- » ment ». L'Académie décida, séance tenante, de tenter une démarche auprès du ministre d'État. La négociation ne fut pas facile. Mariette, qui avait dès lors une aversion bien caractérisée pour tout ce qui est comptabilité financière et rendements de comptes obligatoires, avait étonné les bureaux des différents Ministères avec lesquels il avait eu des rapports par sa façon cavalière de traiter les formalités administratives : le ministre en témoigna son mécontentement dans Tentrevue qu'il eut, à ce sujet, avec le bureau de l'Académie, et l'écho de ses plaintes résonne discrètement dans le compte rendu de la séance du 31 mars. Le secrétaire perpétuel rappelait dans sa note que la découverte du Sérapéum avait été « un renouvellement de la
1 . E. de Rongé, Note sur les fouilles exécutées par M, Mariette autour du grand Sphinx de GisèK dans VAthénœum français^ II? année, n* 4, p. 84.
LXn MARIETTE (1821-1881)
» gloire française en Egypte, au moment où un membre » de l'Académie de Berlin y portiiit le nom de la Prusse » avec un certain éclat ». Les recherches instituées aujourd'hui sur un autre point par « notre heureux et habile )) voyageur ajouteraient un notable complément aux con- )) quêtes de la première expédition, consignées dans le » magnifique ouvrage qui se publia, sous les auspices de » TEmpereur, au commencement de ce siècle ». Toutefois, les ressources placées à sa disposition sont épuisées, et » l'Académie s'est vivement émue en apprenant... quel » trésor d'antiquité la France était menacée de perdre, » faute d'un peu d'argent. Combien n'aurait-on pas de » regrets, si cette mine précieuse, acquise à la France par » droit de premier inventeur, devenait la propriété d'autres » nations qui ne manqueraient pas de s'en emparer et de » l'exploiter à leur profit? »
Le ministre ne dissimula pas qu'il avait « quelque pré- » vention contre les missions scientifiques en général, parce » qu'elles engagent le Gouvernement bien au delà des dé- » penses prévues, et qu'il est difficile d'obtenir des comptes » en règle des voyageurs. » Il se radoucit après cette sortie, consentit à recevoir la note que le secrétaire perpétuel lui proposait, et il renvoya l'affaire d'urgence au directeur général des Musées, M. de Nieuverkerke, qui avait le maniement des fonds attribués aux dépenses de cette nature. Le 8 avril suivant, il prévint l'Académie qu'en considération du grand intérêt qu'elle portait aux découvertes de M. Mariette, il accordait « à ce voyageur une dernière subvention de dix mille francs^ ». Pendant que M. de Rougé négociait et que l'Académie sollicitait, Mariette avait continué les fouilles à ses risques et périls avec de l'argent emprunté aux uns et aux autres, de préférence à M. Sa-
1. Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. XX, 1** partie, p. 96-99. On comprendra l'impatience du ministre, quand on saura que,
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batîer. Trois mois de déblayements absorbèrent le reste et, en juillet 1853, il cria de nouveau misère. « On n'a » rien encore trouvé dans ce temple ; mais, dans un temple, » qui s est ensablé peu à peu par les plafonds, il n'y a pas » de raison pour que les objets qu'il contenait flottent et )) se trouvent pour ainsi dire entre deux eaux. Tout le » travail qu'on a fait jusqu'à présent est pour recueillir )) les monuments qui gisent sur le sol antique : ayons » donc le courage d'aller jusqu'au bout, et puisque nous )) voulons une récolte, ayons la patience d'attendre qu'elle » ait poussé. » Cette fois, le ministre français était à bout de patience : il refusa net et Mariette, désespérant d'arracher des crédits suffisants aux particuliers, licencia ses hommes alors qu'il n'était plus qu'à un mètre du sol. S'il avait pu tenir dix ou douze jours de plus, il atteignait l'endroit où se cachaient les statues mutilées du souverain qui avait construit la seconde des grandes pyramides de Gizéh : « Quelques centaines de francs de plus, la statue de » Chéphrôn serait aujourd'hui à la France \ »
Les souterrains du Sérapéum étaient vides, et les caisses qui renfermaient les derniers monuments des Apis étaient en route pour Alexandrie : il ne lui restait plus qu'à partir. Il s'embarqua avec sa famille et il rentra à Paris dans les premiers jours de novembre.
selon une note du 16 juillet 1852, conservée aux archives du Louvre, Mariette avait déjà touché à cette date, rien que du Ministère de l'Intérieur, 48.000 francs ; de nouvelles sommes avaient été accordées depuis lors, avant cette dernière subvention de 10.000 francs.
1. A. Mariette, le Sàrapéum de Mcmphisy édit. de 1883, p. 93. Le seul récit qu'on ait de cette fouille, en dehors des fragments de lettres publiés en 1854 par M. E. de Rougé dans VAthùnœuni français et que j'ai indiqués ci-dessus, est celui que Mariette lui-même a inséré en appendice dans son Sérapéum de Mcniphis, édit. de 1883, p. 91-100; on y voit l'histoire sommaire et le résultat des fouilles exécutées plusieurs ans plus tard pour Saïd-Pacha, alors que Mariette était déjà directeur des Antiquités de l'Egypte.
Il l'avait quitté un peu plus de quatre ans auparavant presque inconnu : il y rentrait illustre et presque populaire. Dès le 24 novembre, \e Moniteur enregistrait son retour, puis, les 9 et 10 décembre, le Constitutionnel publiait un article enthousiaste de M. de Saulcy sur les fouilles du Sérapéum de Memphis. Les autres journaux emboîtèrent le pas derrière les journaux officiels, et le Charivari lui-même s'en mêla : « Me voilà célèbre, s'écria-t-il quand un de ses amis )) lui signala le fait; on se moque de moi' ! » Il voulut sans tarder acquitter la dette de reconnaissance qu'il devait à l'Académie des Inscriptions : il lui communiqua, dans les séances des 8 et 15 décembre, « la relation de ses recherches )) et de ses travaux pour la découverte du Sérapéum de Mem- )) phis et l'explication des monuments qu'il y a trouvés * », puis il s'occupa de mettre ses notes en ordre et de publier le résultat de ses campagnes.
On sait trop qu'il n'y parvint jamais. Ce Sérapéum, dont la découverte avait passionné sa jeunesse, pesa sur lui toute sa vie durant, sans qu'il parvînt jamais à s'en délivrer. Dès les premiers jours, des obstacles d'ordre divers se dressèrent sur sa route. Tout d'abord, il conçut le plan d'une façon si large qu'il avait peu de chance de jamais l'exécuter. Il ne voulait pas seulement donner les monuments en transcriptions, il se proposait d'en reproduire les principaux en facsimilé par les procédés les plus perfectionnés que l'on possédât alors, de les commenter, d'en déduire les renseignements qu'ils contenaient sur la chronologie, sur l'histoire, sur les mœurs, sur la religion de l'Egypte ancienne : si l'on songe