‹ Œuvres diversesChapitre 34 sur 154 · NOTICE BIOGRAPHIQUE LXXVII · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE LXXVII

à évoquer tous les menus détails de Topération, quand même ils ne présentaient pas un intérêt véritable : « L'ouverture de » la momie ne donna que de médiocres résultats. Le corps » est noir, pesant, et ne forme qu'une masse de bitume avec » les bandelettes nombreuses qui l'enveloppent. Il faut la » pioche pour briser tout cela, et encore n'y réussit-on » qu'avec peine. Le bitume a envahi le crâne et le tronc tout » entier. Une feuille d'or est appliquée sur la langue. On re- » cueille çà et là, dans la cavité de la poitrine et noyés dans » le bitume, des tat, des vases cordiformes, des têtes de ser- » pents en cornaline, de nombreuses statuettes de divinités » en faïence émaillée \ » Il y croyait être encore, comme au jour où, pénétrant pour la première fois dans la tombe inviolée d'un Apis de Ramsès II, il avait aperçu, « marquée » sur la couche mince du sable dont le sol était couvert, » l'empreinte des pieds des ouvriers qui, 3.700 ans aupara- » vant, avaient couché le dieu dans sa tombe' ». A mesure que les mois, puis les années, s'écoulaient, son désir de revoir l'Egypte s'exaspérait davantage; comme le dit le proverbe arabe, ayant bu une fois l'eau du Nil, il voulait toujours en boire. Il avait d'ailleurs la conscience fort nette que ses quatre années de vie au désert, avec leurs privations et leurs joies extrêmes, l'avaient disqualifié pour l'existence uniforme et plate du savant de cabinet. « Si » j'étais toujours demeuré à Boulogne ou à Paris, me » disaît-il longtemps après, je serais peut-être devenu un » philologue comme vous, et j'aurais borné mon ambition » à commenter bellement les inscriptions que d'autres au- » raient découvertes. J'aurais eu à lutter beaucoup contre » ma nature avant d'en arriver là, mais je me suis senti tou-

1 . A. Mariette, le Sèrapêuni de Meinphis, édit. de 1883, p. 22-23.

2. A. Mariette^ Notice des principaux Monuments exposés dans les galeries provisoires de Boulaq, édit. de 1864, p. 61 ; cf. p. xlviii de cette Notice, On sait le parti que Théophile Gautier a tiré de cet incident dans l'introduction de son Roman de la Momie.

Mariette dans une maison amie, et l'entente se fit promptement entre les deux hommes. Non seulement Mariette exposa de vive voix ses idées sur la condition lamentable des ruines pharaoniques et sur les procédés qu'il conviendrait d'employer pour en enrayer la destruction, mais, quelques jours plus tard, il les incorpora dans un mémoire qui devait être remis à Saîd-Pacha. Il y demandait que le gouvernement égyptien décidât en principe de sauver ce qui subsistait d'antiquités dans la vallée : « Le principe de la conser- » vation des monuments égyptiens une fois arrêté, il faudrait » que le vice-roi fit adresser aux moudirs des provinces » une circulaire pour défendre plus sérieusement qu'on ne » Ta fait jusqu'ici toutes espèces de recherches d'antiquités. » J'ai vécu quatre ans parmi les fellahs, et en quatre ans » j'ai vu, ce qui est à peine croyable, sept cents tombeaux )) disparaître de la plaine d'Abousyr et de Sakkarah\ » Il indiquait sommairement les mesures à prendre pour éviter le retour de pareils faits, et il se mettait à la disposition de

déjà parlé de lui au vice-roi. J'avais dit à Saïd-Pacha que cette Egypte antique, dont chaque touriste emportait un morceau dans sa valise, exigeait une protection sévère, bien plus, une répression du brigandage artistique; qu'il fallait créer au Caire un centre de collection, et confier ce musée à Mariette, le seul homme capable de mener Taffaire à de glorieux résultats. Saïd-Pacha m'avait donné pleins pouvoirs. Et savez-vous avec qui je rédigeai le traité qui liait Mariette à l'Egypte pour de longues années ? — Non. — Avec Barthélémy Saint-Hiiaire, alors mon secrétaire... Eh bien! lui, Mariette et moi, nous fîmes le papier. Mariette avait vingt ou vingt-cinq mille francs par an, et il était nommé — c'était son rêve avec Tlnstitut, qu'il obtint plus tard — conservateur du Musée égyptien de Boulaq » (E. Deseille, Auguste Mariette, p. 65, note 1). M. de Lesseps, brouillant les dates, a condensé dans un seul moment ce qui fut Tœuvre de longues années; les choses ont été remises au point par H. Wallon (Notice sur la cie et sur les travaux, p. 72-73), grâce aux lettres extraites des archives personnelles de Mariette, dont Rhoné lui avait donné copie et qu'il a publiées en appendice {Notice sur la oie et sur les traoaux, p. 132-136).

1. Cité par Wallon, Notice sur la cie et sur les travaux, p. 132.

NOTICE BIOGRAPHIQUE LXXXÏ

qui de droit pour en surveiller l'application, au cas où ses services seraient acceptés : il inspecterait les monuments, et il réunirait au Musée du Caire tous ceux d'entre eux qui pourraient y être transportés.

M. de Lesseps n'eut garde de présenter les choses de la manière dont Mariette les avait conçues. Si féru que fût Saîd-Pacha des nouveautés européennes, Tidée qu'on pût considérer la protection des antiquités comme une fonction en soi et non comme une spéculation pécuniaire ne lui fût pas entrée aisément dans la tête : la création désintéressée d'un service spécial pour les monuments lui aurait semblé une dépense superflue. M. de Lesseps rattacha donc la cause de Mariette au voyage projeté du prince Napoléon, et il remontra au vice-roi que le cousin de l'Empereur était un amateur de belles choses, qu'il ne se contenterait pas de traverser le pays machinalement comme tant d'autres faisaient chaque année, mais qu'il voudrait le visiter par le menu, et qu'à l'exemple de l'archiduc Maximilien d'Autriche il préférerait à tout autre cadeau une collection de monuments \ Or, un homme seul était capable de former cette collection et de guider le prince à travers les ruines, celui qui, durant quatre années, avait interrogé si heureusement les nécropoles de Sakkarah, tout en vivant la vie des fellahs contemporains. Saïd-Pacha fut convaincu par ce raisonnement politique, et il pria M. de Lesseps de traiter en son nom avec Mariette. Celui-ci ignorait la façon dont son avocat avait plaidé sa cause, et ne recevant aucune nouvelle après six semaines, il commençait à douter du succès, lorsqu'un billet de M. de Lesseps, écrit de la Chesnaie le 20 septembre, lui apprit que tout s'arrangeait enfin pour le mieux, bien que dans des conditions un peu différentes de

1, Sur le voyage de l'archiduc, voir Reinisch, die jE(juptischen DenkiniUcr in Miraniar, p. ix, et ce qui est dit plus haut, p. xlv, note 1, de cette Notice,

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