CXLVIII MARIETTE
les commentaires violents qu'il y joignit. La presse politique se mêla de l'affaire et voulut voir une question d'honneur national dans ce qui n'était qu'une pique d'amourpropre entre deux savants. Dûmichen s'offensa à bon droit, et il parlait déjà de duel, lorsque Mariette, ennuyé de la tournure que l'affaire avait prise, lui écrivit une lettre fort digne et fort courtoise, dans laquelle il lui reconnaissait comme au premier venu le droit de copier, de publier et de traduire tout ce qui se découvrait en Egypte par ses soins, pour le compte du vice-roi' : « Mais, à côté de cette ques- » tion de droit strict sur laquelle je ne diffère d'opinion )) avec personne, il y avait la question de délicatesse et de » convenance que je n'envisage pas de la même façon que )) M. Lepsius... Je n'hésite pas à dire qu'en publiant le » premier un monument inédit sans même nommer celui à » qui la découverte est due, M. Lepsius a mal agi envers » moi. Depuis de longues années, je sacrifie mon temps, » mes soins, mes fatigues, je dirai même ma santé, à une » œuvre plus ingrate et plus difficile qu'on ne pense. A ce )) point de vue, je méritais de la part de M. Lepsius plus » d'égards, et si M. Lepsius avait tenu absolument à passer )) par-dessus les convenances en ne me laissant pas cueillir » le premier fruit d'un arbre que j'ai planté, il eût dû tout » au moins prononcer mon nom*. »
Dûmichen et Mariette restèrent brouillés toute leur vie, malgré les sentiments d'estime réciproque qui finirent par s'établir entre eux lorsque la première irritation fut passée \
1. Pour la bibliographie de cet incident, je renvoie au résumé qu'en donna Chabas, Œtirrrs dicrrscs, t. II, p. 365-367, 397-413.
2. Lettre de Mariette à Dûmichen, datée de Boulak, le 2 mars 1865, publiée dans C Egypte du 9 mars suivant, et reproduite par Chabas dans la seconde de ses Reçues rèirospvctlcos; cf. Chabas, Œucres diverses, t. II, p. 404-407.
3. J'en ai recueilli l'expression dans la bouche de Mariette, et dans la correspondance que j'ai entretenue avec Dûmichen.
étaient donc excellents entre les deux hommes; toutefois, Chabas, qui entretenait une correspondance très suivie avec les égyptologues anglais, s'était laissé influencer à la longue par l'opinion qu'ils avaient de Mariette, et cette opinion n'était pas toujours favorable. Birch se faisait auprès de lui l'écho de ceux de ses compatriotes qui, visitant l'Egypte, en rapportaient l'impression que les monuments n'étaient pas assez surveillés; il estimait d'ailleurs que Mariette était bien lent à publier ses textes, et Sharpe abondait dans le même sens\ Tout récemment encore il avait été le confident du désappointement que des savants venus exprès de Londres avaient éprouvé, lorsque Rougé leur avait communiqué, en transcription latine et non dans les hiéroglyphes originaux, les documents que Mariette lui avait confiés*. Les attaques brutales dont Dùmichen et Lepsius étaient l'objet dans les journaux changèrent son mécontentement sourd en indignation agissante : sans s'inquiéter de savoir si ses relations avec Mariette n'en seraient pas compromises, il écrivit une lettre à la Presse pour rectifier les faits, puis, sur refus d'insérer, il publia en une brochure spéciale ce qu'il avait à dire. Ce n'eût été que demi-mal s'il avait modéré son ton, et s'il s'était borné à redresser l'injure des savants allemands ; mais, son tempérament batailleur l'emportant, il passa de la défensive à l'offensive. Il reprocha à Mariette la lenteur qu'il mettait à publier ses richesses, il impliqua Rougé dans l'affaire, et il affaiblit par le ton passionné de sa polémique les bons effets qu'elle aurait pu produire. Tous ceux qui, en France et ailleurs, portaient de l'amitié à Chabas s'affligèrent sincèrement, en lisant ces brochures, de voir qu'ayant presque partout raison dans le fond, il n'eût pas su restreindre sa fougue et imprimer résolument à son opinion une allure plus modérée '.