DU VICOMTE EMMANUEL DE ROUGÉ CLV
laisser paraître qu'il ne le crût irréprochable autant que l'état de la science le comportait. Il roulait ses idées longuement dans sa tête, et il ne les jetait sur le papier qu'au dernier moment, s'en fiant à sa mémoire prodigieuse de ne rien oublier : aussi a-t-il laissé peu de manuscrits ébauchés et beaucoup de son œuvre a-t-il disparu avec lui. Ce qu'il en a livré au public, d'une main peut-être trop parcimonieuse, n'en forme pas moins un ensemble des plus considérables par la masse comme il l'est par la qualité.
J'ai cité chacun de ses mémoires à sa place chronologique et j'ai essayé d'indiquer rapidement ce qu'il contenait de nouveauté au moment où il parut. Chronologie, histoire, critique des sources, religion, arts et littérature, déchiffrement des écritures hiératique et démotique, traduction et commentaire des textes, grammaire et philologie, il toucha résolument à tout, et partout il a laissé une empreinte indélébile; mais c'est peut-être en grammaire que son effort a été le plus efficace en soi et le plus profitable aux générations qui \e connurent ou qui le suivirent immédiatement. Le système hiéroglyphique est tel que, du moment où l'on en tient la clef, on peut comprendre les ouvrages où il est employé quand même on ne les lit pas à la façon dont nous lisons les œuvres conçues dans notre écriture alphabétique. Il nous livre le squelette consonantique des mots et leur signification, sans que pourtant noussoyons par là-même en état de les prononcer avec les variétés de tons vocaliques et de nuances qui les distinguaient du temps où ils coulaient vivants de la bouche des Égyptiens. Cette imperfection ne nous empêche pas de percevoir le mécanisme général de la langue et de nous figurer exactement les rapports de grammaire que les termes entretiennent entre eux, mais elle ne nous permet pas d'en restituer la sonorité et d'en saisir du premier coup la structure mélodique : nous voyons la phrase égyptienne, mais nous ne Ventendons pas nécessairement, parce que nous la voyons. Cette grammaire pour les yeux, qui, par force, résulta tout
CI, VI NOTICE BIOGRAPHIQUE
d'a1>ord du déchiffrement, avait été ébauchée à peine par Cbampollioa : c'est elle que Rougé constitua pendant les trop courtes années de sa vie scientifique, et dont il a formulé les règles dans sa ChrestomaJhie. Depuis Jops, on a tenté d'aller plus loin et de retrouver par des moyens divera le chant de l'égyptien antique, et de définir le rôle que les voyelles jouaient dans l'évolution de son vocabulaire et de ses formes verbales ou oomioales : à la grammaire pour les yeiu^oa veut joindre maintenant la grammaire pour l'oreille. Le progrès de la science le veut ainsi, et un grand pas aura été fait en avant le jour où cette tentative aura réussi, mais il ne faudra jamais oublier qu'à seulement considérer la pratique du déchiffrement, la grammaire des yeux suffît presque partout W nous livrer le sens des textes, et que c'est Rougé qui a constitué déBnitivement cette grammaire des yeux : c'est à lui que nous le devons, si nous sommes en état d'analyser méthodiquement n'importe quel ouvrage et d'eo donner la traduction fidèle dans nos langues européennes.
Champollion avait déchiffré les écritures et il avait découvert les affinités linguistiques de l'égyptien antique : Rougé nous a donné la méthode qui nous a permis d'utiliser et de porter à la perfection la découverte de Champollion.
Milon-la-Cbspelle, le SI septembra 1907.