PAR M. PRISSE
Monsieur,
Vous avez eu la bonté de me communiquer un intéressant article que M. Prisse a publié dans la Revue archéologique (t. III, p. 693), sur la partie égyptienne du Musée Britannique. Les monuments discutés par l'archéologue si zélé, auquel la France doit la précieuse Chambre de Karnak, et les légendes qu'il a traduites ou publiées, m'ont inspiré quelques réflexions, que je vous prie de communiquer aux lecteurs de la Revue, si vous jugez qu'elles soient de quelque intérêt pour Vépigraphie égyptienne. Cette science, quoi qu'on en ait dit, est un sol éminemment français, que nous devrions cultiver avec plus de soins qu'aucune autre nation ; et je m'estimerais bien heureux si je pouvais ajouter quelques pierres ou rectifier quelques lignes secondaires à cet édifice, dont le génie de Champollion a posé la base d'une manière tout à la fois si brillante et si solide.
Les lions de granit rose, rapportés par lord Prudhoe du fond de la Nubie, ont de bonne heure frappé d'admiration
1. Publié dans la Reçue archéologique^ 1847, t. IV, p. 115-129. — G. M.
^oAi LETTRE A M. ALFRED MAURY
ersonnôs qui avaient su démêler, au milieu des formes Vi'A tîaues qu'affecte Tart égyptien, l'exquise beauté de .g lîg-nes principales; trait distinctif qui assure aur ments pharaoniques une place hors ligne parmi ceux atious primitives et dont la reproduction fidèle (ait \^ désespoir des dessinateurs. La gravure donne une I ViAe idée de 1» souplesse que le ciseau égyptien a su donk ces masses de granit. Ils se distinguent d'autres beaux Uons égyptiens d'une époque plus récente, en ce que la f^t bien plus élevée rend la pose infiniment plus fière, tout en laissant sur la poitrine une plus large place aux 'niions. H ^^^* remarquer aussi que la crinière n'a * t narticipé a^ ^^^ général de la sculpture ; elle est resté au contraire, à l'état hiératique, comme la barbe dans 1 ' lus belles statues de cette époque, tandis que, sur d'* très lions moins anciens, l'artiste commence à chercher véritable imitation de cette majestueuse chevelure du roi des animaux. Style de convention complet pour certaines parties, imitation souvent parfaite des lignes que les règles hiératiques permettaient de reproduire fidèlement, c'est bien là le type du vieux style égyptien dans toute sa
pureté. . .
On peut voir un bon dessin au trait de ces deux lions,
dans le Choix de Monuments publié par M. Lepsius'. La planche reproduit en même temps toutes leurs inscriptions, qui nous aideront peut-être à compléter leur histoire. Le' premier lion (désigné sur la planche par la lettre B) avait autour de sa base une inscription où les mêmes signes, deux fois répétés, marchaient en sens inverse, selon une méthode monumentale très usitée en pareil cas. Le signe de la vie occupait la place centrale, puis l'inscription commençait par la légende bien connue d' Aménophis-Memnon : VHarphré puissant, le dominant en justice. La pierre dé-
1. Amwahl don WichUgsten Urkunden, etc. Leipzig, 1842. pl.XUL
SUR l'article de m. prisse 181
gradée en cet endroit ne laisse plus reconnaître avec certitude que le premier signe, le taureau, mais nous allons en retrouver la fin dans le nom du palais du roi, et cette circonstance était nécessaire pour bien nous assurer que ce lion appartient réellement au troisième Aménophis. En effet, ce prince n'y est désigné que par son prénom royal deux fois répété; or, nous connaissons maintenant assez d'exemples de rois ayant porté le même prénom royal pour avoir eu besoin que ce renseignement vînt lever tous nos doutes sur l'identité du personnage. Après ce double cartouche : (le soleily seigneur de justice), fils du soleil (soleil, seigneur de justice), on trouve la phrase suivante :
fmtutu^ /vs^A/vA AAAAAA Vno im»go Q ^ |
AAAA/VA
r"*^ f"^*^^^ f^^'*^ Ino im»go Q ^ I r—ri niM
On peut la transcrire ainsi : Iri nqfem mennou f en khentf (souten) ankhp ape to Ba neb ma t. Je pense que ces mots doivent se traduire : (Le roi) [1] Fa fait [2] en [3] monument de lui [4] de la venue (ou de r accession) de lui, [5] le roi [6] vivant, [7] chef du monde, [8] soleil, seigneur de Justice. On a souvent traduit les trois premiers groupes par : // a fait ses monuments en regardant la préposition en comme redondante; j'observe cependant que le verbe iri, faire, exprimé ici par l'œil, se joint ordinairement à ses compléments directement et sans l'entremise d'aucune préposition. Le groupe n® 3, dans lequel le pluriel est exprimé, suivant la remarque de Salvolini, par la tripliciition du dernier caractère, signifie monuments, et, dans la double acception du mot, édifices, souvenirs ; ce qui est parfaitement conforme tant au génie de l'écriture sacrée, qu'à la double signification des mots coptes jniut, mm, permanent, stable, et Aiè^cin, maetn, signe, souvenir. Le premier sens se rencontre à chaque pas, le second est souvent nécessaire et, pour n'en citer qu'un exemple, une statue votive érigée par
le roi Osortasen (ou Sésortasen P') en Thonneur d'un de ses ancêtres' répète deux fois cette môme phrase ; iri nafem niennoufen atef Souten het (An) : (le roi Osortasen) «Ta fait en mémoire de son père le roi An » . Je n'aurai pas besoin de faire remarquer aux philologues combien le mot monument, qui découle du même thème primitif m n, conserve heureusement la nuance de ce double sens.
Le groupe n^ 4 présente quelque difficulté. M. Leemans, qui rapporte cette inscription d'une manière assez inexacte", avait cru voir ici ^^ ^^ en tef en tef, c'est-à-dire (en l'honneur) «du père de son père», de telle sorte que de ces deux cartouches tout semblables, l'un appartiendrait à un petit-fils d'Aménophis, inconnu d'ailleurs; Amontouonkh. malgré l'autorité formelle de la seconde inscription, n'est plus pour M. Leemans le fils d'Aménophis, mais son frère, et le tout enfin devient inintelligible.
La copie de M. Lepsius, en rétablissant le groupe nM, nous donne au contraire les mots en khentf.
Le premier caractère (la poitrine et les bras d'un rameur, ou de l'homme qui tient le gouvernail) a la valeur du kh, d'après les variantes ordinaires, notées par Salvolini (inscription de Rosette) et M. Lepsius (lettre à Rosellini). Le groupe enUejii^ec une barque ou deux jambes pour déterminatif ^ ^ ^^ ^^^^^^ ^ig et a/vv>aa ^ figure à chaque page des rituels comme correspondant'au mot copte Jôcirr, khmt, s'approcher, aoancer. Quel groupe profondément égyptien. Monsieur! et dans quel autre pays que celui où le Nil était la seule grande route, aurait-K)n imaginé de prendre une barque pour déterminatif des idées de locomotion ? L'omission du déterminatif pourrait ici laisser quelque doute sur le sens ; mais ce supplément de clarté s'omet souvent et
1. Voy. rinscription entière dans le Choix de Monuments, etc., publié par Lepsius, Leipzig, 1842, pi. IX.