DU VICOMTE EMMANUEL DE ROUGÉ XXXV
oreilles, lorsqu'il leur annonça sa trouvaille ; on ne soupçonnait pas les Egyptiens d'avoir possédé une littérature aussi peu sérieuse, et on s'attendait à tout de leur part plutôt qu'à des romans. Il fallut pourtant se rendre à l'évidence, sauf à énoncer des réserves sur l'étrangeté du sujet et sur la manière enfantine dont l'intrigue était conduite. Le début excita 1 attention pour la ressemblance frappante qu'il présente avec les aventures fameuses de Joseph dans la maison de Putiphar, et la question se posa aussitôt des rapports que le récit égyptien pouvait avoir avec celui de la Bible. L'indifférence fit place à l'intérêt quand on passa aux métamorphoses de Baiti, — ou de Satou, comme M. de Rougé disait alors. Les savants d'éducation strictement classique, qui composaient la majorité dans la Compagnie, ne comprirent rien aux péripéties qui faisaient du héros un eunuque, puis un taureau, puis deux arbres, puis son propre fils conçu merveilleusement dans le sein de sa propre femme. On admira beaucoup la sagacité du traducteur, mais on le plaignit un peu de n'avoir pas mieux à traduire dans le domaine où son activité s'exerçait*. La connaissance des littératures populaires nous a appris à mieux apprécier le fond même de l'œuvre et à en retrouver les éléments chez cent peuples divers; en 1852, le folklore était l'amusement de quelques-uns seulement, et Ton ne se passionnait pas pour ce qui rentrait exclusivement dans ses données. Le Conte des Deux Frères est maintenant un livre scolaire ; on le met entre les mains des débutants pour leur enseigner les éléments de la langue courante telle qu'on la parlait à la seconde époque thébaine, et il n'y a guère d'égyptologue qui n'en ait publié une traduction. On a élucidé beaucoup de détails et corrigé une dizaine de leçons de sens incertain, mais l'ensemble est demeuré tel que
1. Ces détails m'ont été racontés près de trente ans plus tard, au cours d'une visite de candidature à l'Académie, par Alfred Maury qui avait assisté à la séance et qui en avait emmagasiné les moindres incidents dans sa mémoire imperturbable.
XXXVI NOTICE BIOGRAPHIQUE
M. de Rougé l'avait établi ; du premier coup, il avait saisi la pensée du vieil auteur égyptien, et il l'avait rendue accessible aux lecteurs modernes. Les gens du métier ne s'y méprirent pas : la publication de ces vingt pages marqua pour eux un progrès dans le déchiffrement, le plus important qu'on eût réalisé depuis la mort de Champollion.
En six ans, M. de Rougé avait parcouru le domaine entier de l'égyptologie ; il l'avait conquis de haute lutte et il y avait imposé sa suprématie partout, à l'étranger comme en France. Tous les savants du dehors, hellénistes ou orientalistes, qui rencontraient sur leur chemin quelque question relative à l'Egypte, s adressaient à lui comme au maître pour être renseigné, et il leur donnait satisfaction avec une science rare ; ses réponses formaient quelquefois de véritables mémoires, telle la Lettre sur la stèle A 433 du Musée du Louvre, qu'il écrivit à François Lajard et que celui-ci inséra dans son livre Sur le Culte du Cyprès p y ramidal\ tel encore le Texte du document astronomique et astrologique découvert par Champollion à Thèbes dans les tomrbeaux des Rois égyptiens Ramsès VI et Ramsès IX, qu'il remit à Biot pour la deuxième partie de son ouvrage Sur un Calendrier astronomique*. Et d'autre part, les jeunes gens que l'égyptologie attiraient n'hésitaient pas à lui demander conseil, sûrs d'être écoutés avec bonté. Chabas lui racontait en mars 1852 que la lecture de ses notices dans la Revue archéologique V o avait décidé à étudier le système » hiéroglyphique qu'elles lui révélaient sous un jour nou- » veau », et il le priait de lui procurer le mémoire sur Abmès et le catalogue des signes qu'il ne trouvait chez aucun libraire \ Lui, l'accueillant avec sa bienveillance
1. Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. XX, 2* partie, p. 174-
2. Mémoires de l'Académie des Sciences, 1852, t. XXIV, p. 155-166.
3. Lettre da 16 mars 1852, communiquée par le vicomte Jacques de Rougé. Chabas signait alors Chabas-Pronvéze.