‹ Œuvres diversesChapitre 3 sur 218 · DU VICOMTE EMMANUEL DE ROUOÉ VII · texte numérisé non relu

DU VICOMTE EMMANUEL DE ROUOÉ VII

Rougé eut, dès le premier jour, son plan fait dont il ne se départit point pendant la durée entière de sa vie. Il comprit qu'avant d'échafauder une histoire ou de bâtir une chronologie, il lui fallait commencer par posséder à fond la structure intime de la langue dans laquelle les matériaux disponibles étaient conçus, et il entreprit résolument de décomposer, puis de traduire les textes. Il avait essayé du démotique dans les mémoires de Saulcy\ et il en avait admiré l'ingéniosité plus sans doute qu'il ne fit par la suite % mais cette paléographie embrouillée le retint peu de temps, et il se rejeta tout entier vers les hiéroglyphes. Il choisit un certain nombre de morceaux qu'il disséqua membre à membre, ne laissant passer aucun mot qu'il n'en eût déterminé longuement la transcription en caractères latins, la forme grammaticale, la valeur syntactique^ les sens primaires et secondaires*. Il voulut d'ailleurs que les autres profitassent du fruit de ses peines, et il se proposa d'éditer une Chrestomathie qui comprendrait, avec les inscriptions qu'il avait analysées pour son propre usage, une traduction et un Glossaire : un abrégé grammatical servirait d'introduction au tout. L'idée première lui en vint vers 1844, et elle était prête pour l'impression en 1849, du moins il le croyait; mais, chaque jour lui apportant des matériaux nouveaux, il la remit sans cesse sur le chantier et il en différa la publication d'année en année. Elle devint ainsi la grande œuvre de sa vie, dont l'exécution régit son activité scientifique, dont il annonça sans cesse l'apparition prochaine, et qu'il mourut sans avoir achevée,

1. E. de Rougé, Lettre à M. de Saulcy sur les éléments de l'écriture démotique^ p. 1.

2. E. de Rougé, Examen critique de l'ouvrage de M. de Bunsen^ dans les Œuores, t. L p. 3, 38.

3. Cest ce qu'Alfred Maury a fait ressortir excellemment dès 1855 dans son article de la Reçue des Deux Mondes, intitulé Des Travaux modernes sur l'Egypte ancienne, p. 1055 sqq.

NOTICE BIOGRAPHIQUE

L'apprentissageavait duré dix ans environ, de 1836à 1846. et l'étudiant était devenu un maître, sans que personne s'en doutât en dehors d'un très petit cercle de savants parisiens. Peut-être eût-il continué longtemps encore à accumuler des documents et à travailler dans cette demi-obscurité où il se complaisait, si le grand ouvrage de Bunsen sur Laphice de l'Egypte dans l'histoire du morvie ne lui avait inopinément fourni l'occasion de débuter brillamment au grand jour. Les égyptologues de la .génération présente ont peine à comprendre l'admiration que les trois premiers volumes de Bunsen provoquèrent en Allemagne, en Angleterre, en France, en Italie même, partout où l'on avait le goût de notre science : ils s'en étonneraient moins, s'ils voulaient bien se représenter ce qu'étaient les idées et les tendances du public intelligent vers le milieu du XIX' siècle. On soupçonnait vaguement que le génie de notre ChampoUion avait ramené un monde oublié à la lumière, et qu'il avait brisé les limites étroites dans lesquelles la tradition des Grecs et des Romains avait emprisonné l'histoire ancienne. On savait aussi qu'il avait, dès le début, soulevé des méfiances chez les théologiens qui redoutaient qu'il n'eût placé une arme nouvelle entre les mains des ennemis du christianisme ; certains ta considéraient encore de mauvais œil parmi les protestants aussi bien que parmi les catholiques. Les adeptes de la première heure avaient compté que ChampoUion rassurerait lui-même les timorés et qu'il renseignerait les curieux, mais ChampoUion s'était éteint prématurément et ses successeurs, enfoncés dans des recherches techniques, n'aviiletit rien fait pour calmer les inquiétudes de quelques-uns ou pour contenter la curiosité générale. M. de Bunsen, arriv;int au moment où l'impatience était au comble, promettait d-î donner réponse à toutes les questions et de résoudre tous

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