DU VICOMTE EMMANUEL DE ROUGÉ IX
les doutes. Il s'engageait à rétablir la succession des rois et la durée des dynasties, à retracer les péripéties des révolutions intérieures et des conquêtes lointaines, à exposer la religion des Égyptiens, leurs mœurs, leurs institutions, le système de leurs écritures, les relations qu'ils avaient nouées de très longue date avec les autres peuples de l'antiquité sacrée et profane. Les trois premiers volumes ne couvraient qu'une partie de ce programme. L'auteur y passait d'abord en revue ce que les historiens anciens avaient raconté de J 'Egypte, puis il abordait le récit de la découverte et il traitait du déchiffrement des hiéroglyphes, des origines linguistiques ou religieuses, enfin il reconstruisait en son entier Je cadre cbronologiqne des dynasties : élisant le Canon d'Ératosthènes pour ^uîde, il y adaptait l'interminable série des Pharaons, que les chronographes nous avaient conservée d'après Manéthon. L'ingéniosité est extrême dans cette thèse colossale, et elle n'y a d'égale que la témérité avec laquelle les textes aaciens ou modernes sont remaniés pour entrer dans le cadre préconçu, mais M. de Bunsen émettait les conjectures lôs plus invraisemblables avec tant d'assurance, et î\ présentait ses corrections ou ses idées avec une telle îoi en leur certitude, que les lecteurs ordinaires et beaucoup de savanta \e crurent sur parole; il serait resté longtemps Vautoritè suprême en ce qui touchait l'Egypte, si E. de Rougé, se dressant soudain devant lui, n'avait démontré ce qu'il y avait d'inégalité dans ses résultats et d'aventure dans sa méthode.
C'est aux Annales de Philosophie chrétienne qu'il confia sa critique, et elle y parut en quatre morceaux, pendant les années 1846 et 1847, sous un titre des plus modestes : Examen de V Ouvrage de M. le Chevalier de Bunsen, intitulé JEgyptens Stelle in der Weltgeschichte (La plax^e de V Egypte dans V histoire de l'humanité)'. E. de Rougé
1. Annales de Philosophie chrétienne, 1846-1847, t. XIII, XIV\ XV
X NOTICE BIOGRAPHIQUE
était, par tradition de famille, par éducation, par convictioa raisonnée, un catholique fervent. « Les lumières de la » science, écrivait-il en 1863, rayonnent de toutes parts, » pénètrent les intelligences et transforment, pour ainsi )) dire, l'homme en un être nouveau, et de jour en jour » plus complet. Cependant les mystères de la fin et du )) commencement de toutes choses, toujours inaccessibles à » ses investigations, le rappellent invinciblement aux bornes » de sa nature et à la dépendance qu'elle lui impose vis-à- » vis de son auteur. Les plus grands côtés de l'être humain » seront toujours obscurs pour notre seule raison. Si le » développement des sciences nous livre de plus en plus le 0 domaine de Thomme, n'oublions jamais que la foi agrandit )) encore la carrière de nos pensées et qu'elle ouvre à nos » contemplations tout le domaine de Dieu*. )) Néanmoins, la ferveur religieuse n'obscurcissait nullement en lui la sagacité de l'historien : il pensait que, malgré des contradictions apparentes, la science et la foi finiront par s'allier, et, comme les Annales de Philosophie chrétienne étaient rédigées dans le même esprit qui l'inspirait, leur directeur, M. Bonnetty, accepta son premier travail avec enthousiasme. Certes, qui le relit aujourd'hui il est forcé decon venir que bien des idées qui y sont présentées comme démontrées sont fausses du tout : pour n'en citer qu'un exemple, ce Canon d'Ératosthènes, que Bunsen suivait aveuglément et dont Rougé respectait encore l'autorité, il n'est qu'un bref extrait de quelque liste égyptienne, interprétée par un drogman ignorant à un Grec sans instruction hiéroglyphique, et dans lequel des noms de rois authentiques se mêlent à des titres royaux
et XVI; tirage à part en deux brochures in-8% non mises dans le commerce, de p. 1-74 et 1-85 respectivement.
1. Fragment de leçon d'ouverture, retrouvé par J. de Rougé dans les papiers de son père et publié par H. Wallon, Notice historique sur la Die et les traoaux de M, le vicomte Emmanuel de Rougé, p. 57.