DU VICOMTE EMMANUEL DE ROUGÉ XI
pris pour des noms d'hommes ^ . Il était presque impossible de le deviner, il y a soixante ans, et tout ce que Rougé osa faire, ce fut d'indiquer qu'Ératosthènes n'avait point la valeur souveraine que Bunsen lui attribuait : partout où les monuments contemporains permettaient le contrôle, ils donnaient raison contre lui à Manéthon, et ils prouvaient qu^à s'orienter dans le dédale de la chronologie égyptienne, Manéthon était le vrai guide. La discussion était conduite avec une rigueur qui n'épargnait aucun des défauts de la méthode, et avec une richesse de documents qui justifiait la rigueur, maïs aussi avec une affabilité et une équité d'appréciation qui ne se démentaient jamais. Un quart de siècle plus tard, M. de Rougé, m 'écrivant au sujet d'attaques violentes dont je venais d'être l'objet, m'en exprimait son regret, et il ajoutait qu'à son avis la critique devait toujours être conçue en termes tels qu'elle n'empêchât point les bons rapports entre celui qui rémettait et celui qui la subissait. Son Examen ne rompit point les liens d'estime et d'amitié qui l'unissaient et ë. Bunsen, et à Lepsius sur qui rejaillissaient beaucoup des reproches adressés à Bunsen ; il demeure jusqu'à ce )our vin modèle de la manière dont devraient être menées les polémiques entre les savants qui ont le respect d'eux-mêmes et de l'adversaire, si tant est qu'on puisse appeler un lioinme adversaire parce qu'on difière d'opinion avec lui sur tels ou tels points de science abstraite.
Ces qualités diverses et si rarement réunies d'érudition exacte, de jugement sûr et de courtoisie, frappèrent non seulement les lecteurs ordinaires des Annales, mais les gens du métier et ceux-là même qui ne pratiquaient pas directement Tégyptologie. Ils tinrent V Examen pour « im morceau J> extrêmement remarquable, remarquable à ce point qu'on
1. Maspero, Notes sur plusieurs points de Grammaire et d'Histoire, dans le Recueil de Tracaux, t. XVII, p. 69-76.
Xn NOTICE BIOGRAPHIQUE
» peut dire avec vérité qu'un des plus grands services que » l'œuvre du savant prussien ait rendus à la science est » d'avoir provoqué l'examen critique de Tégyptologue fran- » çais* ». Du premier jour, l'auteur jouit, en France et à l'étranger, de la notoriété qui avait manqué aux successeurs immédiats de ChampoUion, et il s'efforça de la mériter toujours davantage. Il est aisé de débuter par la dénonciation des erreurs d'autrui, mais le lecteur même qui y applaudit attend, pour juger définitivement de l'autorité d'un débutant, qu'il ait lu de lui une œuvre originale. Rougé, qui le sentait mieux que personne, voulut montrer qu'il était capable non seulement de corriger les livres de ses confrères, mais d'observer dans les siens propres les principes dont il leur reprochait de négliger l'application. Coup sur coup, même avant que son Examen eût achevé de paraître, il inséra dans la Reoue cu^chéologique cinq petits mémoires où il abordait les sujets les plus divers. Ce furent d'abord deux lettres adressées à Maury, la première à propos des lions en granit rose rapportés du Gebel Barkal par lord Prudhoe, et donnés par lui au Musée Britannique', la seconde sur le Sésostris de la XIP dynastie*. Il y développait quelques-uns des arguments qu'il avait indiqués dans sa critique, mais dont il n'avait pas pu donner la démonstration complète, faute de pouvoir citer in extenso les documents originaux ; le classement des derniers rois de la XVIII® dynastie et l'histoire des Pharaons de la XIP en recevaient des
1. Vivien Saint-Martin, L'ancienne Histoire de l'Orient diaprés les Dècoutcrtes contemporaines^ dans la Revue contemporaine, 2* série, t. XVI, p. 337.
2. E. de Rougé, Lettre à M. Alfred Maury, sur le dernier article, insère dans la Revue archéologique par M. Prisse, dans la Reçue archéologique, 1" série, 1847, t. IV, p. 115 sqq.
3. E. de Rougé, Deuxième Lettre à M, Alfred Maurg sur le Sésostris de la XII* dynastie de Manèthon, dans la Revue archéologique, 1847, t. IV, p. 478 sqq.