CHAPITRE XXVI
Des Objections et des Réponses ; de leur nombre et dt
kurs différentes espèces.
Ce qui regarde les objections et les réponses , leur nombre ; leurs différent es espèces^ s'éclaircira par l'examen. Le poète y imltant.comme le peintre et lé statuaire, a trois manières de rendre les objets : tels qu'ils furent, tels qu'ils sont en réalité; ou bien tels que les représentent les traditions^ les croyances vulgaires; ou bien enfin tels qu'ils doivent être* Il emploie pour y parvenir, soit le langage propre, soit la diction figurée, dont les formes sont infinies. Ce droit de la poésie n'est point contesté. D'ailleurs, elle marche à son but autrement que la science, et même que tous les autres arts. Mais elle peut avoir deux défauts : l'un essentiel, l'autre accidentel. Si elle imite ce qui lui est impossible, le défaut tient à son essence; mais si le sujet choisi peut lui appartenir, si lepoëtea péché seulement en faisant lever à la fois les deux jambes droites d'un cheval , ou en représentant d'autres choses impossibles, soit en médecine, soit dans une science quelconque y le défaut ne tient pas à la nature de la poésie. On trouvera dans les considérations suivantes les réponses que l'on peut faire aux objections. D'abord le poète ai-il imité des choses impossibles à son art? Il a fait une faute. Mais elle est heureuse s'il atteint son but. Or, il atteint son but , si, par elle ; il produit plus de merveil*
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leux dans cet endroit ou dans une autre partie de son poëme»^ De ce genre est la poursuite d'Hector. Mais ^ s'il a pu atteindre le même but^ ou du moins en approcher sans faire cette faute ^ elle n'est. plus heureuse-, car^ autant qu'il est possible, il faut éviter partout les défauts. £n second lieu^ la faute contre l'essence de l'art est plus que la faute accidentelle. Le poète est moins repréhensible s'il ignore qu'une biche n'a point de cornes que s'il imite mal une biche. Ce n'est pas tout : l'objet n'est-il pas représenté tel' qu'il est? soitj il est représenté tel qu'il doit être. Ainsi Sophocle se glorifiait de peindre les hommes tels qu'il faut les peindre; Euripide de les peindre comme ils sont en efifet. On peut employer une pareille réponse ; ou y si l'imitation n'est conforme à aucune de ces deux manières , on peut recourir aux vulgaires croyances ; dans ce qui concerne les dieux, par exemple, peut-être n'a* t-on pas dit ce qui est vrai, ni ce qu'il y a de mieux à aire. £h ! bien , on peut répondre avec Xenophane que la théologie n'est pas très-claire. La chose n'est-elle pas mieux comme la raconte le poète? Elle est conforme à la vérité ; c'est ainsi que. l'on défend cet endroit :
Sur la pointe dressées Ipeors piqaes sont debout.
C'était nne ancienne coutume , c'est encore aujourd'hui celle des lUyriens. Pour décider qu'une chose dite ou faite est bien ou mal , il ne faut pas considérer seulement si la chose est honnête o\i vicieuse ; mais par qui , pour qui , contre qui , quand , comment elle est dite ou faite. Il faut examiner encore s'il y a plus d'avantage à s'en servir ou plus d'inconvénient à s'en passer. Il faut encore réfuter certaines critiques concernant la dictipn. Ainsi ^
par ce root étranger ùvfofaç fxiv 'Trpmrot , p^ot-âire on ne vent point dire les mulets^ mais les gardiens. Qaaut à Doion
A l'a forme hideuse ,
îl ne fant pas entendre qu'il était contrefait , maïs d'un
aspect sinistre ; eu effet , les Cretois appellent ivuliîg les hommes d'une heureuse figure. En cet endroit!
^cefOTi^^ov Se xifatpt ^ ' .
* ; Que le yîn coule k flots ,
n ne s'agit pas de faire boire largement les Ambassadeurs^ mais seulement avec promptitude. Ailleurs^ lo poëte employé la métaphore ; ici par exemple :
La oQit4iu camp des Grecs , les mortels et les dieux % Tout dormait ; Jupiter veillait seul dans les cieox.
ou quand on dit : .
Sur le camp des Troyens promenant %^% regards ;
ou bien quand il ajoute : ;
Des flûtes , des clairons la voix se fait entendre ;
ou bien encore :
Tous les dieux k ia fois ont suivi Jupiter \
Tous est là pour un grand nombre ^ par une locution métaphorique. £t dans ce vers sur la grande Ouise :
Des flots dé TOcëan la seule étoile exempte ;
•La seule est encore métaphorique. Ce qui est le plus connu , est le seul. Ou peut justifier le poëte par l'accent^ comme Hippias de 1 hasos défendait ces mots : SiSoufv Si t\ j nous lui donnons , et cet autre passage : Le bois incorruptible afironte les orages.
OU
m par la distiBCtioa^ comme ces ver9 d'Empédocle :
Ce qa'on cmi immoflei naquit pour* cesser d'être » Qui fut loDg-|eipps pur s'altéra.
OU par le double seos :
La nuit est avancée.
Cette expreasîon est amphibologique. On défend plusieurs endroits pat l'autorité de l'usage , comme le mot vin, en parlant du «vin mêlé avec de l'eau ^ ou celui»ci^ sur Ganyméde^ çerserdu uin à Jupiter, quoique le vin i^a BOtt pas la boissoii desdieux ; et.cet autre :
Ceux qui forgent l'airain ,
en parlant des forgterons. Il en est de même du passage suivant :
Sa chaussure neuvelle en airain traTaillée*
Mais il peut être également justifie par la métaphore; Quand la signification d'un mot parait choquer la pensée méme^ il faut examiner les différens èens qu'il peut aroîr dans le passage où il se trouve. Ainsi , qiïand là poëte dit :
Nais la lance d'airain s'arrêta j
il entend qu'elle fut retenue* C'est presque toujours aînsî qu'il suffît de répondre à ceuiL qui adoptent un sens contraire 4 en effet'^ comme Ta remarqué 'Glaucon^ cer* taips critiques se font une opinion san$ motif ^ concluent en juges suprêmes , prononcent ce qui leur plaît , et sHndignent si on ose appeller de leur décision. C'est ce qui leur arrive au sujet d'Icariu^. Il était Lacédémonîen^ disent-ils \ il est donc absurde que Télémaque arrivant
k Sparte n'aît aucun comraerce avec luî. On leur répond que peut-étce faut -il en croire les Géphaléniens^, Us assurent que Tépouse d'Ulysse était née dans leur pays , fille dlcadius et non d'Icarius. Le reproche fait aupoët^ n'a de fondement qu'une simple probabilité. PourKmpossible , il faut l'examiner quant à la poésie , quant au mieux , quant à la renomnvée. Quant à la poésie , elle doit préférer l'impossible croyable, à Fincroyable possible. Quant au mieux , le choix est encore le même; ce qui est âonné pour modèle doit être d'une nature supérieure ; et c'est ainsi que peignait Zeuxis. C^e qui excède les bornes de la raison se justifie ou par les bruits de la renommée, ou quelquefois en répétant ce mot d' Agathon : « n est vraisemblable qu'il arrive des évéuemens contraires à la vraisemblance. » L'examen des contradictions doit être comme celui des problêmes en * dialectique. y a-t-il identité dans la chose , dans le but, dans la manière ? Est-ce l'opinion du même , . ou l'opinion sup^ posée de quelque sage ? Le poète est critiqué justement, lorsque sans nécessité, sans motif, il pèche contre la vraisemblance ou représente des mœurs vicieuses (*}. Euripide a commis ces deux fautes. Tune dans sa Tragédie d'Egée, l'autre^ans le Ménélas d'Oreste. Ti est donc cinq espèces â^objections : elles embrassent ce qui est impossible, €e qui est invraisemblable, ce qui blesse les bonnes mœurs , ce qui est contradictoire , ce qui viole les règles de Is Poésie. Les réfutations possibles sont au nombre de douze, iet nous venons de les exposer.
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(*) C'est-à-dire qui ne sont pas vraies.
(m7 ) CHAPITRE XXVIL
limitation tragique Temporte sur Timitation épique.
On demandera peut-être quelle est rimitalion la plus belle, de Tépique ou de la tragique. Si la moins chargée est la meilleure, si elle exige un public plus choisi : celle qui est imitative en tout est évidemment la plus chargée. En éfiFet, comme si Ton était insensible sans tant de fracas, elle s'agite de mille manières, semblable & ces ridicules joueurs de flûtes ^ qui tournent pour imiter Faction du disque , et' tirent le coryphée en exécutant la Scylla. On fait à la Tragédie le reproche que les anciens comédiens font à leurs successeurs. Callipide, (*) prodigue de gestes, était appelé le singe par Myniscus^ qui ne traitait pas mieux Piudare. Or^ ce que les non- 'veaux comédiens sont aux anciens, la Tragédie Test h, l'Epopée : celle-ci, dit-on, est faite pour des hommes éclairés, qui n'ont pas besoin de gestes; celle-là, .pour des spectateurs ignorans; elle est la plus chargée, ello est par conséquent la moins belle. Premièrement, on împufe à la Tragédie ce qui regarde l'art du comédien ; le défaut de gesticuler peut appartenir au rapsode, témoin Sosistràie; et même au chanteur, témoin Mnasithé© d'Oponle. Ensuite, il ne faut pas blâmer tout dans le geste, non plus que dans la danse, mais seulement ce qui est indécent. Le reproche fait jadis à Callipide, à quelques autres aujourd'hui, c'est d'imiter les courti<sannes. Ajouter que sans le mouvement théâtral , la Tragédie produit son effet comme ^l'Epopée. Elle paraît
(*) Voyez , page a3g , noie (35j.
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ce qnVle est k la simple lecture. Si donc elle Temport^ pour tout le reste, il n'est pas nécessaire d'y icindre ces accessoires. Observez que la Tragédie a toutes les parties de TÊpopée, et qu'elle pourrait même adopter «on vers; qu'elle a de plus, et non pas en petite portion , l'appareil et la musique , deux choses qui procurent un extrême plaisir; qu'en outre, elle a un grand éclat, soit dans les reconnaissances, soit dans le reste de l'action ; qu'enfin , elle . arrive au terme de son imitation eu parcourant moiQs d'étendue. Or, ce qui est resserré charme davantage que ce qui est répanda dans, un espace de temps, comme si, par exemple, on délayait l'Œdipe de Sophocle en autant de vers que l'Iliade» Ce n'est pas tout : l'imitation épique, a moins d'unité. La preuve en est qu'une seule Epopée produirait plu- . tieurs Tragédies. Le poëte épique se borne- t-il à une action? Elle est maigre^ si elle est racontée brièvement; "délayée, s'il prodigue les vers. Embrasse-t-il plusieurs événemens? L'unité cesse. C'est ce qui arrive dans l'IIiado «t dçins rOdyssée , quoique leur composition soit excet lente, et que chacun de ces poëmes imite, autant quil est possible, une seule action. Si donc la Tragédie différa de l'Epopée en tous ces points, comme dans le propre de son art, l'une et l'autre en effet ne doivent pas procurer toute espèce déplaisir, mais seulement celle que nous avons développée; par une conséquence évidente, la Tragédie, atteignant mieux son but, est supérieure à l'Epopée. J'ai terminé ce que f'avais à dire concernant ces deux poëmes en général, leurs formes, leurs parties, le nombre, les différences, les causes des beautés et défauts^ lef critiques et les réponses.
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NOTES