LVIJ
sur l^ur état. Femmes et filles s'abandonnèrent à lui pour faire leur salut. Il institua Yordre ^e la sainte discipline. Tous les hommes en furent exclus , à Texeeption de frère Corneille , qui s'était réservé le droit de réprimer chez les fen^mes le démon de la chair ; dans leurs assemblées mystérieuses » ' c'est-à-dire leurs saturnales ^ les jeunes adeptes so dépouillaient et présentaient au frère un faisceau da verges^ dout il leur donnait quel({ues coups. Le;^ vieilles.se fustigeaient entre elles. Cet ordre dejia^ gellées subsista plusieurs années. Dans plusieurs villes, le. peuple lui-même brûla de prétendus hérétiques; et par-tout, il faut le dire, les catholiques l'emportèrent çn perfidiç et en cruauté sur les ré* formés !.;..• Dans l'un des ombrages français publiés à cette époque (mm) , on trouve ce passage remarquable :
« Si votre frère est dans les iénèbres , éclairez-le » et ne le brûlez pas.... S'il est souillé, lavez -le, » mais. ne le noyez pas..*. Est-il malade, prenez en ;» soin,inai&ne l'expédiez pas!.... »
A Utreçht, un curé pénétré' de ces :sentiinens philantropiqu^s. manifesta une tolérance bien rare
{nim) Discoars sur la paix religieuse.
t.YlI)
dans un prêtre et sur-tout à cette époque j 3 pratiquait les deux religions. Le même jour , dans la même église , il disait la messe , et feisait le pf êche. Après Yite missa est, et là deo gratias catholique j les réformés s'unissaient à ce bon ministre pour chanter : /è^e le cœur, oupre t oreille, et tous les pseaumes de notre poëte Marot. Il soutenait que les péchés ne devaient être punis que par les ïoîis humaines y tous ses sermons roulaient sur les vertus so-> ciales j il ne damnait personne et visitait les malades de quelque secte qu'ils fiissent. Aussi était-il traité d'athée et ^esprit fort! Cette tolérance, considérée comme un crime par certains partis , devait
plaire aux états et tiu gouvernement provisoire , qui voulaient affermir le protestantisme. On leur offrit à cette même époque {jiri) , les moyens de faire une descente en Espagne \ cette proposition qui prouve tout ce qu'on peut attendre du génie et des ressources d'un peuple libre, ne put être effectuée à cause des guerres ii^testuies sans cesse excitées par le fanatisme. Alexandre Famcse , prince de Parme qui avait assisté aux derniers instans de Don* Juan son oncle » lui succéda dans le gouvemanent. Aussi bon capi-»
taine que Don Juan et plus grand politique, ît sut profiter habillaient des divisions, pour établir son pouvoir . et saper en même - temps l'autorité du duc, d'Anjou et celle du prince d'Orange, L'hydro de l'anarchie déchire encore la Frise et l' Overyssel, f t fkcOite à l'ennemi de nouvelles conquêtes,
La pacification arrêtée à Gand, ayant été violée, Guillaume voulant élever enfin une barrière entre lai patrie et tous ses ennemis, parviut à unir par des liens politiques profondément combinés, sept pro* yinces que leur situation, leurs mœurs, leur religion, leurs intérêts les plus chers , devaient rendre amies pour toujours. Les Hollandais, les Zeelandais,les Guel« drois , les Peuples des comtés de Zutphen, d'Utrecht, de Frise, et des Ommelanden signèrent le célèbre traité appelle union dïJtrecht , promulgué le 29 Janvier 1578 , et que les Provinces ^ Unies ont tou^jours regardé comme le titre constitutif de leur' //i&er^e politique et religieuse.
Cette union admirable fiit traversée par la con«« fédération diArras, Les catholiques poussés par les chefs que le mérite du prince d'Orange of-* fusquait , se laissèrent séduire par tes brUlan^ tes et fallacieuses promesses du duc de Parme^ X41SS sei^çurs i^e pouyaieat asse^ admirer ses mè.^
•nières affables et galantes. Le voyant un jour dan- ' ser , après un festin , ils s'écrièrent « qu'il faudrait » n'avoir point d'ame > pour combattre un prince ^ si aimable ». Valentin de Pardieu , gouverneur de Cravelines , engagea dans le parti du roi l'armée entière des AVallons , au nombre de huit mille hommes. C'étaient les meilleures troupes des Pays-Bas. Les états-généraux ne se laissèrent point abattre par cette fatale défection. Ils déclarèrent le seignem:de ^ la Motte , l'un des principaux chefs Wallons , traître et rebelle. Un de ses détachemens , surpris auprès de Dunkerque par les patriotes commandés par la Noue, fut taillé en pièces.
Le duc de Parme se dirigea sur Anvers : ses troupes furent, attaquées , par l'armée des états jusque sous le canon de la ville. Famèse qid avait donné le change. à cette armée, court vers Maastricht pour - s'en emparer. Mais les habitans des campagnes se réunissant tout-à-coup sous les commandemens* de Melchior de Zwartsenburgh et d'un français nommé Sébastien Tappin , combattirent intrépidement l'ennemi. Maastricht se défendit quatre mois j mais un jour que les assiégés , épuisés de fatigue dormaient pour la plus part^ les Espagnols qui s'en appercurent , doimèrent un assaut général , et de viveforce s'emparèrent de la place.
Celte ville devînt un spectacle d'Horreur. Tout ce oui s'ofFrlt aux regards des Espagnols fut égorgé sans pîtié. Égarés par le désespoir et reffrpîi un grand noinbre d'Kabitaus , des mèreis même , coururent se précipiter dans la Meuse avec leurs enfans. Cette ville déserte fut abandonnée à quelques soldats qui , pour se chauffer, incendièrent îcs maisons.
Cette conquête affaiblit le vainqueur; elle attiédît aussi lé courage dès confédérés. Le prince de Parme , épuisé de fatigue , suspendit lé cours de ses teri^ibles prospérités j l^affreuse politique de Philippe n'obtiixt
pas moins des trophées dîgiies de lui : quelques sei-
■tff ■/« » ... ^
gneurs profitant de là trêve, em^ent la lâcheté de faire leur paix avec lé roi.
Les Etats fïnent frapper, un grand nombre de médàilles oii l'on voyait les têtes d^Egmont et de Hoome^ d'un côte , et au revers , cette exergue en latm : Mieux "vaut combattre pour la patrie, que dac* cepter uriè paix simulée.
Des libelles sanglans furent lancés contre le prince d'Orange, quelques forcenés le menacèrent. A la suite d'une querelle entre les bourgeois et les soldats de la garnison de THalines , Farnèse s'empara' de la ville. Peu s'en fallut que le fils du duc d'Egmont ne lui livi'a Bruxelles ;' les citoyens qui repoussèrent les
troupes du prince, et qui prirent Ègmont, bomèrètii leur vengeance à lui demander s*it venait chercher
à Bruxelles la tête de son père? A Bois-le-Duc» les catholiques vainqueurs livrèrent la ville au duc de Parme ^ les réformés défendirent Bruges, et chassèrent les catholiques^
Le prince d'Orangé, qui s'y rendit, fut nommé
stadhouder de Flandre, mais il refusa d'accepter ce titre. Les Français, en petit nombre, commandés par La Noue, se signalèrent par des prodiges de valeur en combattant les Wallons. Les querelles entre Groningue et . les Ommelanden se terminèrent. Les amis de la patrie respiraient enfin et pouvaient es-* pérer un plus heureux avenir.
Le duc de Parme, pour gagner les Wallons, avait
..ni...
été obligé de renvoyer les troupes étrangères. Le roi d'Espagne ne pouvait disposer d'aucune des siennes, et réservait ses forces pour la conquête du Portugal , que la mort tragique de Doïi Sébastien lui rendait facile. Le prince d'Orange, toujours contrarié dans
ses vues , ne pouvant déterminer les Etats à faire des préparatiâ sufBsans , leur proposa le duc ai Anjou pour souverain. Elisabeth elle-même renonçant à son système chimérique d'envahissement , et voulant sur-tout humilier le roi d'Espagne^ s'unit à Guil-
laume pour appuyer cette proposition. Il fallait abjirer l'autorité du monarque .espagnol , ce qui éprouva da grandes difl&çultés. La diversité de ces intérêts mis CTi jeu, fournit à la malignité française, l'idée d'une Tarée piquante, qui fut jouée sur Iç tbéâjtre de Paris.. On voyait sur la scène le roi Philippe traînant une vache fort grasse , avec un,fîl tï;ès*délié : dès que le âse rompait^ le duc de P^x^?, t(>i;(jpurs tout prêt, s'empressait de le renouer. Les: doutés, aux Etats,
montés sur dos de la bête, la tenaient par les cornes et implorai^t des secoure, pour l'arrêter:, le duc d'Ân)0u, qvd venait d'accourir, 1^ saisissait par la queue, et Ton remarquait dans ses yeu^t une ardeur passipnnée, peu convenable pour un simple auxiliaire* Dans le ^ême in^t^t le duc Casimir et le. prince d'Orange s'occupaient à traire la vache chacun de leur côté;^ la reine d'Angleterre ,; placée ençre ces. det^x princes, semblait favoriser tantôt l'un, t^tôt l'autre. Mais à im signal du duc de Parme, la bête s'élançait soudain , renyersai,t le pot au lait , culbutait tout ce qui l'entourait et la montait, foulait aux. pieds; Casimir et Guillaume, et comme celui-ci revenait à la charge , elle le menaçait des cornes , puis se tournait vers le roi^ qui la saisissait d'une main, et la menaçait de Tautre
IXÎV
Lorsque Ton riaîf àïPkrîs' de cette 'caricature 'm bctiori', les Pays-Bas n'offraient qu^un spectacle tragîquè. 'La rupture du Congrès de Cologne , que les Souverains hvaieiit formé (po)^ annonçait de terri- Mes événemens. La campagûe s'ouvrit de bonne heure.
Le duc de Parme s'empara de Mortagne, de St.- Ainand et dfe Coùrtrây: LôS troupes des Etats prirent Nivelles, Avesnes; Niftove et Malines. Gêtce detiîièrc vîBe ayant été 'reprisé par les ennemis, au nombre desquels se trouvaient 800 Anglais, fut kffreusemetït
Saccagée paîr eux : ils enlevèrent les* horloges, leà
cloches, les pieiries mêmes des tombeaux, qu'ils envoyaient précieusement en Angleterre. Cepêùdant on avait payé à l'avancé plusieurs mois de solde aux Anglais, qui avaient proînis de s'abstenir du pillage. Le traîtte Reimenberg, abandonnant le parti du prince d'Orange, s'empala de la placé d'tFtrecHt au nom du riÈiî',» et livra par cette perfidie les provinces à de nouveaux troublés. Les ^enl'es de religions recommcncèi*èat , et l'ennèim répandit par-tout la terreur et la mort. Un tremblement de terre assez violent, vint encore augmenter Teffroidu peuple (pp). Les se-
{pp) Le 6 Janvier i58o.
coiîssés se fîreitlt Sêntîr juscfû'à Paris , et se prolongèrent même ju^qu'au-^delà de la Mandie, à Yorck, ea Angleterre. 6'est ati Tûilieu de ce désordre que l'on vit reparaître^ à Namur, Marguerite de Parme, qu£ venait , ' ail nom de ^Philippe , reprendre les rênes du gouvernement dés Pays-Bas j mais eflfifayée de tout -ce qui frappait à-la-foîs ses regards- et son esprit , elle se hâta de solliciter son rappel, et Famèse, son fils, fut confirmé dans le commiandement des Pays-Bas (qg), Marguerite y resta encore deux années^ avec le titre de Médiatrice , dont elle aurait voulu Vainement user.
Philippe prosmvît le prince d'Orange (^r), appella l'assassinat sur cette tête illustre ; et promit des lettres de noblesse à Vassassin„j.,.
« La noblesse promise pour une telle action, s écrie
* Montesquieu; une telle action ordonnée en qua^
* lité de serviteur de Dieu ? Tout cela renvea^se éga^ >» lement les idées de l'honneur, celles de la mo-
* raie et celles de la religion ! »
Tous les moyens de perfidie et de séduction^ furent mis en usage pour perdre ce grand homme,
t ■■'■ Il t
{qq) Décembre i58i.
{rr) Voyez les notes ( a et 3 ) de la Balavîade.
mais îl était dans sa destinée de ne succomber à la trahison, qu'après avoir fondé la m>erté de sa patrie.... De pénibles et de cruels combats , qui paraissaient être interminables , amenèrent une heureuse issue , et réunies enfin pour Tintérét commun les provinces abjurèrent entièrement l'autorité de Philippe. L'édit d'abjuration fut donné à La Haje ^ le 26 Juillet k58i.. Cet acte immortel consacre ce principe incontestable^ « que les peuples ne sont pas faits pour, les princes y mais les princes pour les peuples ! » Principe solennellement reconnu par un roi même , qui mérita bien d'être proclamé le juste y et le père du peuple! A ce titre, la mémoire et le cœur des Français nomment Louis XIL.,, Et les Provinces-Unies retentissent des noms chéris de Guillaume j et Orange , unis à ceux de //-
berté! Les Etats décernèrent le titre de sou-
-s^erain au duc d Anjou {ss) et , suivant le conseil de Guillaume, à telles conditions quilne pût leur mal faire encore qu'il le voulut. Les efforts des ennemis n'intimidèrent jamais le prince d'Orange, mais il sentait jusqu'à quel point il était difficile d'anéantir les divisions intestines^ la seule cause des malheurs
•^mm^mÊmmummmm»*
LXVl)
de son pays. Il espérait que le crécïît du nouveau souverain opérerait ce que toute sa sollicitude et son génie ^'as^aient pu faire ^ et de ce fardeau , dit un auteur contemporain {tt) se pensait-^il dé-charger , en opposant la France à P Espagne par V intervention du duc d'Anjou. Ce prince à la tête de quatorze mille hommes , débuta par de brillans succès (uu) ; il passa en Angleterre et tout annonçait qu'il allait former avec Elisabeth une alliance dont rissue ne pouvait qu'être heureuse pour les Pays-Bas. Mais la politique et l'ambition remportèrent sur une inclination du moment ; la reine re-» tira sa promesse et elle redemanda sans doute aussi l'anneau qu'elle avait mis elle-même publiquement au doigt de ce prince?... Pour consoler son amourpropre et dédommager son ambition, elle lui promit des secours puissans et le fît escorter jtisqù'en Batavie par une flotte nomlnreuse. Mais ces brillantes promesses et tout ce faste de bienveillance^ n'eurent aucun des résultats que le duc devait en attendre. Les chances de la guerre et de la politique se tombèrent contre lui, il fut obligé de se retirer en France.
{tt) Vie de Duplessis^ in-4*.
(wu) l582.
Le prince d'Orange , toujours supciûeur aux évë-* nemcns , est appelle à la souveraineté par les états àe Hollande ; Tenvie se déchaîne de nouveau contre Guillaume ; ses ennemis veulent ternir sa gloire ; désespérés de ne pouvoir y atteindre , ils ont recours à Fassassinat. La patrie est de nouveau trahie et déchirée ; mois toutes ses plaies se referment dès que Guillaume reparaît au milieu de ce peuple qui n'a cessé d'adresser au ciel des prières pour le prompt rétablissement du Pèi^ê de la Patrie ! Sa présence excita par-tout les plus vifs transports et la joie la jdus vraie ^ mais elle ne calma point la fureur des factieux. A Anvers le bruit se répandit que Guillaume ne travaillait à une rpconciliation , que pour s'assurer la Hollande et la Zeelande, en abandonnant aux Français les autres provinces des Pays-Bas. La trainte du joug Espagnol n'avait pu surmonter la défiance que les peuples avaient conçue contre les troupes françaises. Guillaume înébranlablç dans ses projets, se rendit à Middelbourg auprès des états, et ne craignit pas d^y exposer la nécessité de renouer avec le duc d'Anjou , afin d'aiTcter les progrès efFrayans de Famc i^^. L'influence . du duc d'Anjou pouvait être d'autant plus puissante que son frère l'avait nommé lieutenantgénéral du rojaume de France. Les états au mois
d'Àvra, i585, députèrent vers Henri III , pour lui oSnr la succession des Pays-Bas à la couronne. La mort du duc rompit c^te négociation ; et la seule trace qui resta de son gouvernement dans le pays i fut l'introduction du Calendrier Grégorien (lo). A cette époque Henri y roi de Navarre , le vainqueur et le père des Français , qui pleurent encore sur sa tombe et chaque jour plus amèrement ! . . . he Bon Henri offrit aux états , pour la seconde fois, sa protection et trois mille protestans armés et entretenus à se& frais , pour maintenir les privilèges des provinces. La réponse que les états firent à cette proposition n'est point parvenue jusqu'à nous.
Des défections, des émeutes populaires et plusieurs conspirations , ne donnèrent que de trop justes allarmes aux confédérés : le peuple lui-même conspira contre ses propre intérêts en se laissant entraîner par les suggestions de deux hommes dont la perfidie n'est que trop commune dans tous les temps j l'un d'eux était Imbise , qui , mécontent des états, voulait se venger, et l'autre, le prirtce de Chimaij fils du duc dAerschot^ tour-à-tour royaliste et républicain ; tous les deux ennemis de Guillaume , et vendus au parti du Roi. Les Gantois pro- <ilainèreut Chimai stadhouder de Flandre , et pla-
isxx
cèrent Imbise à la tête de la régence. Celm-ci se disposait à livrer Dendermonde{yv) au duc de Parme, sa trahison fut découverte^ et il porta sa tête sur l'écbaffaut. Le prince d'Orange ramena encore cette fois les esprits égarés. Les provinces de Zeelande d'Utrecht et de Gueldre s'abandonnant à un républicanisme exagéré, s'obstinèrent à isoler leur cause de celle des autres Provinces. Les états se déterminèrent néanmoins à déférer au prince le titre de comte et seigneur de Hollande ^ de Zeelande et de Frise.
La patrie et Guillaume semblaient devoir enfin triompher de leurs ennemis } tous les esprits étaient disposés à un rapprochement ^ la force de l'estime et Ja reconnaissance réunissaient tous les cœurs en faveur du Chef, ami du peuple : on avait déjà frappé des médailles pour attester cet heureux événement. Mais hélas ! ce que plusieurs célérats soudoyés avaient tenté vainement jusqu'à ce jour, un noinmé Baltazar Gérards l'effectua..... Endoctriné par un cor^ délier et un jésuite , confidens du duc de Parme , qui n'était lui ^ même que l'agent de Philippe , ce Qérards trouva le moyen d'entrer au service du prince et s'insinua avec tant d^adresse dans sa con-
l#i.»ii m I — — ■— ^p.
(i'f) Tenrê/jif^nda ; Termondç.
> Lxxi
fiance , qu'il fut chargé par lui de diverses missions importantes. Devant se rendre auprès du maréchal de Biron, vers lequel il venait, déjà d'être envoyé , 3 se présenta au prince d'Orange pour demander un passeport ; son aspect sinistre , sa voix tremblante allarmèrent la princesse^ Guillaume la rassm^a. Apirès dîner , lorsque le prince descendait l'escalier, l'abomî» nahie Gérards s'oflfre à lui de nouveau , et feignant de présenter son passeport à signer au prince , il lui tire un coup de pistolet , chargé de 5 balles ; Guillaume tombe à la renverse : Louise de Coligni^ son épouse,
se précipite vers lui pour le secourir Guillaume
expire à ses pieds. Cette femme infortunée avait déjà vu périr ainsi par l'assassinat son père et l'aimable Téligni^ son premier époux.
La consternation du peuple fiit si générale et si grande , que la République parut être frappée du même coup qui avait tué Guillaume, le Père de la Patrie ! Ce grand homme était pour elle una seconde providence ; sa générosité était inépuisable.
La force de son génie égalait la grandeur de son ame : son caractère fut toujours le désespoir de ses ennemis. Calme au milieu des tempêtes politiques; audacieux dans les plus grands dangers ; toujours maître de lui j d'une extrême circonspection , et d'une
XXXlj
prévoyance si extraordinaire qu'il semblait par fois commander aux circonstances mêmes ^ il savait avec tant d'habileté donner l'impulsion aux événemens, en diriger les ressorts secrets , qu^ils paraissaient naître naturellement les uns des autres.
Il soumit aux lois et à une discipline sévère , des cœurs que le délire de la liberté et les guerres civiles avaient rendus altiers et farouches. Avec des troupes sans expérience, il osa défier avec succès des soldats qui s'étaient signalés par de nombreux triomfîhes ! G uerrier malheureux , ses légions fiu*ent vaincues, mais son génie ne put jamais l'être; et par son audace, il fît trembler la puissance la plus formidable de l'Europe. Il comptait des souverains parmi ses ay eux ; une couronne était dans ses mains , îl ne voulut pas en charger sa tête. S'il eût osé régner, sa patrie aurait été plus heureuse ! ... Il cède à un autre les honneurs et les prérogatives du diadème , réserve pour lui les périls et ne cesse de combattre l'intplcrance et la tyrannie. Politique profond , ferme dans ses desseins , insinuant lorsqu'il le fallait , il n'enti^eprit jamais une négociation , sans en tirer avantage, Impénétx^able , même pom* ceux qu'il aflfectionnait , rien n'échappait à sa perspicacité ^ la politique astucieuse de son siècle • le força à se
LXXUJ
couvrir trop souvent de la peau du renard^ plutôt que de celle du lion. L'ambition trop souvent
aussi domina son ame , peut - être.... Mais
combien d'actions de grâces et d'éloges ne doit-on pas au héros qui ne cessa de combattre pour l'indépendance et le bonheur de son pays, qui piourut victime du plus sublime dévouement , et mérita à si juste titre les noms de Défenseur et Père de la Patriel ... Aujourd'hui même^ le peuple des Pays- Bas ne le nomme pas autrement que le Père Guillaumei ce nom parle à tous les coeurs, et n'est jamais prononcé qu'avec attendrissement et vénération!...
Dans l'histoire du peuple des Proi^inces- Unies , quelle que soit l'époque qui se retrace à l'imagination , on voit constamment la noble passion de la liberté se reproduire sous divers aspects : avant les conquête des Rmnains , les Bataves vivaient libres au sein de la nature et de la paix j cet amour de l'indépendance résiste à la terrible domination des Francs; il brave les Normands, qui ne peuvent résister à son courage héroïque : en Frise on le voit lutter contre la servitude féodale ; il est intraitable dans les contrées
de Gueldre et ^Utrecht En Hollande j il se
montre plus docile sous le gouvernement des comtes. Dans les sept Proi^inces- Unies (devenues le domaine
XXXÎT'
d'tm seul prince) il se débat fièrement contre le despotisme acharné à le poursuivre : c'est un jeune lion 50US la griffe du tigre royal / . . . v Déchiré , couvert de sang , il se dérobe à sa voracité ^ de même le peuple , échappant à la rage du tyran, semble lui arracher aussi l'indépendance, qui garantit à jamais son existence politique et sa prospérité. ....
Quelqu'imparfait que soit le tableau que nous Tenons d'ébaucher, il peut faire juger combien de trésors il offrait à l'imagination de Chénier. La mort, en l'arrachant à sa patrie et aux muses, a mis les comble à nos regrets. Chénier n'a laissé que les deux premiers chants du poëme de la Bataviade] mais il suffisent pour faire présager ce que son génie avait conçu et ce qu'on devait en attendre. Une pensée toujours vive et pure, l'ame de sa vie, échauffe et transporte le poëte : c'est l'amour de la liberté. ïl veut inspirer aux autres cette ardeur vivifiante et sublime^ comime il en est pénétré lui-même ! Il veut transmettre aux nations , à tous les âges , l'exemple des Vertus que la liberté inspire, et consacrer ses bienfaits. Cette pensée généreuse a dicté tous les écrits de Chénier. Elle brille du plus vif éclat dans cette nouvelle conception. Les fondemens qu'il a poses révèlent l'édifice poétique , que les muses et sa divinité
chêne auraient paré de toutes leurs richesses, àe tous leurs attraits. L'imagination du poëte s'y mani^ feste avec un charme irrésistible : dès les premier!? vers , elle enchaîne l'attention du lecteur. L'amoux* de l'indépendance est l'ame de ce poëme. Deux êtres extraordinaires sont les principaux mobiles de toute l'action. Le poëte les représente comme deux génies rivaux^ mais c'est toujom^s en interrogeant l'histoire qu'il les fait agir et parler, L'un, n'ayant d'autre égide que celle des vertus , combat sous les enseignes de la Liberté, dont la lumière fécondante, éclaire, électrise une armée de citoyens , dont il est le chef j la Raison guide ses pas ! L'autre , arme d'une croix et d'un poignard , est couvert du manteau de l'imposture^ la Tjrannie le presse et l'entraîne j elle écarte les remords qui se succèdent et se reproduisent sans cesse; vainement il en est assailli, le Fanatisme . le rend impitoyable , il porte en tout lieu l'esclavage ou la mort ! L'un est le Génie du bien ; c'est Guil-p laume de Nassau, le défenseur imperturbable des droits du peuple. L'autre est le Génie du mal; c'est Philippe II , roi et tyran , le fléau de l'humanité ! . . , Guillaume, la victime de son odieux rival, de son assassin, reçoit le trépan, et sur les aîles du temps, il s'élève au haut des cieux ; Timmortaliié fixe sa plaçe^
au rang des héros, pt^s du Dieu des nations /Les peuples invoquent et bénissent sa mémoire !... Philippe , condamné à vivre dans le souvenir des hommes, traverse en dépit de lui-même Tocéan des âges , qui le chargient d exécrations ! L'histoire marque sa vie 9 par des forfaits sans nombre ; elle ne pourrait les retracer tous , les noms manqueraient aux crimes , si le nom de Philippe II , comme celui de Tibère^ ne sulEsait pas pour les attester à jamais !
M. AÎNB.
Lxxvij
NOTES