De Iside et Osiride
un dieu que les textes placent dans la lune ou des déesses dont la tète est tantôt surmontée, tantôt encadrée par le soleil, ce serait aller trop loin et s'absorber dans une opinion.
On pardonne assurément beaucoup à qui s'éprend de son sujet, perdit-il un peu de vue l'ensemble de l'évolution dont il étudie l'une des périodes : tout effort est respectable. En adaptant à TÉ.uypte spiritualiste les théories de Creuzer et de M. de Rougé, ou à l'Éj^ypte animiste celles de Fustel de Coulanges et d'Herbert Spencer, MM.Brugsch et Maspero auraient abondé chacun dans son sens que le mal ne serait pas grand. L'optique intellectuelle a des efl'ets qu'il faut admettre, à la condition bien entendu que le bénéhciaire de cette tolérance ne sera pas intolérant lui-même, et ne se croira pas d'une manière trop absolue seul possesseur de la vérité : celle-ci ne se dévoile pas si aisément, et l'expérience du siècle, sans parler de celle des siècles, est là pour nous apprendre ce que pèse une hypothèse, si ingénieuse qu'elle semble, ou si intronisée qu'elle soit.
Le sort de la théorie qui voyait tout dans le langage peut servir de leçon, aujourd'hui, à la théorie qui voit tout dans le sauvage. Ce dernier système, qui coule à pleins bords en ravageant quelque peu ses rives, mérite par sa valeur comme par son exagération qu'on lui donne à la l'ois sa place et sa limite. Nombre de savants, entre autres M.Barth, ont déjà protesté contre l'exhibition encombrante du sauvage, et il ne faudrait pas, en elïet prendre les mots de fétichisme, d'animisme, de totémisme, etc., pour une formule mystique et cabalistique propre à briser tous les sceaux. Les superstitions primitives émiett(;nt le sentiment du divin que les conceptions supérieures condensent, voilà lout: doiton faire de cela im grand mystère?
Que l'Egypte ait débuté par la barbarie, nul n'y contredit guère, ni Bossuet disant que « là tout était dieu excepté » Dieu lui-même », ni le président de Brosses faisant le (( Parallèle de l'ancienne Religion de l'Egypte avec la Re- )) ligion actuelle de la Négritie», dans son livre Du culte des dieux fétiches', ni Creuzer constatant que l'ancienne croyance des Égyptiens peut se ramener au fétichisme avec le Nil pour plus grand fétiche"', ni M. Pierret écrivant que « le fétichisme, si naturel aux populations africaines, ou tout )) au moins un naturalisme grossier, fut vraisemblablement 0 le point de départ de la religion de la vallée du NiPo, ni M. Le Page-Renouf étudiant le culte primitif rendu au genius égyptien, etc.
Mais la barbarie n'empêche pas la civilisation parce qu'elle la précède, et les petits dieux n'excluent pas les grands parce qu'ils les préparent; s'ils coexistent même avec eux, grâce à un effet de survivance bien connu, ce ne sera jamais là un motif pour traiter d'irrévocablement barbare une religion qui a commencé par le fétichisme, comme bien d'autres, et qui a gardé la plupart de ses fétiches, comme bien d'autres. A ce compte, les idées grecques, romaines et même européennes seraient barbares presque au même titre que celles de l'Egypte, car de part et d'autre, les superstitions les plus grossières n'ont jamais manqué, avec une minorité pour les combattre et une majorité pour les admettre.
Les Pythagoriciens et les Platoniciens étaient, comme nos spirites, aussi animistes que les Égyptiens. Officiellement les Grecs et les Romains offraient des repas aux morts et aux dieux, vénéraient certains arbres, certains animaux, et certains objets, admettaient la personnalité des statues, croyaient
1. Cf. Pauw, Recherches philosophiques sur les Éf/f/ptiens et les Chinois, section VII, « de la religion des Égyptiens ».
2. Religions de l'Antif/uitè, trad. Guigniaut. t. I, 1. III, ch. i et ii.