CHAPITRE IIK
Arrivée de Monsieur le Cardinal. — Difficultés sur le cérémonial de la réception et avec V Université.
F^JiQT^E M décembre 1667, Son Eminence ^fe^ Monsieur le Cardinal Antoine Barberin il^^^ arriva à Reims sur les dix heures et demie du soir. Il surprit tout le monde, jusqu'à
* Georges d'Aubusson de la Feuillade, qui prit en effet possession en 1667.
ses domestiques, qui ne raltendoient pas ; il vinl dans une calèche où il ctoit couclié tout de son long*. Le lendemain le chapitre s'assembla pour savoir en quel habit on iroit lui l'aire la révérence ; il fut résolu que ce seroit en robes et en bonnets ; c'est Ihabit avec lequel on va voir le Roi et MM. les archevêques. On en avoit ainsi usé pour M. le Cardinal de Richelieu et M, le Cardinal Mazarin. On ordonna aux sénéchaux de savoir l'heure où la compagnie poiivoit rendre à Son Eminence ses très-humbles respects ; M. de Saint-Méloir alla parler à Son Eminence et lui dit que MM. les sénéchaux étoient venus pour prendre ses heures : il no put faire encore aucune réponse, parce que son train n'étant point arrivé, il n'étoit pas en état de donner audience.
1 On lit dans les conclusions du Conseil de riiôlel de ville, sous ladate du 13 décembre 1G67 :« M. le Lieutenant ayant appris que^I. le Cardinal doit arriverdanspeude jours, et lui a fait témoigner qu'il ne dcsiroit pas qu'on aille au devant de lui, ni même qu'on fasse tirer le canon que lorsqu'il sera arrivé, et qu il fera savoir son arrivée; Conclu qu'on ne fera aucune solennité ni sortie à larrivée du dit sieur Cardinal, et que l'on suivra et exécutera ses intentions... »
Le lendemain 18 décembre, Son Eminence ayant fait savoir à la compagnie qu'elle rece- Troil ce jour-là ses compliments, on remit encore en délibération en quel habit on iroit saluer Monsieur le Cardinal; il s'étoit fait entendre que si on y alloit en habit d'église, il recevroit le chapitre en habit d'archevêque ; si avec robes et bonnets, qu'il n'avoit qu'une soutane et un long manteau. Néanmoins à cause des conséquences, on supplia Son Eminence de trouver bon que les choses demeurassent à l'antiquité, et qu'on la verroit en robes et bonnets^ comme il avoit été résolu le jour précédent. M. le doyen avertit la compagnie que Messieurs de l'université prétendoient d'être appelés les premiers pour faire la révérence à Monsieur le Cardinal, et que Son Eminence souhaitoit d'être informée du droit du chapitre et de l'usage.
Les sénéchaux, M. Thuret, écolàtre, et M. Sicard, sous-chantre, furent députés de la pari de la compagnie pour aller informer Son Eminence de ce qu'elle désiroit de savoir, sans pourtant se mettre en compromis avec l'université. On lui dit qu'à la réception de Monseigneur d'Etampes, dernier archevêque, le chapitre avoit été
présenté et avoit parlé le premier; qu'à M. le comte (le Soissons^ maintenant gouverneur de la province, le chapitre avoit parlé aussi avant l'université. M. Tburet, grand vicaire, dit qu'étant sénéchal, il avoit deux fois porté la parole pour le chapilre avant l'université ; que véritablement au sacre dernier, l'université avoit été présentée au Roi Louis XIV avant le chapitre, mais que le sieur Sainctot, maître des cérémonies, avoit appelé par trois fois le chapitre de Reims avant tout autre corps, lequel n'étant pas encore arrivé dans la salle de l'archevêché, on fut obligé de faire entrer l'université, qui mal à propos vonloit former là-dessus un droit de préséance sur le chapitre. Et sur ce que Son Eminence dit au sieur Lelarge, doyen et sénéchal, qu'il seroit à propos d'entendre les parties les unes devant les autres, le doyen répondit que le chapitre supplioit Son Eminence qu'elle ne mît pas son droit en compromis avec l'université. Nous prîmes congé de Son Eminence; nous lui avions parlé avec nos habits d'église, nos chapes d'hiver, la tête couverte. Son Eminence étoit aussi couverte quand nous lui parlions, elle nous reconduisit jusqu'à la
porte de la chambre. Au sortir du palais, nous allâmes rendre compte au chapitre de la conférence que nous avions eue avec Son Eminence. Le chapitre ordonna donc que chacun iroit prendre sa rohe et qu'on se rendroit au chapitre pour aller faire son compliment à Son Eminence. Comme nous passions devant le palais, Saint-Méloir en sortoit , qui nous dit, de la part de Monsieur le Cardinal, qu'il prioit la compagnie de remettre la cérémonie au lendemain.
On trouva au chapitre de grands inconvénients à nous présenter avec nos habits d'église ; premièrement que si Son Eminence nous recevoit en ses habits pontificaux, il falloit donc qu'elle ne fit pas ce même honneur aux autres corps ; autrement elle ne nous feroit pas plus d'honneur qu'aux autres corps qui ne faisoient rien d'extraordinaire pour elle. En second lieu (piil y auroit de l'indécence à parler couvert à Son Eminence, ce qu'il faudroit pourtant, puisque le chaperon ne s'ôte jamais, pas même à l'élévation . et qu'enfin si on se présentoit au Roi en cet habit, il n'y a aucune difficuUé qu'on nous feroit mettre chaperon bas, le respect
«iu'on doit au souverain ne permettant pas que ses sujets lui parlent la tête couverte.
Le lendemain 19 décembre, M. le doyen cf moi nous fûmes trouver M. Thuret, écolàtre et grand vicaire, et lui demandâmes à quelle heure il plairoit à Son Eminence de nous donner audience. Nous avons appris avec étonnement que in resolution de Monsieur T Archevêque étoit de ne donner audience ni au chapitre, ni à l'université, de peur de désobliger un corps ou l'autre, M. Thuret nous dit que c'étoit en effet la résolution de Son Eminence, dont nous ne pouvions être satisfaits. Le chapitre ayant ainsi perdu sa cause pour être en compromis avec l'université, M. le doyen et moi, nous fîmes notre rapport au chapitre de ce que nous avions appris. Il fut fort mortifié de se voir égalé par son propre archevêque avec un corps qui jamais ne lui avoit contesté la préséance. On résolut donc qu'on ne feroit nulle harangue à Monsieur le Cardinal que celles qui sont portées par le cérémonial où sont écrites les paroles que doivent dire M. le prévôt, M. le grand archidiacre et autres.