SA VIE ET SES OUVRAGES. CLXIX
de parler de la curieuse lettre qu'il écrivit vers celte époque à Maucroix, et dont M. Sainte- Beuve a reproduit le texte dans ses aimables Causeries du Lundi. Cette lettre est au sujet de Richclet, dont il faut bien aussi que nous disions quelques mots.
Richelet, venu tard à Paris comme avocat, vers 1662, étoit entré dans le cercle de Patru , de Conrart et de Tallemant, par Perrot d'Ablancourt, son compatriote, qui l'aimoit au point de lui confier en mourant le soin de revoir et de rééditer ses œuvres. César-Pierre Richelet, qu'on ne connoit plus guère aujourd'hui que parle Dictionnaire de rimes qui porte son nom, étoit deCheminon, près Yitry, et né en 1631. Issu de souche littéraire (l'un des siens avoit commenté Ronsart), Richelet eut une existence fort traversée , et dut partie des misères de sa vie à son caractère agressif et mordant. Sa brouille avec Furelière se lie au grand procès qui frappa si cruellement l'abbé de Chalivoy. On sait que dès les premiers jours de son existence, l'Académie s'éloit attribué le droit et la charge de doter le pays d'un Dictionnaire. Au bout de trente-neuf ans d'élucubrations préparatoires, l'illustre compagnie annonça la très-prochaine publication de son travail, et, pour s'en assurer la gloire et le profit, obtint préalablement (le 6 juin 1674) un privilège royal, qui, avant toute appréciation de l'œuvre , faisoit inhibitions et défenses à tout imprimeur-libraire d'imprimer aucun dictionnaire de la langue françoise, sous tel titre que ce pût être,
roulant, dit le privilège, que durant vingt ans au moins après sa publication il ne soit imprimé aucun autre nouveau dictionnaire que celui de l'Académie, etc., etc. Ce monopole inexplicable aujourd'hui, le public de ce temps l'eût jugé très-raisonnable s'il eût vu paroître la moindre bribe de cette œuvre pénelopéenne. Mais au lieu d'avancer, le travail académique sembloit aller à reculons, et Pellisson , dans ce mémorable procès , donne en vérité de fort bonnes raisons pour prouver qu'il n'en pouvoit être autrement, les habitudes et la dignité de l'Académie ne devant point se prêter à des exigences vulgaires! — Cependant quelques bons esprits de l'Académie se lassèrent de cette impuissance, et d'Ablancourt, Conrart, Patru , Furetière et quelques autres, qui depuis longues années avoienl fourni leur contingent, cessoient de croire au Dictionnaire. Six années déjà s'éloient écoulées depuisl'obtention du privilège, et l'Académie en étoit toujours au même point. Mais le bruit fait autour de cet impossible enfantement, et les impatiences du public, donnèrent à plusieurs l'idée d'un vocabulaire, dont pour le coup le besoin se faisoit vivement sentir. Furetière, malgré les égards qu'il devoit au corps dont il faisoit partie, prépara sourdement, et sans se confier à personne, le travail qui devoit abreuver de tant d'amertumes le reste de ses jours. Richelet, de son côté, plus libre, plus indépendant, grammairien émérite, auteur déjà de plusieurs travaux philologiques, se trouvoit pareillement en fonds pour une publication de ce