Histoire d’Égypte , p. 150 à
RÉPONSE A LA CRITIQUE
Mais ce qu’il y a de plus grave que les nombreuses erreurs de détail, c’est la fausse appréciation du sens général du monument. M. Brugsch donne de sa traduction un résumé qui se termine ainsi :
« Les chefs du pays, aidés par le prince d’Ëthiopie, » adressent au roi leurs hommages et la prière de faire » creuser un puits dans l’aride montagne. Pour réussir, il » n’avait qu’à invoquer le dieu Nil, qui ferait paraître l’eau » au puits. Ramsès, exauçant leur demande, invoque le » dieu, et l’eau sort de la montagne. Le puits creusé à cette » place est nommé d’après lui. »
Et M. Brugsch ajoute : « Parmi les prodiges que Moïse, » par ordre de Dieu, exécuta devant son peuple, il en est » un qui ressemble jusqu’aux moindres détails à l’action de » Ramsès. » En voici le récit de la Bible :
« Tu frapperas le rocher, et il en sortira des eaux, et le » peuple boira. Moïse donc fit ainsi, les anciens d’Israël le » voyant. »
Voilà une interprétation qui réjouirait le cœur de M. Iieath et de M. Charles Lenormant. Cette assimilation du miracle de Moïse frappant le rocher à la décision par laquelle Ramsès II envoya à Aka'ïta un scribe royal chargé d’organiser un chantier de travailleurs et de creuser un réservoir pour le service des mines d’or', rappelle très agréablement l’histoire des plaies' d’Égypte et celle de la corruption des Israélites par les filles de Moab et de Madian, déchiffrées avec traduction littérale dans les papyrus du Musée Britannique !
Je ne veux pas faire ressortir en détail les erreurs des traductions que je viens d’énumérer, pour les opposer une à
1 . Le Pharaon fut informé par lettre de la réussite de l’entreprise. Il comptait peu sur un miracle qu’il n’avait pas essayé de produire.
voyage d’un égyptien en syrïe, etc.
(Vivt:
une à M. Brugsch. Ce procédé ne serait pas loyal, car on doit toujours supposer que l’auteur critiqué a suivi la marche du progrès, et qu'il pourrait lui-même se rectifier si bon lui semblait. Je ne crois donc pas que M. Brugsch soit capable de commettre aujourd’hui toutes les erreurs qu’on peut relever dans ses divers ouvrages, surtout dans ceux de date déjà reculée. Je prétends seulement qu’en aucun temps M. Brugsch n’a fait une traduction qui puisse être considérée comme bonne pour son époque, ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas produit de bons et même de très bons ouvrages.
Ce qui tombe lourdement à la charge de M. Brugsch, ce sont les erreurs anciennes dans lesquelles il persiste et les erreurs nouvelles qu’il ne cesse de commettre. Toutefois, pour faire apprécier sa valeur comme traducteur, son attitude modeste, et l’esprit de justice qui l’anime ordinairement vis-à-vis de ses confrères, il nous sera permis de revenir eficore à trois ans en arrière.
On se rappelle l’émotion qu’a excitée dans 1 école égyptologique l'apparition du mémoire de M. le vicomte de Rongé sur un petit roman égyptien, auquel on a donné plus tard le titre de Conte des Deux Frères. Il s’agissait d’un document d’écriture hiératique de valeur inappréciable au point do vue de la philologie, car la possession de ce texte a plus profité aux progrès de la science que n’auraient pu le faire dix années d’études sur tous les autres monuments de la littérature pharaonique; le récit est tellement simple dans sa marche, les faits s’y enchaînent de si près, que, pour moi, sauf deux passages sans importance, ce texte est un de ceux dont l’analyse serrée présente moins de difficultés que n’en offrirait celle du décret hiéroglyphique de Canope, malgré la traduction grecque qui l’accompagne.
La version de M. de Rongé, bien qu’elle laissât inexpliqués un petit nombre de passages, donnait une idée tellement suffisante du contenu du papyrus, qu’elle pouvait
RÉPONSE A LA CRITIQUE
dispenser d’une traduction nouvelle. C’est en ce sens que je l’ai appréciée lorsque j’ai publié l’analyse d’un paragraphe difficile de ce document1. Ce n’est qu’au point de vue des conquêtes philologiques, et nullement pour l’exposition de l’intrigue romanesque de cette œuvre d’imagination, que les résultats publiés par M. de Rougé peuvent être complétés et parfois rectifiés.
Tandis que je traitais, au point de vue analytique, quelques phrases laissées sans traduction par mes devanciers, M. Brugsch préparait lui-même une traduction de l’ensemble du document. Cette traduction a paru, à la même date que mes Mélanges éggptologiques, dans un ouvrage publié par l’auteur sous le titre de Aus dem Orient 2. En apprenant à Paris l’acte d’agression dirigé contre moi par M. Brugsch, j’ai eu la curiosité de me procurer cet ouvrage, et, revenu à Clialon, j’ai comparé la traduction de M. Brugsch avec la version littérale interlinéaire que j’ai faite depuis longtemps et de laquelle j’ai déjà publié deux spécimens. Les erreurs de M. Brugsch ont été numérotées avec soin; il apprendra peut-être avec surprise que le nombre n’en est guère inférieur à cent cinquante ! ! ! Pour un texte de cent soixanteseize lignes, extrêmement facile et déjà expliqué presque complètement par d’autres, cent cinquante erreurs c’est quelque chose. Ici, comme pour le Voyage de V Égyptien, M. Brugsch a gâté l’œuvre de ses devanciers autant que cela était praticable. On peut s’imaginer ce qu’aurait été la version de cet égyptologue s’il n’avait pas eu sous les yeux l’excellent travail de M. de Rougé, si habilement complété par M. Goodwin et corroboré par M. Le Page Renouf.
Or, voici comment M. Brugsch a présenté son œuvre au public :
« Dans un court essai, imprimé dans la Revue archéolo-