CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
L’extrême antiquité de la civilisation en Égypte, telle qu’elle commence à ressortir à la suite des travaux des successeurs de Champollion, est devenue un sujet de vif intérêt et en même temps de grande surprise. Nous devons même convenir que ce sentiment de surprise dégénère facilement en doute, et quelquefois en méfiance, chez beaucoup d’érudits nourris des études classiques et trop habitués à tout demander aux écrivains de la Grèce et de Rome.
On ne réfléchit pas assez que, si Ton s’en tient à ces sources classiques, l’histoire ne remonte pas à beaucoup de siècles avant notre ère sans se mêler plus ou moins étroitement aux mystères fabuleux, tandis que, relativement à l’Égypte, la date des réalités historiques au-dessus de toute discussion est infiniment plus reculée.
Bien longtemps avant que Deucalion et Pyrrha ne repeuplassent le monde en jetant derrière eux les pierres de la Phocide, le pharaon Thothmès III gravait les fastes de ses victoires en Asie et en Afrique, sur des pierres que les visi-
1. Ce travail a été publié dans les Mémoires de l’Académie royale des Sciences à Amsterdam, 1868.
LES PASTEURS EN EGYPTE
teurs du Musée du Louvre peuvent encore aujourd’hui toucher de leurs mains. Le Minotaure et le bélier de Phryxus ont pour contemporains dans l’histoire égyptienne les événements des règnes glorieux de Séti Ier et de Ramsès II, souverains qui nous ont laissé un si grand nombre de pages authentiques de leurs annales.
Nous touchons au moment où, loin de s’efforcer d’expliquer l’Egypte par l’antiquité classique, l’on devra s’habituer à renverser les conditions du problème, et à demander aux monuments pharaoniques l'éclaircissement des faits, que recouvre le voile trop peu transparent des fables helléniques.
Déjà les écritures égyptiennes nous ont montré les Sardiniens vendant leurs services aux Pharaons plus d’un siècle avant la guerre de Troie1 2. Un peu plus tard, le même peuple s’allie contre l’Egypte aux autres nations méditerranéennes, aux Libyens, aux Sicules, aux Étrusques, aux Achaïens, aux Lyciens3 4, etc. Les monuments de la même époque nous parlent aussi des Dardaniens et, selon toute probabilité, des Teucriens3 et des Pélasges1.
C’est ainsi que peu à peu les annales de l’ancienne Égypte se rattachent d’une manière sûre à la chaîne historique, et continuent cette chaîne dans les profondeurs de l’antiquité où elle se perdait pour nous.
Déjà Champollion avait signalé le grand fait des conquêtes de Sésonchis Ier en Palestine, inscrites sur la muraille extérieure du temple d’Ammon à Thèbes. Mais, depuis les merveilleuses découvertes de l’auteur de la méthode, on a réussi à trouver d’autres points de contact entre l’histoire sacrée
1. Papyrus A nas tas i 7, p. 17; Chabas et Goodwin, Voyage d'un Egyptien, etc.., p. 67.
2. Dümichen, Hist. Insc/ir., pl. 1 et sqq. ; E. de Rougé, Mémoire sur les attaques des peuples de la Méditerranée contre l’Égypte.