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ÉPOQUE DES PASTEURS

Sous le règne d’un roi, nommé Timaos (ou Amuntimaos), un peuple venu de l’Orient s’empara de la Basse-Égypte et imposa sa domination à tout le pays, pendant plusieurs siècles. Cette conquête entraîna la dislocation du pouvoir royal national. La Basse-Égypte obéit aux vainqueurs étrangers, qui l’occupaient en maîtres et qui percevaient des tributs jusque dans la Haute-Égypte. Mais la résistance s’organisa dans le Midi; de hardis chefs nationaux tentèrent la délivrance de leur patrie et réussirent peu à peu à refouler les Barbares jusque dans Avaris, leur forteresse, d’où Ahmès Ier les expulsa définitivement dans la troisième année de son règne.

Quelle fut la durée de la domination de ces Asiatiques? Tel est le plus intéressant des problèmes chronologiques que les égyptologues ont à résoudre. Je n’ai ni l’espoir, ni l’intention de tenter ici cette solution; mais je veux rassembler et expliquer de mon mieux les documents qui peuvent jeter quelque lumière sur la question. Je citerai d’abord les données manéthoniennes ; puis je donnerai la traduction des textes égyptiens, qui nous parlent de cette époque importante.

^ 5. EXTRAITS DE MAXÉTHON

Nous allons examiner successivement les renseignements fournis par les divers abréviateurs de Manéthon :

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« XVe Dynastie, des Pasteurs

» C’étaient des Phéniciens, rois étrangers, qui occupèrent » Memphis et bâtirent une ville dans le nome Séthroîte, d’où, » ayant fait une invasion, ils assujettirent les Égyptiens.

« Le premier de ces rois, Saltès, régna 19 ans. C’est de » lui que le nome des Saïtes a pris son nom.

» Le second, Bnôn . 44 ans.

» Le troisième, Paklman . 61 »

» Le quatrième, Staan . 50 »

» Le cinquième, Arkhlès . 49 »

» Le sixième, Aphobis . 61 »

» Ensemble . 284 ans.

» XVIe Dynastie

« Trente-deux autres rois pasteurs, ayant régné 518 ans. » XVII0 Dynastie

» Quarante-trois autres rois pasteurs et quarante-trois » Thébains-diospolites.

» Ensemble les Pasteurs et les Thébains régnèrent » 151 ans. »

Témoignage d'Eusèbe

Dans sa Chronique, cet historien admet :

Une XVe dynastie de rois diospolites ayant régné 210 ans, ou, d’après le Syncelle, 250 ans.

Une XVIe dynastie de rois thébains ayant régné 190 ans.

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Il introduit alors une XVIIe dynastie, composée des rois pasteurs de la XVe dynastie d’Africain :

« XVIIe dynastie, des Pasteurs, qui étaient des frères » phéniciens et des rois étrangers, et qui occupèrent Mem- » plus. Le premier de ceux-ci, Saïtès, régna 19 ans; de lui » le nome Saïte prit son nom. Les mêmes fondèrent dans le » nome Séthroïte une ville, d’où, ayant fait une incursion, » ils assujettirent les Egyptiens.

» Le second, Bnôn . 40 ans.

» Ensuite Arkhlès . 30 »

» Aphophis . 14 a

» Total . 103 ans.

» On estime que c’est de leur temps que Joseph a gou- » verné les Egyptiens. »

Telle est la donnée de la version arménienne d’Eusèbe. Le texte grec est un peu différent, en ce qu’il place les rois pasteurs dans l’ordre suivant :

Saitès .

Bnôn .

Aphobis .

Ensuite Arkhlès. . .

Ensemble

Témoignage de Josèphe

Les renseignements que nous donne cet historien sont de beaucoup les plus importants et les plus corrects de tous ceux que nos possédons par les sources classiques. Je citerai en entier le passage qu’il consacre aux Pasteurs dans sa réponse à Apion :

« Manéthon fut de race égyptienne et très versé dans » l’érudition grecque, puisqu’on sait qu’il a écrit en grec

19 ans.

40 (ou 43) ans.

14 ans.

103 ans.

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» l’histoire de sa patrie, qu’il dit avoir tirée des livres » sacrés. Il a également convaincu en plusieurs endroits » Hérodote de fausseté par ignorance, relativement aux » choses égyptiennes. Ce Manéthon a certainement ainsi » parlé de nous dans son second livre des Histoires égyp- » tiennes (je rapporte ses propres paroles pour l’appeler » en témoignage) :

» Il y eut un roi nommé Timaos, au temps duquel Dieu, » pour je ne sais quel motif, étant plus irrité contre nous, » des hommes de race ignoble venus du côté de l’Orient, » remplis d’audace, se jetèrent inopinément sur ce pays, et » le subjuguèrent facilement et sans combat. Après la sou- » mission de ses princes, ils incendièrent avec cruauté les » villes et renversèrent les temples des dieux; de plus, ils » se conduisirent de la manière la plus barbare contre les » habitants du pays, faisant périr les uns, et réduisant en » esclavage les femmes et les enfants des autres. Enfin ils » firent roi l’un d’entre eux, dont le nom était Salatis. » Celui-ci résidait à Memphis, percevant des tributs sur la » Haute et sur la Basse-Egypte, et laissant des garnisons » dans les lieux les plus convenables. Il fortifia surtout le » côté de l’Orient, prévoyant que les Assyriens, alors les » plus puissants, pourraient avoir envie d’envahir ce » royaume.

» Ayant trouvé, dans le nome Séthroïte, une ville d’une » situation très favorable, à l’orient de la branche bubastite » du Nil, laquelle, d’après une ancienne tradition théolo- » gique, était nommée Avaris, il la rebâtit et la munit de j) murailles très fortes, en y plaçant pour la garder jusqu’à » 240,000 hommes; il y venait au temps de l'été, afin de » pourvoir au mesurage des blés et à la solde de ses merce- » naires, ainsi qu’aux exercices militaires de ses troupes, de » manière à tenir en respect les étrangers.

» Il mourut après avoir régné 19 ans.

)> Après celui-ci, un autre, nommé Béôn, régna 44 ans.

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)) Après lequel un autre, nommé Apakhnas, régna 36 ans » et 7 mois.

» Ensuite aussi Apophis, 51 ans, et Jannas, 50 ans et » 1 mois.

» Après tous, enfin, Assès, 49 ans et 2 mois.

» Ces six furent leurs premiers princes; ils firent constam- » ment la guerre, animés par un grand désir d’anéantir » radicalement l’Egypte.

» Leur peuple entier fut appelé Hyksos, c’est-à-dire rois » pasteurs. Car Hyk, dans la langue sacrée, signifie roi, et » sos j selon le dialecte vulgaire, pasteur ou pasteurs. De là » le mot composé Hyksos. Il en est qui prétendent que » c’étaient des Arabes.

» D’après un autre texte, par ce nom de Hyksos on ne » devrait pas entendre des rois, mais au contraire des captifs » pasteurs. En effet, en égyptien Hyk ou Hak, avec aspira- » tion, signifie positivement captifs. Ceci me parait beau- » coup plus vraisemblable et plus d’accord avec l’histoire » ancienne. Il (Manéthon) dit que les six rois susnommés » des Pasteurs et ceux qui leur succédèrent dominèrent » l’Égypte pendant 511 ans. Alors les rois de la Thébaïde et » du reste de l’Égypte entreprirent une expédition contre » les Pasteurs, et une guerre rude et de longue durée eut » lieu entre eux. Mais, sous un roi nommé Misphragmu- » thosis, ces Pasteurs furent vaincus et, repoussés du reste » de l’Égypte, ils furent renfermés en un lieu, dont le cir- » cuit était de dix mille aroures. Ce lieu était nommé Avaris. » Manéthon dit que les Pasteurs le fermèrent et le forti- » fièrent tout entier au moyen d’un grand mur solidement » construit, afin de pouvoir y garder en toute sécurité leurs » biens et le produit de leurs rapines; mais que Tliuthmosis, » fils de Misphragmuthosis, assiégea leurs murailles avec » une armée de 480,000 hommes, et tâcha de les expulser » par la force; mais que, désespérant de l’issue du siège, il » traita avec eux sous la condition que, quittant l’Égypte,

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» ils se retireraient sans dommage on bon leur semblerait;

» que par suite, au nombre cle près de 240,000, ils partirent » de l’Égypte avec leurs familles et leurs biens, selon le » traité, et se dirigèrent par le désert vers la Syrie; et que, » redoutant la puissance des Assyriens, qui dominaient » alors en Asie, ils fondèrent, dans le pays que nous nom- » nions aujourd’hui la Judée, une ville capable de contenir » un aussi grand nombre d’hommes, et l'appelèrent Hiero- » solyma.

» Dans un autre exemplaire des choses de l’Egypte, Mail néthon dit que cette nation, nommée Pasteurs, était re- » gardée comme des captifs dans leurs livres sacrés; ce qui » est exact, car l’occupation primitive de nos antiques aïeux » était de faire paître des troupeaux ; et comme ils menaient » une vio pastorale, on les nommait, à cause de cela, Pas- » teurs. De même ce n’est point à toit qu’ils sont appelés » captifs dans les livres des Égyptiens, car notre ancêtre » Joseph a dit au roi d'Egypte qu’il était un captif, et en- » suite, par la permission du roi, il appela ses frères en » Égypte. »

La Vieille Chronique. — Le liere de Sothis. — Liste du Stjnccllc

Je mentionnerai seulement d’une manière sommaire les données des sources secondaires, dans lesquelles l’histoire de Manéthon a subi des altérations encore plus graves.

La Vieille Chronique, avant de parler des Pasteurs, cite une dynastie de quinze générations ayant duré 443 ans, puis une dynastie de rois tanites, avec 190 ans de règne.

Au livre de Sothis, on retrouve d’abord les quinze rois de la Vieille Chronique; mais la durée de leurs règnes est réduite de 443 à 438 ans; viennent ensuite huit rois, dont les règnes additionnés forment 189 années, ce qui se rapporte assez bien aux 190 ans des Tanites de la Vieille Chronique.

Dans la liste du Syncelle, dix-sept règnes, avec une durée

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de 510 ans, remplacent les quinze règnes de la Chronique et de Sothis; les huit rois nommés ensuite concordent parfaitement pour les noms avec la liste de Sothis, et pour la durée, avec le chiffre de 190 ans, donné par la Chronique.

Ce dernier document cite ensuite les Pasteurs et leur attribue en bloc une durée de 103 ans. Mais le livre de Sothis fournit la liste suivante :

Silitès. . .

ans

Baiôn .

Apakhnas .

Aphophis .

Séthos .

Kertos .

Total . 254 ans.

La liste du Syncelle est identique, sauf en ce qui concerne Kertos, à qui elle n’attribue que 29 ans de règne au lieu

de 44.

Telle est l’extrême confusion de ces listes. Sans l’assistance des monuments originaux, je regarde comme absolument inexécutable la tâche de les concilier, de manière à fournir une idée tant soit peu nette de ce que disaient réellement les livres sacrés, que Manéthon prétend avoir consultés.

Non seulement ces sources ne nous sont pas ouvertes, mais de plus nous ne pouvons nous flatter de posséder un texte correct de l’œuvre du traducteur grec. Chacun de ses abréviateurs paraît avoir consulté une version différente de celle des autres traducteurs. D’ailleurs, toutes ces versions portent la trace d’interpolations ou de falsifications. Il est certain, par exemple, que le premier roi des Pasteurs ne portait pas un double nom; il faut opter entre celui de Saïtès, donné par Africain et Eusèbe, et celui de Salatis ou Silitès, qu’on trouve dans Sothis et dans le Syncelle. Salatis est le nom le

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plus vraisemblable; mais, lors même que ce serait Suites, on ne serait pas pour cela autorisé à admettre que le nome Saïtique avait été ainsi nommé d’après ce roi pasteur.

Il n’est pas moins certain que si Manéthon comprenait sa langue nationale, il n’a pas pu confondre les deux groupes fort différents : £k, qui signifie roi et ^

qui signifie captif. Ces sortes de confusions, causées par l’hoinophonie, ont été pour les Grecs la source d’une foule d’erreurs graves, qu’il n’est pas permis d’attribuer à un scribe égyptien. Aucun des abréviateurs de Manéthon n’a eu la moindre connaissance du mécanisme de la langue égyptienne; je ne crois pas du reste que les historiens et les voyageurs de l’antiquité aient été mieux informés sous ce rapport.

Se rendant un compte très insuffisant des informations qu’ils recueillaient de la bouche de leurs interprètes, ils y suppléaient à leur guise. Aussi arrive-t-il souvent que des faits, exacts fondamentalement, sont défigurés par les commentaires entièrement faux des auteurs grecs qui nous les rapportent.

Mais, laissant de côté les points de détail, qui n’ont ici qu’un mince intérêt, je dois faire ressortir la contradiction grave que présentent les documents d'origine prétendue manéthonienne, dans la partie véritablement importante de leurs indications.

D’après Josèphe, le premier roi des Pasteurs, après la conquête de l’Egypte, fut Salatis; ce roi eut pour successeurs Iléon (ou Bnôn), Apakhnas, Aphophis, Annas et Assès, qui régnèrent ensemble environ 260 ans. A ceux-ci succédèrent d’autres rois, dont l'historien nous tait les noms; cette nouvelle période dura 251 ans. Après ces 511 années d’oppression, les Égyptiens de la Haute-Egypte prirent l'offensive, et une guerre longue et sanglante fut couronnée par l’expulsion finale des Pasteurs et la réduction d’Avaris, leur dernier boulevard.

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Par conséquent, l’historien juif donne à la domination de ces Barbares sur l'Égypte une durée de 511 ans, plus celle de la longue guerre, qu’il mentionne.

Africain, de son côté, attribue aux six premiers rois pasteurs : Saïtès, Bnôn, Pakhnan, Staan, Arkhlès et Aphobis, 284 ans de règne; puis il compte après eux : trente-deux autres rois pendant 518 ans, puis quarante-trois autres, ayant régné concurremment avec autant de rois thébains, pendant 151 ans.

En additionnant les trois nombres d’Africain, on arrive à un total de 953 ans. Pour mettre cette supputation d’accord avec celle de Josèphe, il faudrait supposer une durée de 442 ans à la lutte des chefs égyptiens de la Haute-Égypte contre les Pasteurs. Ce chiffre paraît bien élevé; toutefois, il n’est pas positivement contredit par les données de Josèphe.

Mais la grande difficulté provient des autres listes. Eusèbe, comme Africain, compte avant les Pasteurs la XIIIe dynastie, ayant eu soixante rois pendant 453 ans, et la XIVe avec soixante-seize rois pendant 484 ans (ou 184 ans). Mais tandis qu’ Africain introduit dans la XVe dynastie Salatis et ses successeurs, Eusèbe continue les dynasties nationales. Pour cet auteur, la XVe dynastie est composée des rois diospolitains ayant régné 250 ans, et la XVIe, des rois thébains pendant 190 ans. Saïtès (ou Silitès) n’arrive plus qu’à la XVIIe dynastie, et ses successeurs sont réduits à trois : Bnôn, Arkhlès et Aphophis (ou Bnôn, Aphophis et Arkhlès). Toute cette dynastie n’aurait occupé le trône que pendant 103 ans.

Les arrangements proposés par le livre de Sothis et par le Syncelîe s’accordent à la rigueur avec ceux d’Eusèbe; ils donnent aussi deux dynasties nationales avant les Pasteurs; mais il est facile de voir que les listes de noms, qu’ils rapportent à ces dynasties nationales, ne méritent aucune confiance. On y trouve Mestraïm, Ménès, Aristarkhos, Sérapis, Sésonchosis, Aménémès, Amasis et plusieurs Ramsès,

Bibl. égypt., t. xi. 25

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en un mot une série de noms impossibles ou choisis à plaisir dans des dynasties aussi bien antérieures que postérieures.

Quant aux Pasteurs, au lieu des quatre rois cités par Eusèbe et par la Vieille Chronique avec une durée de règnes de 103 ans, le livre de Sothis en compte six pour 254 ans, et le Syncelle six aussi, mais seulement pour 239 ans.

Dans cette contradiction des listes on chercherait vainement, je le répète, ailleurs que sur les monuments originaux, le lil conducteur qui nous manque. Il est certain, en effet, que les textes manéthoniens produits par les divers chronologistes auxquels nous sommes forcés d’avoir recours présentaient entre eux des différences très considérables. A peine pouvons-nous décider, en toute certitude, l’importante question de savoir s’il faut faire succéder Salatis à la XIV0 dynastie ou à la XVIe; on ne trouve dans la Vieille Chronique, ni dans le livre de Sothis, ni dans Eusèbe, aucune trace des soixante-quinze rois Pasteurs, qui, selon Africain, auraient succédé à la dynastie de Salatis. Il y a évidemment dans toutes les listes des déplacements, des transformations et des confusions énormes, que l'esprit le plus judicieux ne saurait débrouiller avec quelque chance de succès .

Mais si presque tout est contradictoire en ce qui regarde les Pasteurs, on sent avec joie que le fil de l’histoire se rétablit avec Alunès, le premier roi de la XVIIIe dynastie dans Eusèbe, comme dans Africain, ici bien d’accord tous les deux avec les monuments.

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