Diodore de Sicile, J, lxxxt
RELATIF AU MOUVEMENT DE LA TERRE
grecs qui nous ont parlé de ce pays ait connu la langue égyptienne; il est, au contraire, permis d’affirmer qu’ils l’ont tous ignorée, par le motif que, dans les renseignements qu’ils donnent sur cette langue et sur l’écriture hiéroglyphique, on s’aperçoit qu’ils n’ont point eu la moindre idée de son caractère principal, qui est le rôle phonétique du plus grand nombre des signes. La partie symbolique de l’écriture, qui n’est qu’accessoire, les a seule frappés, et ils se sont évertués à en donner des explications qu’ils ont généralement puisées dans leur propre imagination.
A raison de cette ignorance de la langue, les philosophes et les voyageurs qui ont visité l’Égypte dans l’antiquité durent accepter toutes les erreurs de leurs interprètes et substituer souvent leurs appréciations personnelles aux informations qu’ils ne comprenaient qu’imparfaitement. Aussi, les rapports qu’ils nous ont laissés offrent-ils un singulier mélange de vérité et d’erreur, contre lequel il faut se tenir constamment en garde. C’est ainsi par exemple qu’ils nous ont affirmé qu’en Égypte les femmes ne pouvaient être prêtresses d’aucun dieu ni d’aucune déesse; qu’on n’y mangeait ni froment ni orge; qu’il n’y avait pas de vignes dans le pays et que c’est pour ce motif qu’on y buvait de la bière; (pie Rhampsinite descendit vivant aux enfers et joua aux dés avec Cérès; que Cliéops régna longtemps après Sésostris (Ramsès II) et prostitua sa tille dans un lieu public pour subvenir à la dépense delà construction de la grande pyramide, et cent autres énormités qui défigurent l’histoire. Indépendamment des faits radicalement faux, il y a les faits mal compris; tel est, par exemple, le prétendu tribunal de quarante juges dont la sentence pouvait priver les défunts des honneurs de la sépulture habituelle. Diodore, qui nous a transmis ce renseignement, n’a pas compris qu’il s’agissait tout simplement du jugement de l’âme devant les quarantedeux assesseurs d’Osiris; il a pris pour une réalité un fait purement mythologique. Il y aurait, dès à présent, un eu-
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rieux travail à faire sur les notions que les découvertes opérées dans le champ de l’égyptologie doivent faire disparaître des livres d’enseignement.
Mais cette confusion de l’histoire n’est pas bornée à ce qui a trait aux Egyptiens, et il est vrai de dire qu’il n’existe guère moins d’incertitude dans les informations que l’antiquité classique nous a transmises sur les autres nations de l’Orient, et en particulier sur les Chaldéens et les Babyloniens. Pour ne pas sortir du sujet que nous traitons, nous nous bornerons à rappeler combien sont contradictoires les témoignages relatifs à la nature et à l’importance des notions astronomiques que Thaïes et Pythagore empruntèrent aux sources orientales. On a été jusqu’à prétendre que l’école d'Ionie enseignait la sphéricité de la terre, l’obliquité de l’écliptique et la véritable cause des éclipses, et qu’à ces notions importantes, l’école d’Italie en ajouta deux autres : le mouvement quotidien de la terre sur son axe et son mouvement annuel autour du soleil. Mais, en même temps, on s’aperçoit que les opinions les plus disparates étaient attribuées aux principaux personnages de ces deux écoles célèbres. Thaïes et les stoïques croyaient, dit Plutarque, que la terre était ronde comme une boule, mais Anaximandrc, l’inventeur du gnomon et des cartes géographiques, la comparait à une pierre en forme de colonne. Anaximène la représente plate comme une table; Démocrite la croit plate aussi, mais creuse, et Leucippe l’assimile à un tambourin. L’opinion la plus générale était que la terre demeurait immobile; quelques-uns cependant, Philolaüs par exemple, pensaient qu elle se mouvait en rond comme le soleil et la lune. Héraclide et Ecphantus lui concèdent le mouvement, mais nient qu’elle passe d’un lieu à un autre.
Il est donc permis de douter que la connaissance des grands principes de la mécanique céleste chez les anciens fût autre chose qu’une hypothèse hardie, fruit de quelques théories spéculatives n’ayant jamais formé les éléments bien
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combinés d’une science méthodique. Telle est la conclusion que l’on doit raisonnablement tirer de données aussi contradictoires.
Mais, d’un autre côté, nous ne pouvons juger définitivement la science de Thaïes et de Pythagore, parce qu 'évidemment cette science n’est pas arrivée jusqu’à nous dans son intégrité; nous ne savons pas tout ce que ces deux grands philosophes apprirent des sages de l’Orient; et lors même que nous ne l’ignorerions pas, rien ne nous prouverait qu’ils avaient eu une connaissance complète des sciences de l’Égypte et de la Chaldée, contrées dont la civilisation, au moins en ce qui concerne l’Égypte, avait précédé leur époque de vingt siècles.
Il ne nous reste donc qu’à confesser notre ignorance sur ce point, comme sur tant d’autres dans le domaine de la haute antiquité, et à espérer que le déchiffrement des hiéroglyphes et des cunéiformes pourra nous fournir des renseignements plus authentiques et plus précis.
Malheureusement il ne nous est parvenu aucun des traités scientifiques de l’ancienne Égypte, sauf le Papyrus médical, l’un des trésors du Musée de Berlin. En ce qui touche l’astronomie, il existe quelques monuments du Nouvel-Empire où sont notés les levers de certaines étoiles. On sait que la fête du lever de Sirius était célébrée sous l’Ancien-Empire, et les monuments prouvent aussi que l’année de douze lunaisons de trente jours, plus cinq jours épagomènes ou supplémentaires, était dès lors connue. L’orientation exacte des faces des pyramides donne d’ailleurs une haute idée des méthodes d’observation que possédaient les Égyptiens à cette antiquité si reculée. Mais les représentations du cours du soleil qu’on trouve sur les monuments sont destinées à illustrer les dogmes de la mythologie égyptienne, en ce qui touche la renaissance quotidienne du dieu Soleil, et non à figurer le mouvement de l’astre par rapport à la terre; quant aux zodiaques, on sait qu’ils sont de date relativement ré-
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cente et que la science des Grecs en a fourni des données principales.
En somme, les monuments ne nous apprennent rien de bien précis, et INT. Brugsch, qui les connaît bien, a pu caractériser la science égyptienne en la réduisant aux proportions d’une connaissance empirique fondée sur des données mythologiques plutôt que sur des observations scientifiques1 2. Toutefois je n’accepte pas comme définitive cette opinion de mon savant collègue; nous ne pouvons nous étonner, en effet, de rencontrer sur les monuments religieux ou funéraires ou clans le Livre des Morts autre chose que des indications scientifiques. De ce que nous n’avons pas retrouvé de traces suffisantes de la science antique, nous ne sommes nullement autorisés à conclure que cette science n’existait pas. Peut-être de nouvelles trouvailles nous apporterontelles bientôt des documents plus spéciaux ou plus explicites que ceux que nous possédons et que, d'ailleurs, nous n’avons pas lus. Il est, dans tous les cas, fort sage de réserver son opinion.
Parmi les livres de l’ancienne Egypte parvenus jusqu’à nous, il en est quelques-uns qui nous feront pénétrer assez intimement dans la connaissance des mœurs et des usages des Egyptiens. Je citerai, en premier lieu, le Papyrus Prisse, dont j'ai rendu compte, il y a plusieurs années®, mais qui attend encore un traducteur; un second manuscrit (Sallier II) contient las instructions d’Amenemha Ier à son fils et présente aussi beaucoup d’intérêt. Il en est de même du papyrus de sentences du Musée de Leyde (I. 344) et de quelques-uns des papyrus de l’Ancien-Empire appartenant au Musée de Berlin. J'ai fait connaître ces documents, au moins dans leur partie historique ou anecdotique3, mais