L’ÉTUDE DE LA LANGUE ÉGYPTIENNE
Tous les esprits sont aujourd'hui frappés de l’immense importance des études égyptologiques ; on comprend plus ou moins distinctement que les livres de la vieille Égypte recèlent une science toute nouvelle, qui formera un jour le couronnement de nos connaissances sur l’origine des sociétés humaines.
Il ne faut pas toutefois se former à ce sujet des opinions hâtives ou trop arrêtées; il ne faut pas surtout mettre la science égyptologique au service des systèmes et des théories inventées par les esprits novateurs; car, en agissant de la sorte, on fait intervenir dans l’appréciation des faits un élément des plus dangereux; on cherche alors dans les hiéroglyphes des raisons pour soutenir des vues particulières, et Ton finit toujours par en rencontrer, au grand détriment de la rigueur philologique.
Bien qu’elle ait considérablement progressé depuis une dizaine d’années, la science du déchiffrement est cependant encore bien loin d’atteindre le degré de perfection vers lequel elle doit tendre; il n’est pas temps encore de discuter méthodiquement sur la chronologie, sur l’histoire, sur la my-
1. Publié dans les Verslagen en Mcdedeeliegen de l’Académie des Sciences d’Amsterdam, 1865, Ncgende Deel, p. 195-204.
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thologie. Tout ce qu’on a fait dans ce sens est fondé sur des lambeaux de traduction dont l’exactitude est le plus souvent mal assurée, ou sur des classements incomplets. Pour apprécier les résultats de ces tentatives prématurées, il suffit de se rendre compte de l’énorme approvisionnement de matériaux que nous possédons dès à présent, même sans compter le nombre plus considérable encore de ceux qui ne sont pas livrés à l’étude. Or, parmi ce déluge de documents, on en trouverait à peine une douzaine de convenablement traduits; et le véritable motif de cette pauvreté de bonnes versions, c’est que les investigateurs rencontrent encore, presque à chaque ligne, des mots inconnus, des formes syntaxiques qu’ils n’ont pas encore étudiées.
Mais il est vrai aussi qu’il est très aisé de se laisser entraincr par la perspective brillante de reconstituer quelque branche de la science antique. Aussitôt qu’on a reconnu ou cru reconnaître un petit nombre de faits, on se hâte de systématiser; on comble les lacunes à l’aide de l’imagination ou des renseignements empruntés aux sources classiques, ce qui ne vaut guère mieux, et voilà le livre fait. C’est ainsi que beaucoup d’idées fausses se répandent et viennent ensuite augmenter la difficulté de découvrir la vérité et de la faire prévaloir.
Que n’a-t-on pas tenté dans le champ de la chronologie? Sans parler des travaux dont les auteurs ont pu s’aider de la connaissance des monuments originaux, qui pourrait compter le nombre de dissertations auxquelles ont donné lieu les listes de Manéthon? On a tenu à chiffrer la date des règnes de l’ Ancien-Empire, et il est arrivé, ainsi qu’on devait s’y attendre, que les supputations ont présenté d’énormes différences. Tous ces calculs, tous les classements dynastiques, vont maintenant être soumis à révision, à cause des découvertes récentes qui ont mis à notre disposition les listes royales de Sakkarah et d’Abydos; un peu de jour va se faire sur les temps de l’ Ancien-Empire, mais le grand pro-
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blême de l'appréciation de l’intervalle qui sépare Ahmès Ier, le vainqueur des Pasteurs, de l’époque des Amenemha et des Osortasen, demeure tout entier, et pour ma part je regarde comme encore impossible l’évaluation à cinq cents ans près de la date d’ Amenemha Ier, et à mille ans près de celle de Mènes.
Au lieu de forcer les chiffres et de fausser les listes, on pourrait se contenter d’esquisser à grands traits le cadre de l'histoire, en laissant à l’avenir la tâche du classement. Comme on a trouvé un canon royal, celui de Turin, dont l’émiettement a laissé subsister tant de problèmes, on peut toujours espérer que les sables de l’Egypte nous en livreront quelque jour un second; une nouvelle table royale peut nous apporter les règnes qui nous manquent, et alors la série pharaonique se reconstituera d’elle-même. Si ces heureuses trouvailles ne devaient pas se réaliser, ce ne serait d’ailleurs pas un motif pour qu’on y suppléât, et mieux vaudrait se préparer à la lecture du vieux code de la morale en cours à l’époque de la construction des Pyramides, code que nous possédons dans le Papyrus Prisse, que de hasarder des chiffres douteux, que d’établir des synchronismes hypothétiques, en imaginant des dynasties contemporaines sans preuves suffisantes ; le moindre inconvénient de ces recherches, c’est de mettre en péril la confiance du public dans les travaux des égyptologues.
L’histoire d’Egypte trouvera ses éléments dans la saine interprétation des papyrus et des monuments. Là, nous rencontrerons une infinité de détails sur les moeurs et les coutumes; là, nous apprendrons les rouages de l’administration, la hiérarchie des offices et les règles de leur transmission héréditaire; là, nous verrons constater maintes fois la suprématie de l’homme de science; là, nous lirons les misères et les inconvénients attachés aux autres professions, à la carrière militaire, comme à celle de l’industrie, les hasards et les dangers des voyages, l’amour du sol natal, la vie de famille,
Bibl. ÉGYPT., T. XI. 4
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la douceur générale des mœurs, le respect des formes légales, les vices et les vertus qui caractérisaient cette antique civilisation. La vie des Égyptiens se révélera à nous tout entière. S’il nous est impossible de préciser l’année de l’avènement d’Amenemha Ier, nous connaîtrons du moins plusieurs événements importants de son histoire et de celle de ses successeurs; nous saurons que, déjà sous l’ Ancien-Empire, les Pharaons avaient garanti la frontière orientale de l’Égypte au moyen d’une muraille fortifiée. Nous apprendrons quelques détails sur les rapports des Egyptiens avec les peuples qui les avoisinaient, nous connaîtrons leurs guerres et leurs victoires, leurs établissements militaires et leurs colonies en Asie, au Sinaï et dans les déserts à l’orient et à l’occident de la vallée du Nil. Il y a là une moisson abondante à récolter; et cette moisson peut bien satisfaire l’investigateur, lors même que la série chronologique lui fait défaut et qu’il ne peut rattacher cette vieille histoire à celle que nous ont transmise les traditions classiques.
Je ne parle ici que des documents publiés; mais on ignore généralement que les monuments et les papyrus les plus précieux sont encore ensevelis dans des collections où nul n’est admis à les examiner. Il est donc bien vrai de dire que, relativement à l’abondance des matériaux, l’édifice de l’histoire n’en est pas encore à ses premières assises.
En ce qui touche la théogonie et la mythologie, nous sommes peut-être encore moins avancés. La notion d’un Dieu unique, seul seigneur en vérité, seul créateur de tout ce qui existe, et par qui seul se produisent les choses qui n’existent pas encore, nous apparaît bien dans les textes et semble donner raison au vieil oracle d’Apollon qui déclara que les Égyptiens avaient les premiers connu les voies divines; mais cette notion est noyée dans des mythes accessoires; ce dieu qui existe par lui-même et qui ne doit la naissance à aucun autre dieu est sans cesse représenté tantôt comme fils, tantôt comme père. A tous les étages de la civi-
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lisation égyptienne, on peut observer cette subdivision sans fin du type divin, cette substitution des symboles au type fondamental, cette mythologie compliquée dont les événements innombrables servent de texte aux prières, aux hymnes, comme aux formules de la magie. De même que nous n’avons pas encore rencontré de monuments nous offrant des indices caractéristiques des commencements de l’écriture hiéroglyphique, de même aussi nous n’en connaissons aucun qui nous fasse connaître les points initiaux de la doctrine. Avec les plus antiques documents, nous nous trouvons en pleine science, et, quelle que soit la haute antiquité apparente de ces premiers documents, il nous faut, de toute force, admettre en outre une longue période d’enfance et d’incubation, de laquelle il ne nous est rien resté.
Parmi les livres qui paraissent renfermer les détails les plus circonstanciés sur la doctrine, il faut citer celui qui fait l’objet du chapitre xvii du Rituel, dont on possède un grand nombre de versions. Or, l’on n’est pas médiocrement étonné de constater que, dès l’époque de l’ Ancien-Empire, ce livre non seulement faisait partie des Rituels, mais encore la rédaction originale n’en était déjà plus connue. De crainte de se méprendre sur la vraie leçon et de compromettre l'efficacité mystique des formules, les scribes répétaient déjà les variantes principales. M. de Rougé, qui parle de cette particularité comme spéciale aux Rituels des basses époques, l’attribue à la difficulté qu’éprouvaient alors les copistes à comprendre le texte sacré; cette difficulté existait déjà plus de quinze cents ans avant les Ptolémées. Nous pouvons donc nous consoler de ne pas être plus avancés aujourd’hui. Peutêtre cependant pourrons-nous obtenir de grands succès, si nous savons subordonner nos études à une grande rigueur philologique, si nous parvenons à nous dépouiller des idées fausses dont notre éducation première nous a tous imprégnés. Nous ne sommes pas d’accord sur le sens du titre gé-
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néral du Rituel, j’entends tout autrement que M. de Rougé les titres particuliers de plusieurs chapitres, et, au nombre des notions que je m’efforcerai de faire disparaître du champ de la science, je citerai en particulier celle de la valeur symbolique attribuée au scarabée, sur la foi d’Horapollon. Jamais les Égyptiens n’ont fait de cet insecte le symbole de la génération masculine; jamais ils n’ont cru qu’il n’existât que des scarabées mâles et des vautours femelles; lorsque M. de Rougé a cru lire dans les inscriptions de la statuette naophore que le soleil est un premier-né, qui n'est pas enrjendré, mais seulement enfanté, il a tout simplement commis une erreur de traduction, que la nonpublication du texte n’a pas permis de rectifier.
Je ne m’étonne pas que le savant professeur de langues sémitiques, M. Munck, ait dit, â propos de la sagesse des anciens Égyptiens, qu’elle nous était peu connue; mais où a-t-il pris que le Rituel funéraire fût un galimatias? M. Munck n’a pas pu lire lui-même ce livre mystique; il l’a donc condamné par ouï-dire. Mais je puis le rassurer : la traduction correcte du chapitre xvii est encore â faire; on n’a pas même rendu exactement la formule qui le divise en sections. Il est donc prudent de s’abstenir de tout jugement, jusqu’à ce que de nouveaux progrès dans la connaissance de la langue nous mettent à même de tenter une interprétation sérieuse. Ce sera sans doute la tâche d'une nouvelle génération d’égvptologues.
Tout est subordonné à cette condition de progrès philologique, et ce progrès est lui-même subordonné à l’étude incessante des textes. C’est pour ce motif que la demande de textes nouveaux se renouvelle si fréquemment; il ne suffit pas d’entasser les monuments dans les musées et dans les cabinets, il faut surtout les livrer à l’étude. Une seule phrase claire rencontrée par hasard peut nous expliquer cent phrases demeurées jusqu’alors obscures; le plus grand service qu’on puisse rendre à la science, c’est de publier de
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bons fac-similés des papyrus et des inscriptions. Les progrès réalisés dans ces dernières années sont dus aux publications de ce genre, entreprises par la Néerlande, la Prusse et le Musée Britannique; aussi doit-on se montrer très reconnaissant envers les savants dont l’intelligente initiative a provoqué ces utiles entreprises, que la France semble négliger systématiquement.
Avec des moyens suffisants d’étude, on peut donner aux enquêtes philologiques une rigueur pour ainsi dire mathématique; il faut, pour cela, renoncer complètement à toute préconception et se maintenir l’esprit à l’état plastique, c’est-à-dire toujours prêt à recevoir des impressions nouvelles et inattendues. Quiconque étudiera les hiéroglyphes en s’astreignant à cette méthode obtiendra des résultats solides et durables. Il en sera tout autrement de ceux qui y chercheront prématurément la solution des grands problèmes historiques ou chronologiques. Avant de fonder la science de la paléontologie, Cuvier avait recherché, étudié et classé les ossements fossiles. Faisons de même : cherchons, étudions et classons les mots et les formes du langage; la codification scientifique viendra plus tard.
Dans l’analyse des textes, comme dans l’algèbre, on procède du connu à l’inconnu ; malheureusement la plupart des problèmes sont indéterminés, et il faut le plus souvent un très grand nombre d’équations pour la détermination d’une seule inconnue. Quelquefois aussi un exemple unique suffit. Ce cas se présente surtout dans les scènes peintes ou sculptées, lorsqu’elles sont accompagnées de légendes explicatives; abstraction faite de tout intérêt mythologique, les peintures des hypogées et des sarcophages présentent, à ce point de vue, un grand intérêt.
Je voudrais illustrer par un exemple saillant cette utilité des scènes à légendes. Au nombre de celles qui décorent le sarcophage de Séti Ier, apporté en Angleterre par sir Henry